Entretien avec... Pierre JAY
vendredi 10 juillet 2009
par Michel COZIC

La thèse de doctorat d’état de Pierre Jay sur L’exégèse de saint Jérôme d’après son Commentaire sur Isaïe avait pour objet de cerner, à travers le plus important de ses Commentaires, la méthode et les différents aspects de la pratique exégétique de Jérôme dans son explication notamment des prophètes.

Cette attention portée à Isaïe lui a valu d’être sollicité plus tard par le RAC pour la notice « Jesaja » sur l’interprétation de ce prophète dans les divers aspects de la tradition juive et dans les premiers siècles chrétiens. Pierre Jay a suscité à l’université de Rouen vers la fin des années 60 la création d’une unité d’enseignement de maîtrise d’initiation à l’Antiquité tardive, avant de constituer dix ans plus tard, en 1978 un « Groupe de Recherche pluridisciplinaire sur l’Antiquité chrétienne (GRAC) » , qui a notamment co-organisé à Chantilly en 1986 un colloque sur « Jérôme entre l’Occident et l’Orient », ou à Rouen en 1997 une journée d’étude sur « les chrétiens et leurs adversaires au IVe siècle ». Il s’est intéressé ces dernières années au GDR CNRS « Textes pour l’histoire de l’Antiquité tardive » (Michel Cozic)

Pierre, ce n’est que vers 35 ans que tu as déposé un sujet de thèse et commencé à enseigner à l’université. Peux-tu dire ce qui t’a amené à la patristique ?

Je parlerais volontiers d’une « vocation tardive » ! J’étais en effet entré dans l’enseignement secondaire, où me confortait l’agrégation, sans avoir pratiqué d’apprentissage de la recherche ( hormis pour mon mémoire de maîtrise …sur Saint-Exupéry ! ). Mais à mon arrivée à Rouen au lycée Corneille on me proposa d’assurer à mon tour, comme l’avait fait mon prédécesseur, 3h de cours de latin dans la propédeutique d’alors. Et cela m’offrit plus tard la possibilité de devenir assistant pour la future université qui se créait. J’ai donc dû faire un choix radical. A défaut de patristique je m’étais ouvert depuis longtemps à des études bibliques, que j’allais encore approfondir avec Georges Auzou, professeur au grand séminaire local, dont les publications attiraient l’attention. C’est ainsi que, avec l’accord de Jacques Fontaine, qui avait accepté de diriger ma thèse, et après avoir consulté quelques grands maîtres comme Marrou ou le P. Daniélou, je me suis orienté vers l’exégèse de Jérôme, plus connu alors comme traducteur de la Bible que comme commentateur de l’Ecriture, angle sous lequel il y avait beaucoup à faire. Dans un tel contexte j’ai eu évidemment à fournir un gros effort de maîtrise des écrivains latins chrétiens, d’ailleurs soutenu en cela par ma connaissance de la latinité classique que j’enseignais et dont les pères latins étaient en grande partie les héritiers en même temps que de la Bible et de leurs prédécesseurs grecs. Et je n’y étais guère aidé par la lourdeur exceptionnelle de mes tâches d’enseignement dans cette université naissante !

Au terme de cette recherche quels seraient les aspects qui t’ont intéressé ou qui t’intéressent encore dans la personnalité et l’oeuvre de Jérôme ?

Il y aurait beaucoup à dire ! Il est vrai que s’il a marqué par son exégèse le Moyen-Age latin et jusqu’à la Renaissance Jérôme ne peut plus être aujourd’hui l’inspirateur d’une exégèse vivante. Mais sans parler de son rôle, décisif pour l’Occident, de traducteur de la Vulgate, je m’arrêterai à deux aspects majeurs :

- d’abord le sens et le respect du texte - celui de l’Ecriture - qui l’ont d’abord amené à se reporter au grec pour sa révision des Evangiles, puis pour l’Ancien Testament à remonter audacieusement jusqu’à l’hebraica veritas, « la vérité du texte hébreu », au détriment du grec des Septante. La même exigence se retrouve dans sa pratique exégétique où, d’ordinaire, à la présentation de versets d’un prophète traduits de l’hébreu succède leur traduction sur le grec traditionnel, voire sur l’une ou l’autre des autres versions grecques réunies par Origène dans ses Hexaples. Et les discussions textuelles y abondent.

- d’autre part Jérôme s’est trouvé en fait au carrefour de sa formation latine classique marquée par son maître Donat, puis d’une culture biblique très largement grecque et d’une sérieuse initiation hébraïque. Il apparaît ainsi comme un médiateur exceptionnel : entre culture païenne et expérience chrétienne, entre traditions juives et tradition de l’Eglise, entre Orient grec et Occident latin.

Par quelles figures de chercheurs estimes-tu avoir été particulièrement impressionné ?

J‘ai trop peu connu Marrou - un maître exceptionnel - pour pouvoir en bien parler. Et de Jacques Fontaine, praeceptor meus, je garde le souvenir vivant d’une vivacité d’esprit, d’une ampleur de vue, d’une rigueur aussi bien dans la pensée que dans l’expression qui m’ont beaucoup aidé à porter à maturité le poids d’une longue recherche. Mais je pense surtout à Yves-Marie Duval, avec qui j’ai eu des liens de plus en plus forts. J’ai été particulièrement heureux d’accompagner depuis longtemps le séminaire qu’il a tenu des années à Paris sur plusieurs commentaires surtout hiéronymiens et qu’il a mené jusqu’à l’extrême limite de ses forces. J’ai pu y voir à l’oeuvre, servis par une mémoire exceptionnelle, une information patristique sans faille tant grecque que latine, un sens aiguisé des contextes historiques susceptibles d’éclairer les textes, une sensibilité aux influences possibles, une rigueur exigeante dans l’analyse en même temps que le respect d’un travail collectif. Il était mon cadet, mais j’ai reconnu en lui un grand maître. Et j’ai été heureux d’avoir pu, avec Benoît Gain et Gérard Nauroy, lui remettre en janvier 2005 un volume d’hommage amical (Chartae caritatis), et, plus encore, de voir son autorité scientifique illustrée dans la dernière livraison de sacris erudiri (XLVII, pp. 389-503).

Encore une question : après les évolutions de la patristique que tu as connues, comment verrais-tu aujourd’hui son avenir et que souhaiterais-tu voir s’y développer ?

Il est vrai que j’ai vu se multiplier en particulier des éditions savantes de textes dont je ne disposais pas au départ, ou se créer des outils informatiques comme le CETEDOC de Louvain qui sont devenus d’une importance considérable. Mais je risquerai ici le paradoxe de mettre plutôt l’accent sur le souci d’une vulgarisation, de haut niveau s’entend, si l’on veut que la patristique puisse rencontrer l’intérêt qu’elle mérite. On pense en France à la Collection des Sources Chrétiennes forte de plus de 500 volumes, riche en particulier d’homélies d’Origène, voire, aujourd’hui, des Homélies sur Marc de Jérôme (SC 494).

J’ai moi-même répondu pour une part à cette préoccupation en consacrant - sans déplaisir - pour les Cahiers Evangile un gros fascicule à Jérôme lecteur de l’Ecriture, où, selon la loi du genre, abondent des textes traduits. Mais je terminerai volontiers en évoquant le colloque de La Rochelle qui s’organise autour de vous et qui se réunira une nouvelle fois cet été. Il me semble que, par son « ambiguïté » même - colloque scientifique et/ou accueil d’un auditoire élargi ? - il n’est pas étranger à cette préoccupation.

Merci Pierre Jay.