Entretien avec... Sophie MALICK-PRUNIER
samedi 10 mars 2012
par Cécilia BELIS-MARTIN

Sophie Malick-Prunier, vous venez de publier aux Belles Lettres un ouvrage intitulé Le corps féminin dans la poésie latine tardive, deux termes que nous n’aurions pas rapprochés spontanément, en pensant aux diatribes de saint Jérôme ou même aux œuvres poétiques de Paulin ou de Prudence. Mais vous nous rappelez, d’une part, que la poésie tardive n’est pas que chrétienne et, d’autre part, qu’il y a peut-être aussi chez certains Pères une célébration de la femme par-delà la Chute et le péché ?

Lorsque j’ai commencé cette recherche, je partais bardée d’une série de certitudes qui se sont révélées être des préjugés grossiers. Sans être moi-même ce que l’on peut appeler une féministe militante, j’avais une sensibilité qui me portait naturellement à une certaine sévérité à l’égard de ce que je croyais savoir du discours des premiers chrétiens sur les femmes. Qu’en retient-on le plus souvent ? Des bribes de Paul ou d’Augustin, stigmatisant la première pécheresse, mêlées aux attaques fielleuses d’un Tertullien. Ma lecture de certaines synthèses anglo-saxonnes issues des Gender Studies n’avait rien arrangé : je pensais évidemment retrouver chez les poètes chrétiens le reflet de cette méfiance fondamentale, de cette condamnation du corps féminin comme symbole de la Chute et de la mort.

Deux surprises de taille m’attendaient : la reconnaissance de l’égale dignité de la femme et de son corps défendue par certains Pères, notamment orientaux, et surtout la valorisation de sa beauté, célébrée par la plupart des poètes chrétiens. Bénéficiant des implications de l’Incarnation, le corps féminin devient le reflet lumineux de la Création et donc des bienfaits de Dieu. Enfin, comme vous le soulignez à juste titre, nous devons bien sûr aux poètes païens certaines belles réussites de la poésie tardive : je pense en particulier à la description tout en rondeurs des ébats de Vénus et Mars composée par Reposianus, ou aux jeunes filles candides, perfides ou éplorées, dont le poète élégiaque Maximianus nous a laissé les portraits hauts en couleurs.

Pouvez-vous nous dire ce qui est à l’origine de cette recherche minutieuse, exhaustive qui vous a conduite non seulement à sillonner les productions de poètes bien connus comme Claudien, Ambroise de Milan, Paulin de Nole, mais aussi des auteurs tout à fait inconnus, parfois même de nombre d’historiens, comme Maximianus, Dracontius ou Reposianus ?

Lorsque je me suis lancée dans la recherche relative à l’Antiquité, avant de choisir une période, j’avais choisi un thème : celui du corps. Chez Homère d’abord, chez Martial ensuite, j’ai aimé mêler approches littéraires, anthropologiques, historiques ou sociologiques. À cette époque, l’Antiquité tardive était pour moi une terra incognita, en raison de sa place bien trop restreinte dans l’enseignement classique du latin en France. Et puis j’ai rencontré une personnalité qui allait me faire découvrir cet univers à la richesse esthétique foisonnante et déconcertante, Vincent Zarini, professeur de littérature latine de l’Antiquité tardive à l’université de Paris IV-Sorbonne. Son érudition, sa rigueur et sa grande humanité restent pour moi de véritables modèles. C’est mon doctorat sur les représentations poétiques du corps féminin dans la latinité tardive, réalisé sous sa direction, que publient aujourd’hui les Belles Lettres.

Poètes païens et chrétiens sont-ils fondamentalement opposés quant à leur anthropologie, leur sensibilité, leur ethos, ou semble-t-il qu’ils grandissent à partir d’un même terreau culturel ?

L’une des raisons pour lesquelles je me suis penchée sur l’Antiquité tardive est la fascination durable qu’exercent sur moi toutes les périodes de transition. Si on gagne beaucoup à travailler sur les époques qui consacrent telle forme littéraire, la parachèvent et en proposent un modèle pour les générations suivantes - je pense en particulier à la poésie augustéenne, notamment épique et élégiaque - j’ai apprécié très tôt la saveur particulière de cette littérature tardive, qui n’est plus tout à fait classique, même si elle prétend réécrire ( en mieux !) Virgile, Horace ou Ovide, mais pas encore médiévale. Alors que certains poètes, comme Claudien ou Prudence, sont des virtuoses incontestés dans l’art de mettre leur culture païenne au service de la foi chrétienne, d’autres ont parfois été jugés fort sévèrement, tant la facture de leurs vers a pu sembler excessive, parfois maladroite, en un mot, bizarre, pour les sensibilités habituées au murmure du doux Virgile. Lorsque Venance Fortunat, à la fin du VIe siècle de notre ère, célèbre le corps féminin, quelle emphase ! Quelle surabondance de références chromatiques, de figures de style compliquées, de métaphores funambulesques !

Mais qui a su mieux rendre les hésitations d’une culture qui se cherche, qui oscille entre un attachement sincère aux modèles antiques et le désir orgueilleux de créer une poésie chrétienne à nulle autre pareille ? C’est cette tension, cette fragilité, cette faille, caractéristique des doubles cultures, qui m’intéresse : trouver, dans le récit de la Création que fait Dracontius, poète de l’Afrique vandale du Ve siècle, une description d’Ève présentée comme « une nymphe sortant de l’abîme », « telle qu’auraient pu la façonner les doigts du maître du Tonnerre », quel paradoxe ! Même lorsqu’ils se montrent plus sévères envers la femme, les chrétiens reprennent l’essentiel de leurs diatribes aux païens ; mais les vers où Paulin fulmine contre le goût immodéré des femmes pour les bijoux hors de prix, les fards cataplasmes et autres coiffures compliquées me font autant sourire que ceux de Juvénal, dont ils sont la réécriture directe.

Au terme du parcours chronologique que vous nous proposez, qu’est-ce qui a finalement évolué dans cette célébration du corps féminin ?

Le danger, dans une étude qui couvre cinq siècles de poésie latine, était de proposer une analyse de type normatif, qui occulterait les nuances inhérentes aux genres poétiques parcourus et aux personnalités mêmes des poètes tardifs. Sans doute, certains poètes chrétiens sont-ils moins enclins que d’autres à valoriser la femme dans sa singularité et pas seulement dans sa tentative de s’approcher asymptotiquement de la perfection du modèle masculin. Mais de façon générale, les attaques purement misogynes, si nombreuses dans la littérature classique, tendent à disparaître : la plupart des poètes tardifs se retrouvent dans une célébration commune et multiforme du corps féminin, progressivement idéalisé. Du reste, cette déréalisation grandissante n’est pas synonyme de désincarnation : la poésie tardive fait au contraire triompher une esthétique de la profusion, extrêmement aboutie dans ses effets figuratifs.

La poésie latine reste-t-elle au centre de vos prochaines recherches ?

Oui, mais avec un revirement chronologique et thématique complet ! Je vais m’essayer à la satire romaine et à l’un de ses plus illustres et turbulents représentants : Martial. Je dirige en effet un projet de longue haleine, une nouvelle traduction de l’intégrale des Épigrammes, toujours pour les éditions des Belles Lettres.

Merci Sophie Malick-Prunier