Des Odes de Salomon au jaune liturgique
samedi 15 décembre 2018
par Annie WELLENS

Me voici de nouveau, Bacchus très cher, emporté par une agitation intérieure, mais qui, cette fois, me comble, à l’image de l’aube hivernale de ce jour qui a mêlé dans le ciel de notre marais de subtiles et douces tonalités de rose et de bleu, visibles de la fenêtre de notre chambre. Ma Vera, subjuguée, a souhaité différer l’heure de notre lever matinal afin de ne rien perdre de l’évolution des couleurs, jusqu’au moment où vent glacial et nuages gris les ont abolies.

A vrai dire, je ne me plaignis pas, intérieurement, de cette extinction des feux, piaffant à l’idée de reprendre la lecture d’une vingtaine de feuillets écrits en grec, traduits par les soins de mon ami, le moine bibliothécaire de Lucoteiacum, qui me les a remis dimanche soir après la célébration des Vêpres. « Au moins, je sais que chez vous, ces documents ne risquent pas la destruction ». Bien qu’adepte de la parole brève, il perçut mon interrogation, et enchaîna : « Je crains que mon Père Abbé [1] ne veuille les détruire, il a déclaré la chasse ouverte à tout texte suspecté de gnosticisme. Lisez et vous me donnerez votre opinion ».

Je lis et je relis : il s’agit de compositions poétiques, très précisément d’ « Odes », attribuées à Salomon ou mises sous son patronage, qui commentent la liturgie du baptême et celle de Pâques d’une communauté judéo-chrétienne. Mais, que ton œil écoute [2] ces passages, avant d’aller plus loin dans l’interprétation :

L’amour du Seigneur je le revêts. Ses membres sont près de moi ; je les enlace et il m’étreint. Je n’aurais pas su aimer le Seigneur, si lui même ne m’avait aimé le premier. […] Oui, qui adhère à celui qui ne meurt pas sera lui même immortel. Celui qui se complaît en la Vie sera vivant à son tour. Tel est l’esprit du Seigneur sans mensonge, qui apprend aux hommes à connaître ses voies. Soyez sages, comprenez et soyez vigilants. Alléluia !

Si des effluves johanniques se font sentir, et je m’en réjouis, je n’ai repéré aucune dérive gnostique, si ce n’est dans la forme du lyrisme, mais cette dernière ne corrompt pas le fond de la confession chrétienne : l’Ancien Testament est vénéré au même titre que le Nouveau, et le Dieu trinitaire, créateur et sauveur, est bien celui de notre grande tradition ecclésiale [3].

Mais je suis attendu sur un autre front, celui des « couleurs liturgiques ».

Depuis des siècles, nos célébrants ne revêtent que des ornements blancs, significatifs, selon Jérôme, de la fête et de la joie, de la bonne disposition intérieure selon Cyrille de Jérusalem, de la résurrection à la vie nouvelle selon Grégoire de Nysse et bien d’autres parmi nos Pères. Deux liturges de notre région m’ont demandé de leur préparer un memorandum sur les couleurs dont la symbolique serait accordée aux différents temps liturgiques, estimant que ces variations seraient aptes à vivifier l’esprit de nos communautés. J’ai choisi, je ne sais pourquoi, de commencer par la couleur jaune. Peut-être parce que le soleil me manque en cette soirée pluvieuse, et que cette couleur ne va pas sans une ambivalence qui m’intrigue.

Que le Tout-Puissant nous conduise et nous porte, nous faisant passer précipices et crevasses, nous sauvant des rochers et des ravins [4].

Bessus

[1] Il pourrait s’agir d’Ursinus, abbé de Ligugé, qui a écrit une vie de saint Léger à la demande de l’évêque de Poitiers Ansoald (vers 675 - mort vers 700). Vita sancti Leodegarii dans Passiones vitaeque sanctorum aevi Merovingici, tome III, édité B. Krusch et W. Levison, HanovreLeipzig, 1910

[2] Est-il besoin de préciser que cette formulation est le titre d’un livre de Paul Claudel ?

[3] Reste à savoir si les feuillets (une « vingtaine ») lus par Bessus représentaient tout ou partie de l’œuvre.

[4] Envoi manifestement inspiré par le style des « Odes ».