Il était une fois … La (fausse) question de l’âme des femmes
lundi 1er avril 2019
par Annie WELLENS

Ne considère pas indigne de toi, parce que tu es un homme, d’être enseigné par une femme. Puisque l’homme et la femme ne sont pas différents en leur âme, mais en leur corps, et que le combat contre le diable se fait au moyen de la raison et de la pensée, et non avec le corps, c’est à bon droit que la femme doit avoir confiance. Bessus ami, j’entends ma Silvania relire à voix haute cet extrait du Commentaire sur les Proverbes de Jean Chrysostome qui, à entendre l’éclat de sa diction, la réconforte dans la tempête qu’elle traverse. Mon épouse, en effet, est vent debout depuis la célébration de notre entrée dans la Sainte Quarantaine.

Et par « vent debout » il convient d’entendre, en premier lieu, qu’elle a reçu de plein fouet la prédication de notre jeune presbytre, mais, qu’en second lieu, elle-même s’est transformée en ouragan déchaîné, sinon en tornade ravageuse. La voici maintenant qui scande ce qui ressemble à un poème de sa composition : Tous ces flots vent debout / Et ce vent fou / N’ont pu venir à bout / De ma nature. Tous ces flots vent debout / Et ce vent fou / N’ont pu venir à bout / De ma mâture. Une fois son océan intérieur apaisé, j’oserai lui suggérer que ce « ma mâture » ne sonne pas joliment à l’oreille [1].

Je reconnais le bien-fondé de son indignation : notre célébrant, faisant fi des lectures du jour, transforma son homélie en appel à demander la révision d’une déclaration du deuxième Concile de Mâcon au siècle dernier [2], qui, selon lui, ne reconnaissait une âme aux femmes qu’à une majorité de trois voix, et même, selon des sources sûres (les siennes), d’une seule voix. Ce qui, pour lui, signifiait que cette ou ces voix avaient été achetées à la dernière minute par des adulateurs de la femme. Il cracha plus qu’il ne prononça ce mot de « femme ». A peine revenus dans notre foyer, nous nous sommes jetés sur l’Histoire des Francs de notre bien-aimé Grégoire de Tours et n’avons pas tardé à trouver de quoi confondre le clerc révisionniste : au cours de ce Concile, un des évêques se leva pour dire qu’une femme ne pouvait être dénommée homme ; mais toutefois il se calma, les évêques lui ayant expliqué que le livre sacré de l’Ancien Testament enseigne qu’au commencement, lorsque Dieu créa l’homme, “il créa un mâle et une femme et il leur donna le nom d’Adam”, ce qui signifie homme fait de terre, désignant ainsi la femme aussi bien que le mâle : il qualifia donc l’un et l’autre du nom d’homme.[…] Cette question, ayant été réglée par beaucoup d’autres témoignages encore, fut laissée de côté. Il est clair qu’il s’agissait ici d’une question linguistique et non pas théologique : « homme » au sens de tout être humain, qu’il soit « vir » ou « femina ». Autant dire qu’une nouvelle légende risque de voir le jour : l’Église douterait que les femmes aient une âme. Et notre presbytre en rajoute avec sa théorie du complot car lui ne doute pas qu’elles en soient dépourvues. Je crains que cette rumeur ne s’amplifie au cours des âges qui viennent [3].

Quelque peu épuisés par ces considérations, nous nous sommes consolés, toujours grâce à Jean Chrysostome, avec l’une de ses méditations spirituelles peuplée d’images animales (« animales » au sens de mâles et de femelles, faut-il le préciser ? ) : Voyez les animaux en hiver. Ils vont s’abriter dans les trous des rochers. Puis quand ils voient l’été apparaître, ils abandonnent leur tanière, vivent à nouveau en troupeau avec les autres animaux et bondissent de joie en même temps que nous. Ainsi mon âme, qui s’est cachée dans la conscience de sa faiblesse comme dans une tanière, quand elle voit le désir de votre amour, abandonne sa tanière et vit en communion avec vous ; elle bondit de joie en même temps que vous dans les Écritures comme dans une danse, dans le pré spirituel et divin, dans le paradis de l’Écriture [4].

Qu’il en soit de même pour vous en ce printemps qui commence.

Bacchus

[1] Ce poème a dû prendre son vol, depuis le VIIe siècle, sous forme de tradition orale anonyme, en-dehors de cette correspondance. Pour exemple, Charles Péguy le reprend intégralement, sans citer de sources, mais non sans corriger ainsi les derniers vers : […] De la nature […] De ta mâture. (in Péguy, Quatrains,1914, p. 540). Péguy rejoint donc la critique de Bacchus.

[2] Plus précisément, en 585.

[3] Bacchus voit juste. De nombreux auteurs ont relayé cette légende jusqu’à nos jours. A titre d’exemple : De plus, on confondit lors de ce synode un évêque qui prétendait que la femme ne peut pas être appelée être humain (mulierem non posse dici hominem). Voilà bien une question sérieuse et digne d’être discutée dans un synode. Moi, j’aurais mis cet évêque à garder les porcs. Car si sa mère n’était pas un être humain, il était apparemment né d’une truie. ( le luthérien Lucas Osiander, Epitomes Historiae ecclesiasticae, Centuria sexta, l. 4, ch. 15, Tübingen, 1598, p. 285). Et encore : En 585, dans un concile tenu à Mâcon, un évêque mit en doute que la femme appartînt à l’espèce humaine. Quant à lui, il pensait que dans tous les cas, si elle en faisait partie, elle était au moins d’une nature fort inférieure à l’homme. Plusieurs séances furent employées pour discuter sur ce point. Les avis étaient partagés. Cependant, à la fin, les partisans du beau sexe l’emportèrent, et par galanterie sans doute, messieurs les évêques voulurent bien décider que la compagne de l’homme faisait partie du genre humain (Louis-Julien Larcher, La femme jugée par l’homme, 1858, archive en ligne). On peut lire à ce sujet : La querelle sur l’âme des femmes aux XVIe-XVIIIe siècles. Sources et retombées historiographiques d’une mystification (VIe-XXIe siècles), Adeline Gargam, Bertrand Lançon, Revue d’Histoire Ecclésiastique 108.

[4] Jean Chrysostome, Homélie III, 1 sur l’inscription des Actes.