Saint Jérôme : Traité contre l’hérétique Vigilance ou Réfutation de ses erreurs.
dimanche 20 janvier 2013
par Pascal G. DELAGE

1. On a vu dans le monde des monstres de différentes sortes. Isaïe [1] parle des centaures, des sirènes et d’autres semblables. Job fait une description mystérieuse de Léviathan et de Béhémoth [2] : nous devons aux poètes les fables sur Cerbère, le sanglier de la forêt d’Erymanthe, la Chimère et l’Hydre à plusieurs têtes. Virgile rapporte l’histoire de Cacus. L’Espagne a produit Géryon, qui avait trois corps. La Gaule seule avait été exempte de monstre et on n’y avait jamais vu que des hommes courageux et éloquents quand Vigilance, ou plutôt Dormitantius, a paru tout à coup, combattant avec un esprit impur contre l’Esprit de Dieu. Il soutient qu’on ne doit point honorer les sépulcres des martyrs, et ne chanter alleluia qu’aux fêtes de Pâques. Il condamne les veilles. Il appelle le célibat une hérésie et dit que la virginité est la source de l’impureté. En un mot, son corps parait animé de l’esprit pervers de Jovinien [3] comme celui de Pythagore le fut autrefois par l’âme d’Euphorbe, de sorte qu’il faut répondre à l’un comme à l’autre. Je lui dirai donc avec raison : « Race maudite ! Prépare tes enfants à la mort, à cause du péché de leur père [4] . »

Jovinien, condamné par l’autorité de l’Eglise romaine, vomit son âme au milieu de mets délicats et recherchés plutôt qu’il ne la rendit. Celui-ci est un Quintilien muet [5] ; dans les cabarets, il mêle l’eau au vin [6] et se rappelant son ancienne profession pour infecter de son venin la pureté de la foi, il attaque la virginité dans les festins des séculiers. Il invective contre les jeûnes des saints, il fait le philosophe au milieu des bouteilles et c’est là seulement qu’il se plaît à entendre les cantiques de David et de Coré. Ce que je dis est moins une raillerie qu’une plainte légitime car je ne puis maîtriser mon ressentiment ni passer sous silence l’injure qui est faite aux apôtres et aux martyrs.

2. Malheur étrange ! On dit que des évêques participent à ses crimes, si néanmoins on doit appeler évêques ceux qui ne confèrent le diaconat qu’à un homme marié, qui ne croient pas que la pureté soit compatible avec le célibat, qui indiquent combien ils vivent saintement par les mauvais soupçons qu’ils ont des autres et qui ne confèrent le sacrement de l’ordre à personne s’ils ne voient sa femme enceinte ou portant des enfants entre ses bras. Que feront les Eglises d’Orient, d’Égypte et celle de Rome, où l’on ne reçoit personne qui ne soit vierge ou qui ne quitte sa femme s’il en a une ? Voilà les erreurs de Dormitantius qui, lâchant la bride à la passion, en redouble l’ardeur par ses instructions, quoiqu’elle soit très véhémente, et particulièrement dans la jeunesse de sorte que nous ne différons plus des bêtes ni des chevaux, et nous sommes ceux dont a parlé Jérémie : « Ils m’ont paru être des étalons, chacun hennissant contre la femme de son prochain [7]. » Sur quoi le Saint Esprit donne cet avis par la bouche du prophète : « Ne ressemblez pas au cheval et au mulet qui sont sans raison [8] », ajoutant ensuite pour Dormitantius et ses sectateurs « à qui il faut serrer la bouche avec un mors et une bride. »

3. Mais il est temps de leur répondre en rapportant ici leurs propres termes, de peur qu’on ne m’accuse encore d’avoir inventé le sujet de ce discours pour exercer ma rhétorique comme on l’a dit de la lettre [9] que j’écrivis dans les Gaules, à une mère et à sa fille qui vivaient séparément l’une de l’autre. Les saints prêtres Riparius et Desiderius m’ont engagé à entreprendre ce petit ouvrage, m’assurant que leurs paroisses sont infectées de ces erreurs. Ils m’ont envoyé, par notre frère Sisinnius, les livres que Vigilance a écrits dans son ivresse. J’apprends même par leurs lettres qu’il y en a quelques-uns qui, favorisant son parti, acquiescent à ses blasphèmes. Je sais qu’il n’est ni savant ni éloquent, et qu’il aurait de la peine à défendre une vérité. Néanmoins à cause des hommes du siècle et de quelques petites femmes chargées de péchés qui apprennent toujours et n’arrivent jamais. Jusqu’à la connaissance de la vérité, je répondrai à ses sottises pour satisfaire au désir de deux hommes de bien qui m’en ont prié dans leurs lettres.

4. En effet, il répond à son origine car il descend des étrangers et des voleurs que Pompée, pressé d’aller triompher à Rome, après avoir soumis l’Espagne, laissa aux pieds des Pyrénées où ils formèrent une ville qui prit le nom de Comminges. Il n’est donc pas étonnant qu’il combatte contre l’Eglise de Dieu, qu’il inquiète les Eglises des Gaules et qu’il ne porte pas la croix de Jésus-Christ mais la bannière du diable. Pompée fit encore de même en Orient. Après avoir vaincu les Ciliciens et les Isauriens, il donna son nom à une ville qu’il fonda dans leurs montagnes. Or cette ville aujourd’hui conserve les anciennes traditions mais ne possède aucun Dormitantius tandis que la Gaule souffre un ennemi domestique, un homme dont l’esprit est égaré et qui a besoin des remèdes d’Hippocrate. Elle l’entend dans l’Église proférer ces blasphèmes : « Est-il nécessaire que vous respectiez avec tant de soumission je ne sais quoi, que vous portez dans un petit vase en l’adorant ? » Et cet autre, rapporté dans le même livre : « Pourquoi baiser et adorer de la poussière couverte d’un linge ? » Et encore : « Nous voyons que les coutumes des idolâtres se sont presque introduites dans l’Église sous prétexte de religion. On y allume de grands cierges en plein midi, on y baise et on y adore un peu de je ne sais quelle poussière enfermée dans un petit vase et couverte d’un linge précieux. C’est rendre sans doute un grand honneur aux martyrs que de vouloir éclairer avec de vils cierges ceux que Jésus-Christ, assis sur son trône, éclaire de tout l’éclat de sa majesté. »

   

5. Insensé que tu es ! Qui a jamais adoré les martyrs ? Qui a jamais pris un homme pour un Dieu ? Paul et Barnabé, déchirant leurs habits, ne déclarèrent-ils pas qu’ils n’étaient que des hommes, lorsque les Lycaoniens les prenant pour Jupiter et Mercure, voulurent leur sacrifier des victimes [10] ? Ce n’est pas qu’ils ne fussent préférables à des nommes morts mais on voulait par une erreur d’idolâtrie, leur rendre un honneur qui n’est dû qu’à Dieu. Il en arriva autant à saint Pierre, lorsqu’il prit par la main Corneille qui voulait l’adorer. Il lui dit : « Levez-vous, je ne suis qu’un homme comme vous [11]. » Oses-tu donc parler de la sorte ! Nous adorons, dis-tu, je ne sais quoi, que nous portons dans un petit vase. Qu’entends-tu par ce « je ne sais quoi » ? Je désire l’apprendre. Explique-toi mieux et blasphème avec une liberté entière. Un peu de poussière, dit-il, enfermée dam un petit vase et couverte d’un linge précieux ! A quoi bon en effet couvrir les reliques des martyrs d’étoffes précieuses ? Pourquoi ne pas les mettre dans des plus communes, ou plutôt les jeter dans la boue et les fouler aux pieds afin que Vigilance, seul debout, reçoive nos adorations au milieu de son ivresse ? Nous commettons donc des sacrilèges quand nous entrons dans les Eglises des Apôtres ? Constantin en commit donc un en rapportant les saintes reliques d’André, de Luc et de Timothée à Constantinople où les démons rugissent auprès d’elles et où ces esprits dont est possédé Vigilance, avouent qu’ils sentent les effets de leur présence ? L’empereur Arcadius était donc un impie, lui qui a transféré de Judée en Thrace [12] les os du bienheureux Samuel, longtemps après sa mort ? Tous les évêques qui ont porté dans un vase d’or une chose si abjecte et des cendres contenues dans la soie, étaient non seulement des impies mais encore des insensés ? N’était-ce pas aussi une folie aux peuples de toutes les Eglises de venir au-devant de ces reliques avec autant de joie que s’ils eussent vu un prophète vivant, et en si grand nombre que la foule allait en augmentant depuis la Palestine jusqu’à Chalcédoine, chantant d’une commune voix les louanges de Dieu ? N’adoraient-ils pas Samuel au lieu de Jésus-Christ dont il a été le lévite et le prophète ? Tu crois, Vigilance, que Samuel est un mort, et c’est en cela que tu blasphèmes car le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, dit l’Évangile, n’est pas le Dieu des morts mais le Dieu des vivants. S’il est vrai qu’ils sont vivants, ils ne sont pas détenus dans une prison comme tu l’avoues toi-même.

6. Car tu dis que les âmes des Apôtres et celles des martyrs sont dans le sein d’Abraham ou dans un lieu de rafraîchissement ou sous l’autel de Dieu et qu’ils ne peuvent être présents dans leurs tombeaux ni où il leur plait. Ainsi étant d’une nature trop relevée pour être renfermés dans des cachots comme des meurtriers, il est juste de les placer plus honorablement et de les mettre dans des îles agréables et dans les Champs-Élysées. Tu imposerais donc des lois à Dieu ? Tu tiendrais dans les fers les Apôtres jusqu’au jour du jugement de peur que ceux qui suivent l’Agneau en quelque lieu qu’il aille, n’accompagnent leur Seigneur [13] ? Si l’Agneau est partout, il faut croire que ceux qui sont en sa compagnie sont partout comme lui. Et pourquoi, pendant que les démons parcourent le monde et que leur extrême vitesse les rend présents en tous lieux, les martyrs, après avoir répandu leur sang, seraient-ils eux enfermés dans leurs tombeaux sans pouvoir en sortir [14] ? Tu soutiens aussi dans ton libelle que pendant notre vie nous pouvons prier les uns pour les autres, mais qu’après notre mort les prières que l’on fera l’un pour l’autre ne seront point écoutées, les martyrs même ne pouvant obtenir vengeance de leur sang [15]. Si les apôtres et les martyrs, encore revêtus d’un corps et dans l’obligation de prendre soin de leur salut, peuvent prier pour les hommes, à plus forte raison peuvent-ils le faire après avoir remporté la victoire et reçu la couronne. Moïse qui seul obtint de Dieu le pardon de six cent mille combattants [16], et saint Etienne, le premier des martyrs de Jésus-Christ, qu’il imita parfaitement et qui demanda pardon pour ses bourreaux [17], auront-ils moins de pouvoir étant avec le Sauveur qu’ils n’en avaient en ce monde ? Saint Paul, qui assure que Dieu lui accorda la vie de deux cent soixante-seize personnes qui naviguaient avec lui [18], se taira quand il sera dans le ciel et il n’osera pas dire un mot pour ceux qui auront revu son Evangile par toute la terre ? Vigilance, ce chien vivant, sera préférable à ce lion mort ? On le pourrait croire, s’il était vrai que saint Paul fût mort quant à l’âme [19]. D’ailleurs les saints ne sont pas déclarés morts mais endormis. De là vient qu’on dit que Lazare, qui devait ressusciter, dormait [20] et qu’il est défendu aux Thessaloniciens de s’affliger du sommeil de ceux qui n’étaient qu’endormis [21]. Pour toi, tu dors en veillant, et tu écris en dormant lorsque tu rapportes ce passage : « que nul après la mort n’ose prier pour un autre » tiré d’un livre apocryphe [22] que toi et tes sectateurs lisez sous le nom d’Esdras. Pour moi, je ne l’ai jamais vu. En effet pourquoi voir ce qui n’est point reçu dans l’Église ? Ne voudrais-tu pas aussi m’objecter l’autorité de Balsamo, de Barbelo, le trésor de Mani [23] et le nom ridicule de Leusiboras ? Comme tu es dans les Pyrénées et sur les confins d’Espagne, voudrais-tu remettre au jour les impertinences de Basilidès [24], l’ancien hérétique condamné par tout le monde ? Tu rapportes encore dans ton livre un certain passage, comme si tu pouvais en tirer une induction heureuse, et tu l’attribues à Salomon qui n’en fut jamais l’auteur, afin d’avoir un nouveau Salomon pour toi seul, comme tu as un Esdras qui t’est particulier. Fais plus : lis les révélations attribuées aux patriarches et aux prophètes. Quand tu les auras bien répandues parmi les femmes de la dernière classe du peuple, lis-les dans les tavernes pour engager plus facilement à boire le peuple ignorant qui écoutera ces sottises.

7. Quant aux cierges, nous n’en allumons pas en plein midi comme tu nous le reproches à tort. Nous nous en servons seulement en veillant la nuit afin de ne pas la passer dans les ténèbres et de ne pas nous endormir comme toi. Et puis, si quelques laïcs simples et ignorants, et quelques femmes, qui ont du zèle pour Dieu, mais non pas selon la science [25], en brûlent pour honorer les martyrs, que t’en coûte-t-il ? Les Apôtres autrefois trouvèrent à redire que le parfum fût perdu mais le Sauveur les blâma [26]. Il n’avait sans doute pas plus besoin de parfum que les martyrs ont besoin de la lumière des cierges. Néanmoins le zèle de cette femme qui en répandit en son honneur, fut approuvé. Ainsi ceux qui allument des cierges par un mouvement de leur foi (car l’Apôtre dit que chacun agit selon sa conviction [27]) en seront récompensés. Après cela les appelleras-tu des idolâtres ? J’avoue que tous les fidèles sortent de l’idolâtrie puisque nous ne naissons pas chrétiens et que nous ne le devenons qu’en renaissant à Jésus-Christ par le baptême. Cependant sous prétexte que nous avons autrefois adoré des idoles, n’adorerons-nous pas aujourd’hui le Sauveur, de peur qu’il ne semble que nous lui rendions le même honneur que nous avions rendu aux idoles ? Une chose était exécrable parce qu’elle se faisait pour les idoles et elle est aujourd’hui approuvée parce qu’elle se fait pour les martyrs. Dans toutes les églises de l’Orient, même dans celles où il n’y a pas de reliques, on allume des cierges en plein jour quand on lit l’Evangile, non pas pour dissiper les ténèbres mais pour donner des marques d’une joie parfaite [28]. Les vierges de l’Evangile tenaient leurs lampes allumées. Il est commandé aux Apôtres d’en avoir aussi d’ardentes [29], et il est dit que saint Jean-Baptiste était une lampe ardente et luisante [30], pour marquer sous l’apparence d’une lumière corporelle celle que le prophète caractérise ainsi : « Ta parole est la lampe qui éclaire mes pas, et la lumière qui luit dans les sentiers où je marche [31]. »

8. L’évêque de Rome fait donc mal en offrant des sacrifices [32] sur les os vénérables de saint Pierre et de saint Paul qui ne sont, si tu dois être cru, qu’un peu de vile poussière, et en prenant leurs tombeaux pour les autels de Jésus-Christ ? Tous les évêques du monde commettent donc une faute en méprisant Vigilance comme un ivrogne, et en entrant dans les églises des saints où l’on garde je ne sais quels ossements enveloppés de linge, qui impurs selon toi, souillent ceux qui en approchent, et ressemblent aux sépulcres blanchis des pharisiens qui n’étaient que poussière et que corruption au dedans. Après avoir proféré ces honteux blasphèmes, tu oses continuer : « Donc les âmes des martyrs aiment encore leurs cendres ; elles sont auprès d’elles et voltigent à l’entour afin que, s’il venait quelques pécheurs, elles ne puissent pas entendre leurs prières, étant absentes ». Monstre qu’on devrait reléguer aux extrémités de la terre ! Tu te moque des reliques des martyrs, et calomnie les Eglises de Dieu avec Eumone [33], auteur de cette hérésie. Tu n’as pas horreur d’être de sa compagnie, nous reprochant aujourd’hui ce qu’il a reproché à l’Eglise. En effet, ceux qui sont infectés de ses erreurs ne mettent point les pieds dans les églises des Apôtres et des martyrs, n’ayant de la vénération que pour Eumone dont ils font plus de cas que de l’Evangile. Ils croient que les véritables lumières de la vérité sont en lui comme d’autres hérétiques qui assurent que le Saint-Esprit est descendu sur Montan [34] et que Mani est lui-même le Saint-Esprit. Tertullien a combattu ton hérésie dans un livre admirable qu’il a composé contre tes erreurs. Il y a longtemps en effet qu’elles ont été répandues dans l’Eglise et tu ne dois pas te glorifier d’être auteur d’une impiété nouvelle. Tertullien a donné pour titre à son ouvrage, le Scorpiace [35], nom qui a rapport avec celui de l’auteur de cette hérésie, d’autant plus que par sa piqûre, son venin circula dans toute l’Église. Ces abominables opinions se nommaient autrefois l’hérésie de Caïn. Après avoir été longtemps assoupies ou pour mieux dire éteintes, elles ont été enfin reprises depuis peu par Dormitantius. Pourquoi ne pas soutenir aussi qu’on ne doive pas endurer le martyre ? Si l’effusion du sang des boucs et des taureaux n’est point agréable à Dieu, il désire encore moins qu’on lui offre celui des hommes ? Soit que tu tiennes ce langage, soit que tu n’oses te déclarer ouvertement là-dessus, on pourra toujours avec justice croire que c’est ton véritable sentiment puisqu’en assurant, comme tu fais, que l’honneur qui est rendu aux reliques des martyrs ne leur est pas dû, tu ne veux pas par conséquent qu’ils répandent leur sang qui ne mérite aucune vénération.

   

9. A l’égard des veilles que font souvent les fidèles dans les églises des martyrs, il y a environ deux ans que j’en parlai dans une lettre que j’écrivis au saint prêtre Riparius [36] : « Si tu crois qu’il faille abolir cette coutume pour ne pas paraître célébrer souvent la fête de Pâques, à laquelle cette cérémonie s’observe tous les ans, je te dirai qu’il ne faut donc pas non plus célébrer le dimanche, de peur de paraître renouveler plusieurs fois en un an le mystère de la résurrection de notre Sauveur et d’avoir non une seule fête de Pâques, mais plusieurs chaque année. » « Si des jeunes gens et quelques femmes peu sages commettent des irrévérences pendant ces veilles, tu ne dois pas en accuser les personnes saintes qui ont de la dévotion puisque pareilles impiétés se commettent même aux veilles des fêtes de Pâques. D’ailleurs, les irrévérences et les crimes de quelques-uns seulement ne font point de tort à la religion car on commet les mêmes fautes en particulier chez soi ou chez les autres, ces veilles n’étant pas la cause de ces dérèglements. » « Si la perfidie de Judas n’ébranle point la foi des Apôtres, les veilles que nous célébrons avec piété ne doivent pas être détruites par l’absence de dévotion de quelques-uns qui s’endorment dans leur dissolution plutôt que de veiller sur leur pureté. Ce qu’il est bon de faire une fois ne devient pas mauvais pour s’être répété plusieurs fois. S’il est à propos d’éviter une faute, on ne doit pas dire que la cause en est dans ce qui se fait souvent, mais dans l’occasion qui se présente rarement. Est-ce que, par hasard, il ne faudrait pas continuer les veilles à la fête de Pâques de peur que les adultères qui attendent longtemps cette occasion, n’accomplissent leurs desseins criminels, et qu’une femme coupable ne s’en serve pour pécher avec d’autant plus de facilité que son mari ne pourra pas la tenir enfermée ? Car on se porte toujours avec plus d’ardeur vers les choses qui se rencontrent plus rarement. »

10. Comme il m’est impossible de répondre à toutes les lettres que les saints prêtres m’ont écrites à ce sujet, je m’arrêterai seulement à quelques propositions tirées du livre de cet impie. Il se déclare contre les miracles qui se font dans les églises des martyrs, disant qu’ils sont inutiles aux fidèles et qu’ils ne servent qu’à ceux qui n’ont pas la foi : comme s’il s’agissait de savoir pour qui se font les miracles, et non point par quelle vertu ils se font. Mais je veux que les miracles ne soient que pour les infidèles afin que, n’ayant point voulu ajouter foi aux paroles et à la prédication, ils soient amenés à croire par les prodiges. Notre Seigneur faisait des miracles en faveur des incrédules et toutefois il ne faut pas les blâmer, parce que ceux pour qui il les faisait, ne croyaient point. Ils sont au contraire d’autant plus dignes d’être admirés que les esprits les plus obstinés étaient par leur moyen comme entraînés vers la foi. C’est pourquoi tu ne dois pas dire que les miracles sont pour les infidèles mais je demande que tu m’expliques comment il se peut faire qu’un peu de poussière et je ne sais quelle cendre ait tant de vertu. Je vois bien, malheureux que tu es, ce qui te fait de la peine et ce que tu appréhendes. Cet esprit impur qui te fait écrire ces choses a été souvent tourmenté par cette poussière que tu dis être si méprisable. Et il en est encore tourmenté. Or, pendant qu’il cache ses blessures en ta personne, il les avoue dans les autres. Mais tu diras peut-être comme les impies Porphyre et Eunome que ce sont des illusions de démons qui ne se plaignent pas véritablement et qui font semblant d’être tourmentés. Je te donne un conseil : entre dans les Eglises des martyrs et, sans aucun doute, tu seras délivré. Tu y rencontreras plusieurs de tes compagnons et tu ressentiras, non l’ardeur des cierges allumés sur les sépulcres des mêmes martyrs, mais de flammes invisibles. Alors tu avoueras ce que tu nies maintenant. Alors toi qui parles sous le nom de Vigilance, tu t’écriera hautement que tu es Mercure à cause de ton amour de l’argent, ou ce dieu nocturne dont il est parlé dans l’Amphytrion de Plaute qui passa deux nuits avec Alcmène pour engendrer Hercule, ou bien tu déclareras que tu es Bacchus à cause de ton ivrognerie, de la bouteille qui est à ton côté, de ton visage enflammé, de tes lèvres écumantes et des paroles injurieuses que profère continuellement ta bouche.

11. De là vient que, lors de ce tremblement de terre qui arriva inopinément en cette province pendant la nuit, et qui réveilla tout le monde, voulant passer pour le plus avisé de tous, tu haranguais tout nu, rapportant l’histoire de nos premiers parents dans le paradis terrestre. Mais lorsque leurs yeux furent ouverts, ils eurent honte de leur nudité et se couvrirent de feuilles. Tandis que toi, au contraire, n’ayant pas plus d’habits sur le corps que de foi dans l’âme, saisi d’une frayeur subite et encore plein du vin dont tu t’étais enivré le soir précédent, tu as paru en cet état devant les yeux des saints pour faire connaître apparemment ta prudence. Voilà quels sont les ennemis de l’Eglise, voilà quels sont les soldats qui combattent contre le sang des martyrs, voilà quels sont les orateurs qui déclament contre les Apôtres, ou plutôt les chiens enragés qui aboient contre les disciples du Fils de Dieu.

12. Pour moi, je t’avoue ma faiblesse et je crains que la superstition n’en soit la cause. Si par hasard, je me mets en colère, me laisse emporter par quelque passion, ou me trouve importuné de quelque fantôme pendant la nuit, je ne suis pas assez hardi pour entrer dans les Eglises des martyrs car mon corps et mon esprit se trouvent également abattus de crainte. Cela sans doute te donnera occasion de te moquer de moi et passera auprès de toi pour une faiblesse d’esprit et un caprice de femme. Mais je veux bien être semblable à ces saintes femmes qui eurent la gloire de voir les premières la résurrection de notre Sauveur et qui en portèrent la nouvelle aux Apôtres, à qui elles furent recommandées en la personne de la sainte Vierge. Enivre-toi et plonge-toi dans la bonne chère avec tes compagnons. Pour moi je jeûnerai avec ces vertueuses femmes et en la compagnie des hommes saints qui portent sur leur visage les preuves de leur pureté et qui, par la mortification de leur extérieur, font juger de la modestie de leur âme telle qu’elle doit être dans de parfaits serviteurs de Jésus-Christ.

   

13. Mais je m’aperçois que tu as encore d’autres soucis. Tu crains que si la sobriété et la continence sont une fois reçues dans les Gaules, le revenu de tes cabarets ne diminue et que tu ne puisses pas tenir table ouverte pendant la nuit et continuer tes joies de l’enfer. J’ai encore appris par les mêmes lettres que, contre l’autorité de saint Paul ou plutôt contre celle de saint Pierre, de saint Jean et de saint Jacques, qui touchèrent dans la main de cet Apôtre et dans celle de saint Barnabé en signe d’amitié, en leur ordonnant d’avoir soin des pauvres, tu déclames contre les aumônes qu’on envoie à Jérusalem pour la nourriture des fidèles qui y sont dans le besoin. Si je réponds à cela, tu ne manqueras pas de m’objecter que je parle pour mes intérêts. D’autant plus que si tu n’étais venu à Jérusalem répandre tes libéralités et y faire les charités dont tes amis [37] t’avaient chargé, moi et tous ceux qui y demeurent nous aurions été en danger de mourir de faim. Je te répondrai néanmoins ce que saint Paul dit dans presque toutes ses épîtres où il recommande aux Eglises qui sont parmi les idolâtres, que chacun donne le dimanche ce qu’il pourra, afin de l’envoyer à Jérusalem pour la subsistance des fidèles, promettant de le porter lui-même, ou de le faire porter par quelqu’un de ses disciples, selon qu’il le trouvera à propos. Le même Apôtre, parlant à Félix, ainsi qu’il est rapporté dans les Actes, lui dit : « Etant venu, après plusieurs années, pour faire des aumônes à ma nation, et rendre mes offrandes et mes vœux à Dieu, ils m’ont trouvé purifié dans le temple [38]. » Il pouvait sans doute distribuer en d’autres lieux et à d’autres Eglises qu’il instruisait des mystères de la foi dans leur naissance. Cependant il avait dessein de donner aux fidèles de Jérusalem qui, après avoir abandonné leur bien pour l’amour de Jésus-Christ, s’étaient livrés à son service avec toute l’affection de leur cœur. Je serais sans doute ennuyeux en citant tous les passages de ses épîtres, où il déclare qu’il désire avec passion d’aller à Jérusalem y distribuer lui-même aux fidèles l’argent qui lui a été remis entre les mains, non pour satisfaire leur avarice mais afin de les soulager dans leur besoin et de les garantir de la faim et du froid. Cette coutume s’observe encore aujourd’hui parmi nous dans la Judée et parmi les Hébreux, à savoir que ceux qui méditent le jour et la nuit la loi du Seigneur [39], et qui n’ont que Dieu seul pour leur partage sur la terre [40], soient entretenus des charités des autres fidèles avec une juste proportion, c’est-à-dire que les uns ne soient pas à leur aise pendant que les autres gémissent dans l’indigence mais que l’abondance des uns serve aux nécessités des autres [41].

14. Tu me répondras sans doute que chacun peut faire cela dans son propre pays et que l’on ne manquera jamais de pauvres qu’il soit nécessaire d’assister. Je conviens avec toi que faire l’aumône à toute sorte de personnes, même aux Juifs et aux Samaritains quand on en a le pouvoir, est une action charitable et digne de louange. Cependant saint Paul nous ordonne d’avoir particulièrement soin de ceux qui ont la même foi que nous [42]. C’est de ceux-là que doivent s’entendre les paroles de notre Seigneur rapportées dans l’Evangile : « employez vos richesses injustes à vous faire des amis, afin que lorsque vous viendrez à manquer ils vous reçoivent dans les tentes éternelles [43]. » Crois-tu que ces pauvres, esclaves de leurs passions au milieu de leur misère et de leurs nécessités, puissent posséder les tentes éternelles, privés des biens de ce monde et de l’espérance de ceux de l’autre vie ? Car notre Seigneur ne dit pas que les pauvres sont bienheureux mais ceux-là seulement qui sont pauvres de cœur et d’affection. Voilà comment il en est parlé : « Heureux celui qui prend pitié du pauvre le Seigneur le délivrera lorsqu’il sera lui-même dans l’affliction [44]. » Il n’est pas besoin d’une grande prudence pour faire l’aumône aux pauvres que l’on rencontre dans les rues et dans les places publiques. Mais il faut du discernement pour la faire à ceux qui en rougissent et qui après l’avoir reçue, ont le regret d’être obligés d’accepter des biens périssables et de peu de durée pour lesquels on reçoit des récompenses éternelles. Ceux qui emploient leurs biens de telle sorte qu’ils en distribuent aux pauvres les revenus, à mesure qu’ils les touchent, font mieux, dis-tu, que ceux qui, vendant leur héritage, en donnent le prix tout d’un coup. Ce n’est pas moi, c’est notre Seigneur lui-même qui le leur commande : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et donnez-en le prix aux pauvres, puis venez et me suivez [45]. » Ces paroles s’adressent à celui qui veut être parfait et qui quitte, comme les Apôtres, son père, sa barque et ses filets. Tu loues celui qui est au second et au troisième degré. Nous le jugeons comme toi digne de louange mais nous reconnaissons cependant que le premier rang est préférable au second et au troisième.

15. Ce que tu avances avec une langue d’aspic contre les solitaires, ne doit pas les obliger à renoncer à leur profession : « Si tout le monde, dis-tu, se renferme dans les cloîtres ou se retire dans le désert, par qui les Eglises seront-elles desservies ? Qui travaillera au salut des âmes de ceux qui sont dans le monde ? » Je te répondrai avec les mêmes raisons : Si tout le monde est insensé comme toi, qui aura de la sagesse ? Il faudra donc, selon toi, blâmer la virginité. Si tout le monde en effet en fait profession, on ne se mariera plus et la race des hommes périra. Il n’y aura plus d’enfants, les sages-femmes seront réduites à la mendicité et Dormitantius, seul dans son lit, y mourra de froid. La virginité est une vertu très rare et recherchée de peu de personnes. Plût à Dieu qu’elle le fût d’autant de gens comme il y en a peu dont il est dit : « Il y aura beaucoup d’appelés, mais peu d’élus ! [46] » D’ailleurs, l’exercice d’un solitaire n’est pas d’enseigner mais de pleurer. Soit qu’il le fasse pour ses propres péchés ou pour ceux des autres, il doit attendre toujours l’arrivée de son maître avec crainte et tremblement. Connaissant la faiblesse et la fragilité du vaisseau qu’il porte, il doit fuir les écueils, de peur qu’en tombant il ne soit brisé. C’est pour cette raison qu’il évite de regarder les femmes, surtout celles qui sont jeunes et qu’après avoir réduit son corps en servitude, il tremble encore, quoique hors de tout danger.

16. Tu me demanderas pourquoi je me suis retiré dans le désert. C’est afin que je ne puisse ni t’entendre ni te voir, que tes extravagances ne me soient pas un sujet d’affliction et que je ne devienne pas la victime des tentations comme toi. Pour que je ne perde pas la pureté de mon âme en regardant une femme débauchée et que je ne sois pas entraîné à commettre, malgré moi, une action criminelle par quelque beauté ravissante. Tu me répondras que ce n’est pas là combattre mais s’enfuir. « Demeure ferme sur le champ de bataille, me diras-tu, et présente-toi à tes ennemis les armes à la main, afin de remporter la victoire, et d’être couronné ». Mais je suis persuadé de ma faiblesse et je ne veux pas m’exposer au combat dans l’espérance de la victoire, de peur qu’au lieu de la remporter, je ne sois vaincu moi-même. Si je m’enfuis, il est certain que je ne serai pas blessé. Et si je tiens ferme, il faut que je demeure victorieux ou que je sois vaincu. Pourquoi quitter le certain pour l’incertain ? Il faut éviter la mort ou par les armes ou par la fuite. Tu peux, en t’engageant dans le combat, être aussitôt vaincu que vainqueur : lorsque je m’enfuis, si je ne puis être victorieux, je ne puis au moins être vaincu. On ne dort jamais auprès d’un serpent : il se peut faire qu’il ne me mordra pas, mais aussi il peut arriver qu’il me morde. Nous appelons les femmes qui demeurent avec nous nos mères, nos sœurs et nos filles [47], n’ayant point de honte d’employer ces mots de piété à couvrir nos débauches. Toi qui as embrassé la vie de solitaire, que fais-tu dans l’appartement d’une femme ? A quel dessein t’entretenir en particulier et en tête-à-tête avec elle ? L’amour pur n’éprouve point d’inquiétude. Ce que nous disons de la passion pour les femmes peut se rapporter à l’avarice, et généralement à tous les vices que l’on évite, en se retirant dans la solitude. Nous fuyons aussi le séjour des villes de peur de faire ce que la volonté plutôt que la nature nous porte quelquefois à exécuter.

17. Voilà, comme je l’ai déjà dit, ce qu’à la prière des saints prêtres, j’ai dicté dans l’espace d’une soirée, pressé par notre frère Sisinnius qui se hâte d’aller en Egypte pour porter des secours aux saints qui habitent cette contrée. Car l’ouvrage est tellement blasphématoire qu’il demande plutôt l’indignation de l’écrivain qu’un rassemblement de preuves pour le réfuter. Si Dormitantius s’obstine à consacrer ses veilles à m’attaquer, et s’il a pensé que cette même bouche qui déchire les Apôtres et les martyrs dût me traiter aussi de la même manière, ce n’est plus une courte veillée que j’emploierai à lui répondre. C’est une nuit tout entière que je lui consacrerai ainsi qu’à ses partisans, ses disciples et ses maîtres, ces hommes qui regardent comme indignes d’être ministres du Christ les maris des femmes chez lesquelles ils ne voient aucuns signes de fécondité.

[1] Is. 13, 21- 22 ; 34, 14–16.

[2] Jb 40,25 – 41, 26 ; Jb 40, 15-24.

[3] Moine venu à Rome qui contestait la thèse d’une récompense particulière due à la virginité ou le jeûne. Ses idées ayant été pourfendues tant par Ambroise de Milan que Jérôme, il fut condamné en 390 par un synode romain.

[4] Is. 19. 21 (selon la version de la Septante).

[5] Quintilien, le rhéteur, naquit à Calagurris, cité d’Espagne du nord, à ne pas confondre avec le lieu de naissance du prêtre Vigilance, aujourd’hui Saint-Martory au sud de Toulouse.

[6] Comme l’hérétique, le cabaretier est coutumier de la tricherie selon Jérôme.

[7] Jr. 5, 8.

[8] Ibid

[9] Jérôme, Ep. 117.

[10] Ac. 14, 11.

[11] Ac. 10, 26.

[12] C’est-à-dire à Constantinople.

[13] Ap. 14, 4.

[14] Une autre lecture possible donne “réduits au silence dans l’autel.”

[15] Ap. 6, 10.

[16] Ex. 32, 30 s.

[17] Ac. 7, 59, 60.

[18] Ac. 27, 37.

[19] 2 Co 9, 4.

[20] Jn 11, 11.

[21] 1 Th 4, 13.

[22] IVe Esdras 7, 35 s. Ce passage figure dans les versions éthiopienne et arabe, mais non dans la version latine. Ce texte fut rejeté par la suite pour des raisons dogmatiques.

[23] Fondateur du manichéisme au IIIe siècle.

[24] Un des principaux penseurs gnostiques d’Egypte au IIe siècle. Il n’est jamais venu en Espagne mais Jérôme insinue un lien entre les gnostiques et l’évêque Priscillien d’Avila, exécuté en 385, pour magie et manichéisme.

[25] Ro 10, 2.

[26] Mt 26, 8 ; Mc 14, 4.

[27] Ro 14, 5.

[28] Mt 25, 1.

[29] Lc 12, 35.

[30] Jn 5, 35.

[31] Ps 119, 105.

[32] C’est-à-dire en célébrant l’eucharistie.

[33] Hérétique cappadocien, négateur de la divinité de l’Esprit Saint et adversaire de saint Basile de Césarée. Devenu évêque de Cyzique, il fut condamné à l’exil en 383 et mourut aux alentours de 394.

[34] Prophète phrygien du IIe qui se prétendait le Paraclet promis par Jésus-Christ.

[35] C’est-à-dire l’antidote à la morsure du scorpion.

[36] Ep. 109.

[37] Vigilance s’était rendu en Terre Sainte en 391 porteurs des offrandes –entre autres - de Paulin de Nole et de Sulpice Sévère.

[38] Ac 24, 17- 18.

[39] Ps. 1, 2.

[40] De 18, 2 s.

[41] 2 Co 8, 14.

[42] Ga 6, 10.

[43] Lc 16, 9.

[44] Ps. 41, 9.

[45] Mt 19, 21.

[46] Mt 20, 16 ; 22, 14.

[47] Jérôme semble dire que les moines réverraient de jeunes filles comme « Mères des couvents » afin d’être autorisés à fréquenter leur société sans encourir de reproche.