Douceur médocaine
jeudi 15 juillet 2010
par Annie WELLENS

L’admiration et la compassion se disputent mon âme, après avoir lu et relu ta dernière missive, Bessus très cher. Pour le dire autrement, ma compassion ne parvient pas à déplorer l’insensé projet de nos épouses, car l’évènement qui te meurtrit t’a inspiré une admirable page littéraire. Encore un peu et je pouvais entendre les accents déchirants de Jérôme lorsque lui parvint la nouvelle de l’entrée des Barbares dans Rome : Ma voix s’arrête, les sanglots interceptent mes paroles au moment de dicter…Voici que s’est éteinte la lumière la plus brillante de tous les continents, plus précisément l’Empire romain a eu la tête tranchée, et, pour dire toute la vérité, en une ville l’univers entier a péri.

Bien que le drame, pour mon plus grand plaisir, te siée à merveille, il me plaît cependant de t’annoncer que tout péril est écarté : nous n’avons plus à craindre une pérégrination à proximité du Vésuve, car ma Silvania, quelque peu dépitée depuis, a récemment appris que des moines, même mandatés par leur abbé pour un relevé topographique, ne pouvaient voyager de conserve avec des femmes. Que la rigueur monastique de notre Père Benoît en soit louée ! Je peux t’avouer maintenant que je suis presque aussi soulagé que tu dois l’être en me lisant.

La lumière de l’été qui baigne notre tranquillité retrouvée m’incite à l’indulgence envers nos trublionnes, et il me serait doux, avec ton concours, de leur administrer un baume sur la blessure de leur déception. Un historien de mes amis, qui a fait halte pour quelques jours chez moi, me vante une région de marais nommée « Meduli litus », située non loin de Burdigala. Discrètement, par crainte des pillards, il a entrepris là-bas des sondages et des repérages, persuadé d’avoir retrouvé l’emplacement de Noviomagus, la ville fondée par les Bituriges Vivisques, puis conquise et agrandie par les Romains. Ptolémée la cite vers 130 dans sa Géographie. Il semble que cette ville n’a pas survécu au déclin de l’empire romain, deux siècles plus tard, conjugué à l’envahissement des eaux marécageuses. « Imagine, me disait avec fougue hier soir mon ami Josselinus, j’ai pu noter l’emplacement de plusieurs restes de villas, mais surtout (et là, il marqua un temps d’arrêt, saisi par l’émotion), celui d’un temple, un fanum qui, d’après mes premières constatations, devait être dédié à Teutatès, le dieu gaulois, en même temps qu’à Apollon. Nous touchons à l’essence du gallo-romain ». Il avait gardé le plus beau pour la fin. Baissant la voix, comme s’il craignait que la brise du soir ne divulgue son secret, il ajouta : « Et cette ville possédait un théâtre d’environ trois mille places, j’ai pu faire une étude précise à partir des restes de la cavea et de l’orchestra. Trois mille places, et aujourd’hui, le désert. Heureusement, il reste le vignoble. »

Bessus très cher, proposons à nos épouses, assoiffées de lettres et d’histoire, une visite en ce lieu proche de ton Golfe des Pictons. Josselinus peut nous y recevoir dans une maison héritée de ses ancêtres. Le cadre, à ce qu’il m’en dit, est virgilien à souhait. La demeure, posée parmi les vignes, abritée par des arbres majestueux, regarde vers le confluent de la Dorononia et de la Garumna, que d’aucuns nomment fleuves et d’autres, rivières. Que le mois d’août nous y voit rassemblés, tel est mon souhait le plus vif. Tu pourras nous faire lecture de l’hymnaire auquel tu travailles. Peut-être seras-tu appelé un jour à le lire dans la basilique Saint-Pierre à Rome ? Souviens-toi qu’au siècle dernier le poète Arator, passé de la poésie profane à la célébration des Actes des Apôtres, fut tellement acclamé après la lecture de ses 2326 hexamètres, qu’il dut réitérer à Saint-Pierre aux Liens. Il semble cependant que son succès tint essentiellement à ce que son poème en appelait à l’espérance alors que les Goths envahissaient Rome. Un siècle après, je cherche vainement la qualité littéraire d’une telle œuvre. Quant à son symbolisme, seul l’adjectif « alambiqué » peut lui convenir. Ainsi, en multipliant le chiffre de la Trinité (3) par les points cardinaux (4) , écrit-il, on obtient le chiffre des douze Apôtres. Pardonne mon emportement, je me laisse aller au dénigrement sans même t’avoir au préalable demandé si tu étais un lecteur assidu d’Arator. Tu me diras en quels termes tu es avec lui.

Mais voici que s’avance l’heure des lampes, je prie le Créateur de la brillante lumière d’éclairer ta décision au sujet de ma proposition.

Bacchus