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mercredi 5 août 2020
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Saint Jérôme : Traité contre l’hérétique Vigilance ou Réfutation de ses erreurs.
dimanche 20 janvier 2013
par Pascal G. DELAGE
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13. Mais je m’aperçois que tu as encore d’autres soucis. Tu crains que si la sobriété et la continence sont une fois reçues dans les Gaules, le revenu de tes cabarets ne diminue et que tu ne puisses pas tenir table ouverte pendant la nuit et continuer tes joies de l’enfer. J’ai encore appris par les mêmes lettres que, contre l’autorité de saint Paul ou plutôt contre celle de saint Pierre, de saint Jean et de saint Jacques, qui touchèrent dans la main de cet Apôtre et dans celle de saint Barnabé en signe d’amitié, en leur ordonnant d’avoir soin des pauvres, tu déclames contre les aumônes qu’on envoie à Jérusalem pour la nourriture des fidèles qui y sont dans le besoin. Si je réponds à cela, tu ne manqueras pas de m’objecter que je parle pour mes intérêts. D’autant plus que si tu n’étais venu à Jérusalem répandre tes libéralités et y faire les charités dont tes amis [37] t’avaient chargé, moi et tous ceux qui y demeurent nous aurions été en danger de mourir de faim. Je te répondrai néanmoins ce que saint Paul dit dans presque toutes ses épîtres où il recommande aux Eglises qui sont parmi les idolâtres, que chacun donne le dimanche ce qu’il pourra, afin de l’envoyer à Jérusalem pour la subsistance des fidèles, promettant de le porter lui-même, ou de le faire porter par quelqu’un de ses disciples, selon qu’il le trouvera à propos. Le même Apôtre, parlant à Félix, ainsi qu’il est rapporté dans les Actes, lui dit : « Etant venu, après plusieurs années, pour faire des aumônes à ma nation, et rendre mes offrandes et mes vœux à Dieu, ils m’ont trouvé purifié dans le temple [38]. » Il pouvait sans doute distribuer en d’autres lieux et à d’autres Eglises qu’il instruisait des mystères de la foi dans leur naissance. Cependant il avait dessein de donner aux fidèles de Jérusalem qui, après avoir abandonné leur bien pour l’amour de Jésus-Christ, s’étaient livrés à son service avec toute l’affection de leur cœur. Je serais sans doute ennuyeux en citant tous les passages de ses épîtres, où il déclare qu’il désire avec passion d’aller à Jérusalem y distribuer lui-même aux fidèles l’argent qui lui a été remis entre les mains, non pour satisfaire leur avarice mais afin de les soulager dans leur besoin et de les garantir de la faim et du froid. Cette coutume s’observe encore aujourd’hui parmi nous dans la Judée et parmi les Hébreux, à savoir que ceux qui méditent le jour et la nuit la loi du Seigneur [39], et qui n’ont que Dieu seul pour leur partage sur la terre [40], soient entretenus des charités des autres fidèles avec une juste proportion, c’est-à-dire que les uns ne soient pas à leur aise pendant que les autres gémissent dans l’indigence mais que l’abondance des uns serve aux nécessités des autres [41].

14. Tu me répondras sans doute que chacun peut faire cela dans son propre pays et que l’on ne manquera jamais de pauvres qu’il soit nécessaire d’assister. Je conviens avec toi que faire l’aumône à toute sorte de personnes, même aux Juifs et aux Samaritains quand on en a le pouvoir, est une action charitable et digne de louange. Cependant saint Paul nous ordonne d’avoir particulièrement soin de ceux qui ont la même foi que nous [42]. C’est de ceux-là que doivent s’entendre les paroles de notre Seigneur rapportées dans l’Evangile : « employez vos richesses injustes à vous faire des amis, afin que lorsque vous viendrez à manquer ils vous reçoivent dans les tentes éternelles [43]. » Crois-tu que ces pauvres, esclaves de leurs passions au milieu de leur misère et de leurs nécessités, puissent posséder les tentes éternelles, privés des biens de ce monde et de l’espérance de ceux de l’autre vie ? Car notre Seigneur ne dit pas que les pauvres sont bienheureux mais ceux-là seulement qui sont pauvres de cœur et d’affection. Voilà comment il en est parlé : « Heureux celui qui prend pitié du pauvre le Seigneur le délivrera lorsqu’il sera lui-même dans l’affliction [44]. » Il n’est pas besoin d’une grande prudence pour faire l’aumône aux pauvres que l’on rencontre dans les rues et dans les places publiques. Mais il faut du discernement pour la faire à ceux qui en rougissent et qui après l’avoir reçue, ont le regret d’être obligés d’accepter des biens périssables et de peu de durée pour lesquels on reçoit des récompenses éternelles. Ceux qui emploient leurs biens de telle sorte qu’ils en distribuent aux pauvres les revenus, à mesure qu’ils les touchent, font mieux, dis-tu, que ceux qui, vendant leur héritage, en donnent le prix tout d’un coup. Ce n’est pas moi, c’est notre Seigneur lui-même qui le leur commande : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et donnez-en le prix aux pauvres, puis venez et me suivez [45]. » Ces paroles s’adressent à celui qui veut être parfait et qui quitte, comme les Apôtres, son père, sa barque et ses filets. Tu loues celui qui est au second et au troisième degré. Nous le jugeons comme toi digne de louange mais nous reconnaissons cependant que le premier rang est préférable au second et au troisième.

15. Ce que tu avances avec une langue d’aspic contre les solitaires, ne doit pas les obliger à renoncer à leur profession : « Si tout le monde, dis-tu, se renferme dans les cloîtres ou se retire dans le désert, par qui les Eglises seront-elles desservies ? Qui travaillera au salut des âmes de ceux qui sont dans le monde ? » Je te répondrai avec les mêmes raisons : Si tout le monde est insensé comme toi, qui aura de la sagesse ? Il faudra donc, selon toi, blâmer la virginité. Si tout le monde en effet en fait profession, on ne se mariera plus et la race des hommes périra. Il n’y aura plus d’enfants, les sages-femmes seront réduites à la mendicité et Dormitantius, seul dans son lit, y mourra de froid. La virginité est une vertu très rare et recherchée de peu de personnes. Plût à Dieu qu’elle le fût d’autant de gens comme il y en a peu dont il est dit : « Il y aura beaucoup d’appelés, mais peu d’élus ! [46] » D’ailleurs, l’exercice d’un solitaire n’est pas d’enseigner mais de pleurer. Soit qu’il le fasse pour ses propres péchés ou pour ceux des autres, il doit attendre toujours l’arrivée de son maître avec crainte et tremblement. Connaissant la faiblesse et la fragilité du vaisseau qu’il porte, il doit fuir les écueils, de peur qu’en tombant il ne soit brisé. C’est pour cette raison qu’il évite de regarder les femmes, surtout celles qui sont jeunes et qu’après avoir réduit son corps en servitude, il tremble encore, quoique hors de tout danger.

16. Tu me demanderas pourquoi je me suis retiré dans le désert. C’est afin que je ne puisse ni t’entendre ni te voir, que tes extravagances ne me soient pas un sujet d’affliction et que je ne devienne pas la victime des tentations comme toi. Pour que je ne perde pas la pureté de mon âme en regardant une femme débauchée et que je ne sois pas entraîné à commettre, malgré moi, une action criminelle par quelque beauté ravissante. Tu me répondras que ce n’est pas là combattre mais s’enfuir. « Demeure ferme sur le champ de bataille, me diras-tu, et présente-toi à tes ennemis les armes à la main, afin de remporter la victoire, et d’être couronné ». Mais je suis persuadé de ma faiblesse et je ne veux pas m’exposer au combat dans l’espérance de la victoire, de peur qu’au lieu de la remporter, je ne sois vaincu moi-même. Si je m’enfuis, il est certain que je ne serai pas blessé. Et si je tiens ferme, il faut que je demeure victorieux ou que je sois vaincu. Pourquoi quitter le certain pour l’incertain ? Il faut éviter la mort ou par les armes ou par la fuite. Tu peux, en t’engageant dans le combat, être aussitôt vaincu que vainqueur : lorsque je m’enfuis, si je ne puis être victorieux, je ne puis au moins être vaincu. On ne dort jamais auprès d’un serpent : il se peut faire qu’il ne me mordra pas, mais aussi il peut arriver qu’il me morde. Nous appelons les femmes qui demeurent avec nous nos mères, nos sœurs et nos filles [47], n’ayant point de honte d’employer ces mots de piété à couvrir nos débauches. Toi qui as embrassé la vie de solitaire, que fais-tu dans l’appartement d’une femme ? A quel dessein t’entretenir en particulier et en tête-à-tête avec elle ? L’amour pur n’éprouve point d’inquiétude. Ce que nous disons de la passion pour les femmes peut se rapporter à l’avarice, et généralement à tous les vices que l’on évite, en se retirant dans la solitude. Nous fuyons aussi le séjour des villes de peur de faire ce que la volonté plutôt que la nature nous porte quelquefois à exécuter.

17. Voilà, comme je l’ai déjà dit, ce qu’à la prière des saints prêtres, j’ai dicté dans l’espace d’une soirée, pressé par notre frère Sisinnius qui se hâte d’aller en Egypte pour porter des secours aux saints qui habitent cette contrée. Car l’ouvrage est tellement blasphématoire qu’il demande plutôt l’indignation de l’écrivain qu’un rassemblement de preuves pour le réfuter. Si Dormitantius s’obstine à consacrer ses veilles à m’attaquer, et s’il a pensé que cette même bouche qui déchire les Apôtres et les martyrs dût me traiter aussi de la même manière, ce n’est plus une courte veillée que j’emploierai à lui répondre. C’est une nuit tout entière que je lui consacrerai ainsi qu’à ses partisans, ses disciples et ses maîtres, ces hommes qui regardent comme indignes d’être ministres du Christ les maris des femmes chez lesquelles ils ne voient aucuns signes de fécondité.

 

[37] Vigilance s’était rendu en Terre Sainte en 391 porteurs des offrandes –entre autres - de Paulin de Nole et de Sulpice Sévère.

[38] Ac 24, 17- 18.

[39] Ps. 1, 2.

[40] De 18, 2 s.

[41] 2 Co 8, 14.

[42] Ga 6, 10.

[43] Lc 16, 9.

[44] Ps. 41, 9.

[45] Mt 19, 21.

[46] Mt 20, 16 ; 22, 14.

[47] Jérôme semble dire que les moines réverraient de jeunes filles comme « Mères des couvents » afin d’être autorisés à fréquenter leur société sans encourir de reproche.