Entretien avec ... Mgr Charbel MAALOUF
jeudi 5 octobre 2017
par Cécilia BELIS-MARTIN

Mgr Charbel Maalouf, vous venez de faire paraître aux éditions du Cerf un essai consacré à « Une mystique érotique chez Grégoire de Nysse » [1] qui reprend votre thèse de doctorat soutenue sur ce même thème en octobre 2010, thèse de doctorat conjointe en théologie à l’Institut Catholique de Paris et de philosophie à l’Université de Paris IV- Sorbonne. Mais avant d’en venir à l’objet de votre étude, comment vous-même en êtes vous venu à vous intéresser à la pensée et à l’œuvre de Grégoire de Nysse ?

Je me suis intéressé à la pensée et à l’œuvre des Pères cappadociens lors de mon séminaire au Liban. Je connaissais davantage le frère de Grégoire de Nysse, Basile le Grand, étant donné que je suis religieux basilien et que l’Ordre basilien chouérite suit, avec une certaine adaptation, les Règles et la spiritualité de saint Basile. Cependant, la pensée à la fois mystique et philosophique de l’évêque de Nysse m’a attiré, tout particulièrement au moment de la lecture de son ouvrage La Vie de Moïse.

Il y a pour nos oreilles occidentales comme un paradoxe, pour ne pas parler d’oxymore, à mettre en relation directe « mystique » et « érotisme ». Or vous montrez qu’il y a là une dynamique fondamentale pour Grégoire de Nysse dans la connaissance de Dieu. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Après avoir terminé le premier cycle au Liban, ma communauté m’a envoyé en 2003 pour continuer mes études théologiques à l’Institut catholique de Paris. Et là j’ai découvert encore plus la richesse et l’actualité de la théologie de Grégoire de Nysse sur le plan philosophique, mystique, anthropologique… Ainsi, est né en moi le désir d’approfondir davantage la pensée de Grégoire de Nysse. Ma recherche doctorale en théologie (à l’ICP) et en philosophie (à la Sorbonne Paris-IV) m’a amené à étudier de près deux thématiques fondamentales dans la pensée du Nysséen : d’une part, la thématique gnoséologique ; d’autre part, la thématique érotique. Les deux voies se complètent dans son œuvre puisque la vraie connaissance de Dieu ne peut pas être conçue sans l’amour, et l’amour de Dieu ne peut pas être vécu sans la connaissance. Cette complémentarité m’a conduit à mettre en relief le rapport dans les écrits du Nysséen entre érôs et gnôsis, entre foi et raison et entre théologie et philosophie.

En cela, Grégoire serait-il un héritier, non seulement de la Révélation biblique mais aussi des recherches de la philosophie grecque et plus spécifiquement néoplatonicienne ?

Les philosophes grecs – notamment Platon et Plotin –, on le sait, ont marqué la pensée des Pères de l’Église en général, et les Pères grecs en particulier. Grégoire de Nysse, un des Pères cappadociens, connaît parfaitement les différents courants philosophiques de son temps et s’efforce d’établir un vrai dialogue surtout avec le platonisme et le néoplatonisme, non sans un travail de dépouillement, de retranchement, de discernement et d’interprétation.

Cette synthèse nysséenne ne rejoindrait-elle, ou mieux, n’annoncerait-elle les derniers exposés du Magistère en la matière, je pense tout spécialement à l’encyclique « Deus Caritas » du pape Benoît XVI ?

Cette étude, portant sur l’érôs nysséen, vise à montrer à la fois la continuité et la discontinuité avec l’héritage grec. Elle comprend deux volets : l’érôs de Dieu pour l’homme, identifié au Christ lui-même dans le mystère de l’incarnation, et l’érôs de l’homme vers Dieu à travers le mystère de la divinisation. Autrement dit, les deux mystères de l’incarnation et de la divinisation fondent la réception critique de l’érôs grec en vue de le transfigurer, et l’expérience mystique entre Dieu et l’homme, vécue comme l’expérience amoureuse de l’Époux et de l’épouse du Cantique des cantiques. Ainsi, l’héritage philosophique grec, que ce soit platonicien ou néoplatonicien ou autre, est reçu et relu à la lumière de la foi chrétienne et de l’expérience avec Jésus-Christ.

Cette façon de concevoir l’amour pourrait choquer les oreilles occidentales habituées à séparer l’érôs conçu comme un amour sexuel et intéressé, et l’agapè ou la charité considérée comme un amour divin et désintéressé. Toutefois, ce n’est pas du tout la conception des Pères grecs, notamment Origène, Grégoire de Nysse et bien d’autres, car l’amour divin peut être appelé érôs. En effet, aux yeux de Grégoire, l’agapè et l’érôs ne sont pas deux tendances contradictoires et inconciliables mais ils sont synonymes, avec néanmoins des caractéristiques propres à l’érôs comme la tension, le dynamisme, l’asymétrie, l’extase, le rapport avec le corps… L’érôs est, pour le Nysséen, le moteur même de l’aventure brûlante, corporelle, mystique et érotique entre Dieu et l’homme. Cette façon de voir rappelle l’encyclique du Pape Benoît XVI Deus caritas est, et prouve l’actualité des Pères pour l’Église universelle mais aussi pour l’Église melkite qui souffre de la haine, de la violence, de la guerre au Proche-Orient. La mystique nysséenne ne serait-elle pas la voie de la paix à laquelle les chrétiens sont appelés, et le gage du dialogue œcuménique et interreligieux dans lequel les chrétiens se sont engagés ?

Merci Monseigneur

[1] Charbel MAALOUF, Une mystique érotique chez Grégoire de Nysse, Collection Cerf Patrimoines, 504 pages - mai 2017