Entretien avec... Luce PIETRI
mercredi 10 octobre 2012
par Cécilia BELIS-MARTIN
I

Madame Luce Pietri, votre nom est indissociable d’une entreprise scientifique aussi ambitieuse que prometteuse connue des « initiés » sous le nom de P.C.B.E., à savoir la Prosopographie Chrétienne du Bas Empire ? Que recouvre exactement cette appellation et comment est né un tel projet ? Mais en tout premier lieu, pouvez-vous nous rappeler ce qu’est une « prosopographie » ?

La prosopographie est l’étude de personnages (c’est le sens de prosôpon en grec) appartenant à une même catégorie préalablement définie comme l’est aussi la période prise en considération. Ainsi, pour s’en tenir à la seule Antiquité, des ouvrages ont-ils étéN précédemment consacrés aux procurateurs équestres sous le Haut Empire ( H.-G. Pflaum) ou aux préfets de la Ville de Rome au Bas Empire (André Chastagnol).

La Prosopographie chrétienne du Bas-Empire (PCBE) a été fondée en 1951, sous le patronage de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, par H. I. Marrou et J.-M. Palanque, à la suite d’un partage des tâches opéré en accord avec des chercheurs britanniques : tandis que ces derniers se chargeaient de recenser les membres de l’élite civile et militaire de l’Empire romain - une étude répartie chronologiquement en trois grandes périodes de l’Antiquité Tardive-, il revenait à l’entreprise française de consacrer, dans le même temps de l’histoire, une notice, par ordre alphabétique, à tous les membres du clergé et des milieux monastiques ou ascétiques ainsi qu’aux laïcs ayant joué un rôle dans la vie de l’Église, selon un recensement qui devait s’opérer, étant donné le nombre très élevé des personnages, par grands secteurs géographiques.

On perçoit aisément que l’établissement de ces notices individuelles, pour pouvoir être utilisables par l’historien, doit répondre à des critères scientifiques rigoureux. Quelles sont les consignes méthodologiques qui président à l’établissement d’une « fiche » prosopographique ?

Exploitant de façon exhaustive les documents de toute nature (ouvrages historiques et hagiographiques, correspondances et homélies, traités théologiques ou parénétiques, canons et listes conciliaires, inscriptions …), dont les témoignages, cités dans les notes infra-paginales, sont replacés, autant que possible, dans l’ordre rigoureux de la succession chronologique des faits relevés, chacune des notices est rédigée du point de vue du personnage auquel elle est consacrée ; pour ce faire, celui-ci est obligatoirement le sujet de toutes les propositions énoncées dans la notice : une contrainte lourde mais, d’une manière générale, nécessaire pour endiguer d’éventuelles dérives de la part du prosopographe, qui ne jouit en aucun cas de la liberté d’expression accordée au biographe, lequel peut se permettre commentaires, digressions ou interprétations subjectives. Autre règle : grâce au système imposé de renvois en notes aux personnalités en relation avec le titulaire d’une notice, les données recueillies font apparaître d’une part, chez des contemporains, l’existence de réseaux relationnels et d’autre part, suivant le jeu des filiations ou des successions dans une même fonction, une évolution dans la façon de vivre et de se penser en chrétien.

Après l’Afrique [1], l’Italie [2], l’Asie [3], on nous annonce la parution prochaine du volume consacré à la Gaule, volume dont vous avez été la cheville-ouvrière. On pressent bien qu’une entreprise aussi vaste a nécessité un travail d’équipe. Comment s’est déroulé ce travail à « plusieurs mains » et depuis combien de temps mobilise-t-il votre attention et votre énergie ?

De même que ceux qui l’ont précédé pour l’Occident, cet ouvrage est issu d’une enquête collective menée au sein d’une équipe d’historiens du Centre Lenain de Tillemont, dont j’ai assuré la direction avec le concours de Marc Heijmans, ingénieur au CNRS, l’entreprise reposant ainsi pour une bonne part sur nos deux personnes. Mais, plusieurs enseignants-chercheurs, les uns rattachés au Centre Lenain de Tillemont, d’autres à titre bénévole, ont apporté, en raison de leurs compétences personnelles, des contributions majeures à la recherche prosopographique : ainsi J. Desmulliez pour les correspondants gaulois de Paulin de Nole, B. Merdrignac pour les saints armoricains ou F. Prévot pour Sidoine Apollinaire et ses correspondants. Cependant, aucune des notices de cet ouvrage ne saurait être signée d’un nom particulier. En effet, présentées à l’occasion de séminaires de travail régulièrement réunis, elles ont été très souvent, grâce aux critiques et aux suggestions des membres de l’équipe, activement présents, mises au point et enrichies, avant d’être ensuite révisées et harmonisées entre elles par les soins des directeurs de l’entreprise.

Dès maintenant, voyez-vous se dessiner des apports inédits ou des perspectives neuves de recherches qui vont être rendues possible du fait de la parution de ce quatrième volume de la PCBE ?

La PCBE, Gaule, de même que les volumes consacrés à l’Afrique et à l’Italie, n’ a d’autre ambition que de constituer un outil de travail utile à tous les chercheurs se consacrant à l’étude du christianisme dans l’Occident de l’Antiquité Tardive. J’ai personnellement déjà exploité les ressources qu’elles offrent dans plusieurs contributions ou articles, qui figurent dans la bibliographie ci-jointe. Mais de façon générale, la prosopographie est désormais considérée par les historiens comme une méthode d’enquête préalable à de très nombreuses études.

D’autres régions font-elles actuellement l’objet d’une même enquête prosopographique ?

Une équipe de l’Université de Barcelone, dirigée par le Prof. J. Vilella, achève actuellement la préparation du volume de la PCBE consacré à l’Espagne. Il faut jouter que celle-ci a œuvré en étroite collaboration avec l’équipe chargée de la Gaule, au cours de rencontres de travail organisées régulièrement à Paris ou à Barcelone. Les liens unissant nombre de personnages appartenant à ces deux régions voisines du monde occidental imposaient en effet des échanges d’informations et la mise en commun des sources, pour le plus grand profit des deux entreprises.

Vous avez également participé activement au projet de la Topographie chrétienne des Gaules ? Ou en est-on aujourd’hui de cet autre projet de fond ?

C’est en 1972 qu’a commencé à se constituer l’équipe qui s’est donné pour tâche d’étudier la topographie chrétienne des cités épiscopales de la Gaule, des origines au milieu du VIIIe s. On ne s’étonnera pas de retrouver dans les 15 volumes consacrés aux différentes provinces ecclésiastiques gauloises les noms d’auteurs qui, pour leur grande majorité, participaient parallèlement aux travaux de la prosopographie. Chacune des deux entreprises a progressé en bénéficiant des acquis obtenus par l’autre. Concluant ce « tour de Gaule », un seizième volume est en voie d’achèvement : il comportera pour les tomes les plus anciens les mises à jour qu’appellent les progrès incessants des prospections archéologiques, un atlas rassemblant les plans de toutes les villes étudiées et des index facilitant la consultation des différents fascicules.

Merci Mme Luce Pietri.

[1] André Mandouze, Prosopographie chrétienne du bas-empire, tome 1 : Prosopographie de l’Afrique chrétienne (303-533), 1982, Ed. du C.N.R.S.

[2] Charles et Luce Pietri, Prosopographie chrétienne du Bas-Empire : Prosopographie de l’Italie chrétienne, 313-604, École française de Rome, 1999 et 2000

[3] Sylvain Destephen, Prosopographie chrétienne du Bas-Empire 3 : Diocèse d’Asie (325-641), Centre d’histoire et de civilisation de Byzance, 2008