Bacchus, vous avez dit : « dévarié » ?
mardi 15 janvier 2013
par Annie WELLENS

Si la tienne t’a fait prendre conscience d’un excès de travail intellectuel menaçant ta faculté de présence au monde, ma Silvania me reproche , pour la même raison, des rêves nocturnes agités, fort dérangeants pour son propre sommeil. Je confesse que, depuis plusieurs semaines, je me sens dévarié [La transcriptrice de cette correspondance se permet d’intervenir de nouveau pour préciser que les lettres de Bessus et Bacchus sont écrites en « langue romane vulgaire », et constituent dans le domaine de l’histoire de la langue française un corpus unique datant du VIIe siècle. Nul doute que ce dernier rivalisera en importance avec les Serments de Strasbourg, premier texte complet rédigé en langue romane au IXe siècle. Pour preuve : jusqu’ici, l’adjectif « dévarié » était attribué presque exclusivement à la langue occitane médiévale, à partir du verbe latin « variare ». L’utilisation qu’en fait Bacchus, habitant du Jura, confirme une antériorité spatio-temporelle de ce vocable, actuellement assigné à résidence en Languedoc. Le sens de « dévarié » n’a pas varié, quant à lui, au fil des siècles : changer, être contrarié, voire différent, la différence pouvant aller du trouble à la folie en passant par l’égarement.]

J’ai d’abord attribué ce sentiment de dévariance au brouillard glacial qui fait disparaître nos montagnes, me privant de l’altitude vers laquelle j’ai coutume de lever les yeux, en chantant intérieurement : Je lève mes yeux vers les montagnes /mon secours d’où viendra-t-il ? / Le secours me vient de Yahvé / qui a fait le ciel et la terre [1]. Puis j’ai noté que, par beau temps, je n’allais jamais plus loin dans la récitation de ce psaume, comme si la splendeur de la création me coupait la parole et le souffle. Je me demande maintenant si ma contemplation ne confinait pas à la fuite de moi-même. Le brouillard qui m’empêche de voir ce qui m’entoure m’oblige à rentrer en ma demeure secrète, à la revisiter, non pour m’y enclore, mais pour demander que Yahvé m’y garde de tout mal, qu’il garde mon âme, au départ et au retour, dès lors et à jamais, selon la finale de ce psaume que je redécouvre. Sans doute que la plongée dans ses propres abîmes ne va pas sans tempêtes, car Silvania m’a dit que cette nuit même j’ai répété à plusieurs reprises : le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, puis, d’heure en heure, des mots épars comme esprit gémissant…plafonds pourris…infâmes araignées.. [2]. Au petit jour, un petit jour aussi gris qu’un crépuscule, je m’éveillais épuisé, et surtout convaincu de ma laideur intérieure, ce que j’avouais à mon épouse. Mes amis, j’ai perdu ma journée s’était exclamé l’empereur Titus lors d’un banquet, si l’on en croit Suétone. Ami Bessus, moi, j’ai perdu ma nuit puisqu’elle m’enfonça dans le dégoût de moi-même. Du moins j’en étais là de ces sinistres considérations lorsque ma Silvania, fine mouche, me murmura à l’oreille  : Tu sais bien que les eaux faute d’être agitées croupissent [3], confie-toi aux vagues qui t’agitent et va jusqu’au bout du voyage.

Certes, je ne peux t’affirmer que je sois guéri de ma tendance atrabilaire, mais je commence à distinguer les chemins de la guérison, aidé en cela par la perspective d’un dîner spécial que me prépare mon épouse : un lièvre rôti. D’après Martial dont elle fréquente assidument les Epigrammes, manger du lièvre rend beau, et elle estime que ce plat peut m’aider à recouvrer une beauté intérieure dont je doute. En attendant le moment du repas, et puisque l’heure est maintenant celle des lampes, je supplie le Dieu créateur de toutes choses et Régent du ciel, avec une hymne de notre Ambroise : Pour qu’au moment où les ombres épaisses / De la nuit vont emprisonner le jour, / Notre foi ignore les ténèbres / Et que la nuit s’illumine de notre foi / Pour que la ruse de l’Ennemi jaloux / Ne réveille pas en transe ceux qui dorment / Ô unique Toute Puissance / Ô trinité, exauce ceux qui te prient [4].

Bacchus

[1] Psaume 121 (numérotation actuelle Bible de Jérusalem), 1-2.

[2] Bien que ce ne soit pas le lieu d’en débattre, il convient cependant de préciser que la première phrase citée par Bacchus, et les mots suivants figurent tous dans le poème « Spleen », de Baudelaire. Je me contente de livrer l’information aux historiens du texte baudelairien.

[3] Silvania cite librement une sentence d’Ovide dans Epistulae ex Ponto, 1,5,5.

[4] Bacchus doit citer de mémoire cette hymne ambrosienne, choisissant les extraits les plus accordés à son état spirituel.