Félicité de Carthage.
jeudi 20 avril 2017
par Pascal G. DELAGE

Le groupe qui fut conduit le 7 mars 203 dans l’amphithéâtre de Carthage, groupe venu de la petite cité de Thuburbo Minus et animé par la matrone Vibia Perpetua, comprenait deux esclaves, un homme, Revocatus, et une femme, Félicité. Compagnons de servitude, rien n’indique que Revocatus fut le mari de Félicité, l’auteur anonyme des Actes précisant seulement qu’il était son « frère ».

De cette même fraternité se tissent les liens entre la patricienne Perpétue et l’esclave Felicité. Par delà les clivages puissants qui structurent la société antique, ces deux femmes font l’expérience d’une autre appartenance possible, plus puissante que celle des antiques familiae, plus protectrice que celle offerte par le patronat. Félicité et Perpétue ont sensiblement le même âge, l’une vient d’être mère, l’autre est enceinte de huit mois. Baptisées ensemble dans le cachot carthaginois, l’une et l’autre avancent devant le procurateur sans tuteur, mari ou propriétaire (il serait par ailleurs fort intéressant de connaître la position du maître de Félicité devant les écarts de son esclave). Image saisissante de cette réinterprétation des liens sociaux par ces deux femmes, c’est la noble Perpétue qui relève l’esclave sur le sol de l’arène comme le fait observer Mme Jacqueline Amat dans son introduction à la Passion de Perpétue et de Félicité [1].

Bien peu de documents de l’Antiquité donnent la parole aux esclaves. De ces derniers, on ne connaît que le prix à l’encan, les artefacts de la servitude, colliers ferrés et chaînes pour les plus maltraités, une émouvante stèle pour une nourrice ou un précepteur. Mais rien ne nous est gardé de leurs paroles vives, de leurs paroles personnelles si ce n’est ces lieux étranges où, comme les citoyens bien-nés, ils sont poussés devant un magistrat romain après avoir été dénoncés comme « chrétien ». Dans la geôle carthaginoise, c’est Perpétue et le rédacteur anonyme qui retranscrivent les faits et paroles de Félicité :

En ce qui concerne Félicité, la grâce du Seigneur se manifesta pour elle aussi de la façon suivante. Comme elle était déjà enceinte de huit mois – en effet, elle avait été arrêtée en cet état -, en voyant approcher le jour des jeux, elle tremblait qu’à cause de sa grossesse on ne lui accordât un sursis – car il est interdit de présenter au supplice des femmes enceintes – et que par la suite elle n’ait à répandre son sang pur et innocent, mêlée indistinctement à des criminels. Mais ses compagnons de martyre eux-aussi s’attristaient profondément en craignant d’abandonner celle qui partageait si bien leur sort, en somme leur compagne de route, toute seule sur le chemin qui menait à leur commune espérance. Aussi unissant leurs cœurs en une même plainte, ils adressèrent au Seigneur un flot de prières deux jours avant les jeux. Aussitôt après la prière, les douleurs l’envahirent. Et comme, en raison des difficultés naturelles d’un accouchement au huitième mois, elle peinait et souffrait, un des assistants-geôliers lui dit : « Si tu souffres tellement maintenant, que feras-tu quand tu seras jetée aux bêtes ? » Et elle répliqua : « Maintenant c’est moi qui souffre ce que je souffre ; mais là-bas il y aura quelqu’un d’autre en moi qui souffrira pour moi parce que moi-aussi je vais souffrir pour lui. » Et elle accoucha d’une fille, qu’une sœur éleva comme son propre enfant [2].

Avec Perpétue, elle fut exposée à une vache sauvage. D’abord grâciées, les deux jeunes femmes furent ramenées dans l’arène à la demande de la foule vindicative, et Félicité fut achevée par le glaive sans un cri comme sa compagne.

[1] Jacqueline Amat, Passion de Perpétue et de Félicité, Sources Chrétiennes n° 417, p. 38.

[2] Passion, XV