Du Verbe abrégé à la bulle d’eau humaine
samedi 1er mars 2014
par Annie WELLENS

La surface des mers s’enfle sous la pluie / les flots ne connaissent plus de limites / L’eau coule au milieu des terres / La carène errante écorche les champs / Le marin recherche ses ports , recherche ses rivages / Le marin recherche ses havres / Le marin étranger navigue au-dessus des récoltes, le marin étranger au-dessus des vignes / Le marin étranger au-dessus des moissons. Chez toi, Bacchus ami, le froid, chez nous, la pluie, l’orage et la grêle.

Le ciel sinistre brille de feux étincelants […] La porte du ciel tonne et l’on croirait / Que les attaches de l’axe du ciel se sont rompues. Je viens de relire à point nommé cette Hymne pour implorer la cessation de la pluie dont tu m’avais envoyé une copie, voici bientôt deux ans. La profonde émotion ressentie de nouveau à la lecture de ce texte a consoné avec le ravissement que m’apportent ton étonnement & tes tentatives herméneutiques pour résoudre le mystère de ton logogramme. Heureux ceux qui, comme toi, s’émerveillent de ce qu’ils ne connaissent pas, & je suis presque fâché d’être celui qui va résoudre ton énigme car tes interprétations imaginaires de ce signe allaient plus loin que son humble signification, tout simplement celle d’une liaison entre la lettre e et la lettre t, pour dire « et », tu en auras repéré deux exemples un peu plus haut. Je suis familier de cette « ligature », la rencontrant en effet, sous les formes dont tu m’as envoyé le dessin, au cours de mes recherches pour la composition de l’hymnaire dont je suis chargé [Alors que l’on attribue souvent l’esperluette aux copistes médiévaux, Bessus confirme ici, comme on peut le lire dans la missive précédente de Bacchus, que son usage avait déjà cours dans l’Antiquité Tardive.]. Concernant son origine, le chantre du monastère de Lucoteiacum l’attribue à Marcus Tullius Tiro (familièrement appelé « Tiron ») secrétaire de Cicéron , inventeur de quelques 4000 signes abréviatifs, les notae tironianae. Il serait même allé jusqu’à abréger ses abréviations premières. Mais le frère bibliothécaire conteste la théorie du chantre : il assure que dans les notae tironianae on ne trouve aucune trace de ce “&”. Quoiqu’il en soit, ce signe existe, je l’ai rencontré. Au-delà de la typographie, comment ne pas nous élever vers le Verbum abbreviatum évoqué par Origène dans son Commentaire de l’Epître aux Romains : On peut appeler ’verbe abrégé’ la foi du Symbole qui est transmise aux croyants et dans laquelle la somme de tout le mystère est contenue, resserrée en de brèves formules. J’oserai aller plus loin : oui, Verbe abrégé, « très abrégé », – « brevissimum » – mais, par excellence substantiel. Verbe abrégé mais plus grand que ce qu’il abrège. Unité de plénitude. Concentration de lumière. L’incarnation du Verbe est l’ouverture du Livre, dont la multiplicité extérieure laisse désormais apercevoir la « moelle » unique, cette moelle dont les fidèles vont se nourrir [Henri de Lubac connaissait-il les lettres de Bessus ? Dans son Exégèse médiévale. Les quatre sens de l’Écriture (vol. III, seconde partie I, Aubier, Paris 1961), on trouve, à l’identique, cette même méditation enthousiaste sur le Verbe abrégé.].

Prends-moi en pitié, j’entends ma Vera qui s’agite dans la pièce voisine, ou, plus justement, qui piaffe. Elle était déjà venue m’avertir que, si nous ne partions pas dans dix minutes, nous raterions la marée haute qui promet, ce soir, d’être spectaculaire dans notre Golfe des Pictons. C’est très précisément ce que je redoute, et je lui ai décrit tous les risques de submersion que nous courrions en nous promenant trop près de la grève. “Tu as peur d’avoir peur, m’a-t-elle répondu, mais si l’homme, comme le dit Lucien de Samosate [DansLe Charon ou Les Contemplateurs de Lucien, Charon explique à Hermès que l’homme et l’existence humaine ressemblent aux bulles qui se forment dans les eaux des cascades, certaines éclatant aussitôt et les autres leur survivant pour quelques instants, avant d’être à leur tour transformées en écume, car toutes sont destinées à disparaître (in Dictionnaire des sentences latines et grecques, Renzo Tosi, éd. Jérôme Millon, 2010).], est une bulle d’eau, que peut-il craindre de la mer ?”. Le temps de comprendre ce qu’elle a voulu me dire m’a déjà mis en retard, et la voici qui vient de me prévenir que si je continue à procrastiner “je” vais lui faire rater, non seulement la grande marée mais aussi le vol annoncé de Brantae berniclae [Plus connues aujourd’hui sous le nom d’oies « Bernaches Cravant ».] (celles dont le chant peut se traduire par rrok rrok keukk keuk rrout, module avec assurance mon épouse, et qui volent de front, en longues rangées ondulant dans le ciel, à ne pas confondre avec les grandes Brantae nigrae [Si je me fie à la description, il doit s’agir des oies « Bernaches du Canada ».] dont le cri s’apparente à la sonorité ê-haouc et qui, elles, volent en “V”).

Vois, l’arbre abattu, les flots / Emportent les nids avec leurs tendres petits…continue l’hymne déjà citée. Bacchus ami, si tu n’as plus de nouvelles de moi après cette missive, et sans me prendre pour un oisillon, tu sauras au moins que l’océan est devenu mon tombeau.

Bessus