Corrupticoles, phantasiastes et dyscoles, ou la mise en abyme de Bessus
mardi 1er novembre 2016
par Annie WELLENS

Honte délicieuse sur moi, Bacchus ami : ma Vera vient de me révéler d’une manière foudroyante (mais la foudre ne nous poursuit-elle pas depuis nos jeunes années verdoyantes ? ) une lacune béante dans mes connaissances langagières. Depuis plusieurs jours j’étais accablé par une querelle entre deux amis moines du monastère de Lucoteiacum qui m’ont pris à témoin, ou plutôt au piège, en présence de leur Père Abbé, lequel venait de découvrir que l’un était « corrupticole » et l’autre « phantasiaste ». Pouvaient-ils continuer de célébrer la liturgie ensemble ?

Je me suis bien gardé de leur donner immédiatement une réponse, préférant prendre le temps de l’étude et du discernement, car la parole une fois lancée, vole sans qu’on puisse jamais la rappeler [1]. Et je me suis enfermé deux nuits et trois jours dans ma bibliothèque pour lire le Breviarium causæ Nestorianorum et Eutychianorum de Liberatus de Carthage [2], sûr d’y trouver matière à réflexion sur le sujet. Mon patient acharnement fut mis à rude épreuve car la copie du Brevarium était composée de minuscules caractères, à croire, comme le dit Plaute, que c’était une poule qui l’avait écrite.

[La transcriptrice de cette correspondance ne résiste pas au plaisir de citer l’extrait de la pièce de théâtre de Plaute, Pseudolus, acte premier, scène 1, où apparaît cette comparaison :

Callidore – Prends ces tablettes. Lis[…]

Pseudolus – Je vous obéis. (après avoir regardé l’écriture)Mais qu’est-ce que cela je vous prie ?

Callidore - Quoi ?

Pseudolus - Il paraît que ces lettres-là veulent avoir de la progéniture, elles grimpent les unes sur les autres.[…] Dites-moi, les poules ont-elles des mains, car c’est une poule qui a écrit cette lettre.]

Je fus récompensé le troisième jour de ma claustration lorsque je lus que sous le patriarche Timothée IV d’Alexandrie, entre 518 et 528, la question du corruptible et de l‘incorruptible fut agitée dans cette Église de la façon suivante. Un certain moine demanda à Sévère ce qu’il fallait dire quant au corps de notre Seigneur Jésus-Christ : était-il corruptible ou incorruptible. Celui-ci répondit que les saints pères avaient enseigné qu’il était corruptible. Or, certains des Alexandrins l‘apprirent, alors même qu’ils avaient précédemment demandé à Julien, qui demeurait dans un autre lieu, ce qu’il disait lui-même de la même question, et que celui-ci avait répondu que les saints pères enseignaient l’inverse. Dès lors, chacun d‘eux voulait faire prévaloir sa réponse personnelle : ils se mirent donc à écrire des livres l’un contre l‘autre. Or, ces livres furent diffusés auprès des foules de la cité : ainsi Sévère et Julien divisèrent cette Église d‘Alexandrie et on appela les uns corrupticoles et les autres, défenseurs de l’incorruptibilité, phantasiastes [3].

Je pense maintenant que je vais dire au Père Abbé de Lucoteiacum que ses deux moines peuvent célébrer ensemble, s’ils reconnaissent que le corps du Christ était corruptible, comme tout corps humain, mais qu’il n’a pas connu la corruption puisqu’il ressuscita avant qu’elle ne se produise. J’en étais là de mes réflexions, prononcées à voix haute pour mieux les entendre au double sens du terme, lorsque Vera qui s’apprêtait à déposer, selon mes consignes, quelques victuailles à la porte de ma bibliothèque, fit irruption : « Miracle ! Le muet a retrouvé la parole ! Peut-être daignera-t-il rejoindre ce soir la table et la couche conjugales ? Mieux vaut profiter du temps présent avant la corruption de nos corps qui, elle, ne fait aucun doute. ».

Et comme je levais sur elle un regard sans doute un peu égaré, elle enchaîna : « Par pitié, quitte ton humeur dyscole sinon c’est moi qui te quitterai ». L’adjectif me piqua au vif, surtout parce que j’en ignorais la signification et que je pressentais qu’il n’était pas de bon augure pour moi. Ayant fait amende honorable auprès de mon épouse, elle daigna m’éclairer : « Je conviens qu’il s’agit d’un mot rare et vieux, il signifie quelqu’un dont le comportement est difficile à vivre, qui est de tempérament morose, et même par extension, qui s’écarte des bonnes règles sociales. Cette définition te suffit-elle ? [4] ».

Bacchus ami, c’est ce qui s’appelle une mise en abyme parfaite, et je l’ai d’autant plus appréciée qu’elle fut le prélude à une délicieuse soirée.

Bessus

[1] Cette sentence court à travers nombres d’œuvres littéraires de l’Antiquité, du Moyen-Âge et bien au-delà, par exemple, chez Erasme. Bessus emprunte ici la formulation d’Horace dans Ep., 1, 18, 71 : Semel emissum volat irrevocabile verbum.

[2] Liberatus de Carthage, diacre, écrivit vers 560-565 ce « Bréviaire » qui témoigne d’une documentation de première main relative aux controverses christologiques de Nestorius à Justinien.

[3] Voir aujourd’hui Breviarium XIX, in Breviarium causae nestorianorum et eutychianorum de Liberatus de Carthage (traduction Ph. Blaudeau et F. Cassingena-Trévedy)

[4] Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales précise également aujourd’hui que ce mot est « rare et vieux ». Il l’aurait donc toujours été. L’adjectif s’est mué parfois en substantif, surtout en scolastique pour évoquer un argumentateur fantaisiste ou hardi. Sainte Beuve l’emploie encore ainsi : Il y eut les fidèles et les dyscoles (Port Royal, tome 4, 1859, p. 113).