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Saint Jérôme : Traité contre l’hérétique Vigilance ou Réfutation de ses erreurs.
dimanche 20 janvier 2013
par Pascal G. DELAGE
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5. Insensé que tu es ! Qui a jamais adoré les martyrs ? Qui a jamais pris un homme pour un Dieu ? Paul et Barnabé, déchirant leurs habits, ne déclarèrent-ils pas qu’ils n’étaient que des hommes, lorsque les Lycaoniens les prenant pour Jupiter et Mercure, voulurent leur sacrifier des victimes [10] ? Ce n’est pas qu’ils ne fussent préférables à des nommes morts mais on voulait par une erreur d’idolâtrie, leur rendre un honneur qui n’est dû qu’à Dieu. Il en arriva autant à saint Pierre, lorsqu’il prit par la main Corneille qui voulait l’adorer. Il lui dit : « Levez-vous, je ne suis qu’un homme comme vous [11]. » Oses-tu donc parler de la sorte ! Nous adorons, dis-tu, je ne sais quoi, que nous portons dans un petit vase. Qu’entends-tu par ce « je ne sais quoi » ? Je désire l’apprendre. Explique-toi mieux et blasphème avec une liberté entière. Un peu de poussière, dit-il, enfermée dam un petit vase et couverte d’un linge précieux ! A quoi bon en effet couvrir les reliques des martyrs d’étoffes précieuses ? Pourquoi ne pas les mettre dans des plus communes, ou plutôt les jeter dans la boue et les fouler aux pieds afin que Vigilance, seul debout, reçoive nos adorations au milieu de son ivresse ? Nous commettons donc des sacrilèges quand nous entrons dans les Eglises des Apôtres ? Constantin en commit donc un en rapportant les saintes reliques d’André, de Luc et de Timothée à Constantinople où les démons rugissent auprès d’elles et où ces esprits dont est possédé Vigilance, avouent qu’ils sentent les effets de leur présence ? L’empereur Arcadius était donc un impie, lui qui a transféré de Judée en Thrace [12] les os du bienheureux Samuel, longtemps après sa mort ? Tous les évêques qui ont porté dans un vase d’or une chose si abjecte et des cendres contenues dans la soie, étaient non seulement des impies mais encore des insensés ? N’était-ce pas aussi une folie aux peuples de toutes les Eglises de venir au-devant de ces reliques avec autant de joie que s’ils eussent vu un prophète vivant, et en si grand nombre que la foule allait en augmentant depuis la Palestine jusqu’à Chalcédoine, chantant d’une commune voix les louanges de Dieu ? N’adoraient-ils pas Samuel au lieu de Jésus-Christ dont il a été le lévite et le prophète ? Tu crois, Vigilance, que Samuel est un mort, et c’est en cela que tu blasphèmes car le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, dit l’Évangile, n’est pas le Dieu des morts mais le Dieu des vivants. S’il est vrai qu’ils sont vivants, ils ne sont pas détenus dans une prison comme tu l’avoues toi-même.

6. Car tu dis que les âmes des Apôtres et celles des martyrs sont dans le sein d’Abraham ou dans un lieu de rafraîchissement ou sous l’autel de Dieu et qu’ils ne peuvent être présents dans leurs tombeaux ni où il leur plait. Ainsi étant d’une nature trop relevée pour être renfermés dans des cachots comme des meurtriers, il est juste de les placer plus honorablement et de les mettre dans des îles agréables et dans les Champs-Élysées. Tu imposerais donc des lois à Dieu ? Tu tiendrais dans les fers les Apôtres jusqu’au jour du jugement de peur que ceux qui suivent l’Agneau en quelque lieu qu’il aille, n’accompagnent leur Seigneur [13] ? Si l’Agneau est partout, il faut croire que ceux qui sont en sa compagnie sont partout comme lui. Et pourquoi, pendant que les démons parcourent le monde et que leur extrême vitesse les rend présents en tous lieux, les martyrs, après avoir répandu leur sang, seraient-ils eux enfermés dans leurs tombeaux sans pouvoir en sortir [14] ? Tu soutiens aussi dans ton libelle que pendant notre vie nous pouvons prier les uns pour les autres, mais qu’après notre mort les prières que l’on fera l’un pour l’autre ne seront point écoutées, les martyrs même ne pouvant obtenir vengeance de leur sang [15]. Si les apôtres et les martyrs, encore revêtus d’un corps et dans l’obligation de prendre soin de leur salut, peuvent prier pour les hommes, à plus forte raison peuvent-ils le faire après avoir remporté la victoire et reçu la couronne. Moïse qui seul obtint de Dieu le pardon de six cent mille combattants [16], et saint Etienne, le premier des martyrs de Jésus-Christ, qu’il imita parfaitement et qui demanda pardon pour ses bourreaux [17], auront-ils moins de pouvoir étant avec le Sauveur qu’ils n’en avaient en ce monde ? Saint Paul, qui assure que Dieu lui accorda la vie de deux cent soixante-seize personnes qui naviguaient avec lui [18], se taira quand il sera dans le ciel et il n’osera pas dire un mot pour ceux qui auront revu son Evangile par toute la terre ? Vigilance, ce chien vivant, sera préférable à ce lion mort ? On le pourrait croire, s’il était vrai que saint Paul fût mort quant à l’âme [19]. D’ailleurs les saints ne sont pas déclarés morts mais endormis. De là vient qu’on dit que Lazare, qui devait ressusciter, dormait [20] et qu’il est défendu aux Thessaloniciens de s’affliger du sommeil de ceux qui n’étaient qu’endormis [21]. Pour toi, tu dors en veillant, et tu écris en dormant lorsque tu rapportes ce passage : « que nul après la mort n’ose prier pour un autre » tiré d’un livre apocryphe [22] que toi et tes sectateurs lisez sous le nom d’Esdras. Pour moi, je ne l’ai jamais vu. En effet pourquoi voir ce qui n’est point reçu dans l’Église ? Ne voudrais-tu pas aussi m’objecter l’autorité de Balsamo, de Barbelo, le trésor de Mani [23] et le nom ridicule de Leusiboras ? Comme tu es dans les Pyrénées et sur les confins d’Espagne, voudrais-tu remettre au jour les impertinences de Basilidès [24], l’ancien hérétique condamné par tout le monde ? Tu rapportes encore dans ton livre un certain passage, comme si tu pouvais en tirer une induction heureuse, et tu l’attribues à Salomon qui n’en fut jamais l’auteur, afin d’avoir un nouveau Salomon pour toi seul, comme tu as un Esdras qui t’est particulier. Fais plus : lis les révélations attribuées aux patriarches et aux prophètes. Quand tu les auras bien répandues parmi les femmes de la dernière classe du peuple, lis-les dans les tavernes pour engager plus facilement à boire le peuple ignorant qui écoutera ces sottises.

7. Quant aux cierges, nous n’en allumons pas en plein midi comme tu nous le reproches à tort. Nous nous en servons seulement en veillant la nuit afin de ne pas la passer dans les ténèbres et de ne pas nous endormir comme toi. Et puis, si quelques laïcs simples et ignorants, et quelques femmes, qui ont du zèle pour Dieu, mais non pas selon la science [25], en brûlent pour honorer les martyrs, que t’en coûte-t-il ? Les Apôtres autrefois trouvèrent à redire que le parfum fût perdu mais le Sauveur les blâma [26]. Il n’avait sans doute pas plus besoin de parfum que les martyrs ont besoin de la lumière des cierges. Néanmoins le zèle de cette femme qui en répandit en son honneur, fut approuvé. Ainsi ceux qui allument des cierges par un mouvement de leur foi (car l’Apôtre dit que chacun agit selon sa conviction [27]) en seront récompensés. Après cela les appelleras-tu des idolâtres ? J’avoue que tous les fidèles sortent de l’idolâtrie puisque nous ne naissons pas chrétiens et que nous ne le devenons qu’en renaissant à Jésus-Christ par le baptême. Cependant sous prétexte que nous avons autrefois adoré des idoles, n’adorerons-nous pas aujourd’hui le Sauveur, de peur qu’il ne semble que nous lui rendions le même honneur que nous avions rendu aux idoles ? Une chose était exécrable parce qu’elle se faisait pour les idoles et elle est aujourd’hui approuvée parce qu’elle se fait pour les martyrs. Dans toutes les églises de l’Orient, même dans celles où il n’y a pas de reliques, on allume des cierges en plein jour quand on lit l’Evangile, non pas pour dissiper les ténèbres mais pour donner des marques d’une joie parfaite [28]. Les vierges de l’Evangile tenaient leurs lampes allumées. Il est commandé aux Apôtres d’en avoir aussi d’ardentes [29], et il est dit que saint Jean-Baptiste était une lampe ardente et luisante [30], pour marquer sous l’apparence d’une lumière corporelle celle que le prophète caractérise ainsi : « Ta parole est la lampe qui éclaire mes pas, et la lumière qui luit dans les sentiers où je marche [31]. »

8. L’évêque de Rome fait donc mal en offrant des sacrifices [32] sur les os vénérables de saint Pierre et de saint Paul qui ne sont, si tu dois être cru, qu’un peu de vile poussière, et en prenant leurs tombeaux pour les autels de Jésus-Christ ? Tous les évêques du monde commettent donc une faute en méprisant Vigilance comme un ivrogne, et en entrant dans les églises des saints où l’on garde je ne sais quels ossements enveloppés de linge, qui impurs selon toi, souillent ceux qui en approchent, et ressemblent aux sépulcres blanchis des pharisiens qui n’étaient que poussière et que corruption au dedans. Après avoir proféré ces honteux blasphèmes, tu oses continuer : « Donc les âmes des martyrs aiment encore leurs cendres ; elles sont auprès d’elles et voltigent à l’entour afin que, s’il venait quelques pécheurs, elles ne puissent pas entendre leurs prières, étant absentes ». Monstre qu’on devrait reléguer aux extrémités de la terre ! Tu te moque des reliques des martyrs, et calomnie les Eglises de Dieu avec Eumone [33], auteur de cette hérésie. Tu n’as pas horreur d’être de sa compagnie, nous reprochant aujourd’hui ce qu’il a reproché à l’Eglise. En effet, ceux qui sont infectés de ses erreurs ne mettent point les pieds dans les églises des Apôtres et des martyrs, n’ayant de la vénération que pour Eumone dont ils font plus de cas que de l’Evangile. Ils croient que les véritables lumières de la vérité sont en lui comme d’autres hérétiques qui assurent que le Saint-Esprit est descendu sur Montan [34] et que Mani est lui-même le Saint-Esprit. Tertullien a combattu ton hérésie dans un livre admirable qu’il a composé contre tes erreurs. Il y a longtemps en effet qu’elles ont été répandues dans l’Eglise et tu ne dois pas te glorifier d’être auteur d’une impiété nouvelle. Tertullien a donné pour titre à son ouvrage, le Scorpiace [35], nom qui a rapport avec celui de l’auteur de cette hérésie, d’autant plus que par sa piqûre, son venin circula dans toute l’Église. Ces abominables opinions se nommaient autrefois l’hérésie de Caïn. Après avoir été longtemps assoupies ou pour mieux dire éteintes, elles ont été enfin reprises depuis peu par Dormitantius. Pourquoi ne pas soutenir aussi qu’on ne doive pas endurer le martyre ? Si l’effusion du sang des boucs et des taureaux n’est point agréable à Dieu, il désire encore moins qu’on lui offre celui des hommes ? Soit que tu tiennes ce langage, soit que tu n’oses te déclarer ouvertement là-dessus, on pourra toujours avec justice croire que c’est ton véritable sentiment puisqu’en assurant, comme tu fais, que l’honneur qui est rendu aux reliques des martyrs ne leur est pas dû, tu ne veux pas par conséquent qu’ils répandent leur sang qui ne mérite aucune vénération.

 

[10] Ac. 14, 11.

[11] Ac. 10, 26.

[12] C’est-à-dire à Constantinople.

[13] Ap. 14, 4.

[14] Une autre lecture possible donne “réduits au silence dans l’autel.”

[15] Ap. 6, 10.

[16] Ex. 32, 30 s.

[17] Ac. 7, 59, 60.

[18] Ac. 27, 37.

[19] 2 Co 9, 4.

[20] Jn 11, 11.

[21] 1 Th 4, 13.

[22] IVe Esdras 7, 35 s. Ce passage figure dans les versions éthiopienne et arabe, mais non dans la version latine. Ce texte fut rejeté par la suite pour des raisons dogmatiques.

[23] Fondateur du manichéisme au IIIe siècle.

[24] Un des principaux penseurs gnostiques d’Egypte au IIe siècle. Il n’est jamais venu en Espagne mais Jérôme insinue un lien entre les gnostiques et l’évêque Priscillien d’Avila, exécuté en 385, pour magie et manichéisme.

[25] Ro 10, 2.

[26] Mt 26, 8 ; Mc 14, 4.

[27] Ro 14, 5.

[28] Mt 25, 1.

[29] Lc 12, 35.

[30] Jn 5, 35.

[31] Ps 119, 105.

[32] C’est-à-dire en célébrant l’eucharistie.

[33] Hérétique cappadocien, négateur de la divinité de l’Esprit Saint et adversaire de saint Basile de Césarée. Devenu évêque de Cyzique, il fut condamné à l’exil en 383 et mourut aux alentours de 394.

[34] Prophète phrygien du IIe qui se prétendait le Paraclet promis par Jésus-Christ.

[35] C’est-à-dire l’antidote à la morsure du scorpion.