La Providence divine selon Irénée de Lyon (II)
samedi 25 avril 2015
par Marie-Laure CHAIEB

Sur cette base, nous pouvons progresser d’un pas. Chez Irénée, le dialogue implique le plus souvent non pas deux mais trois interlocuteurs. Par exemple dans sa théologie de la création, il y a une triangulation des relations entre Dieu, la création et l’homme ; dans son anthropologie, il n’y a pas seulement le corps et l’âme mais le corps, l’âme , et la présence de l’Esprit de Dieu . De même par rapport à cette notion de Providence, le dialogue implique trois interlocuteurs : Dieu, « nous » et un « ils/eux », mis en distance critique en raison de la polémique mais qui est malgré tout un partenaire dans la réflexion sur la foi. S’il y a une Providence (avec toute la richesse de la notion et ses facettes philosophiques et religieuses) alors cette Providence implique que l’aspiration chrétienne à l’unité n’est pas un vœu pieux mais qu’elle est théologiquement fondée. Resserrons donc notre approche en ajoutant une difficulté supplémentaire : la question du rapport à la vérité.

Comment Irénée articule-t-il les notions de Providence, unité et vérité ?

Pour illustrer cette question, partons de deux extraits. Un premier passage qui articule Providence, unité et vérité est situé au livre III.

III, 24, 2- 25, 1 : Devenus étrangers à la vérité, il est fatal qu’ils roulent dans toute erreur et soient ballottés par elle, qu’ils pensent diversement sur les mêmes sujets suivant les moments et n’aient jamais de doctrine fermement établie, puisqu’ils veulent être sophistes de mots plutôt que disciples de la vérité. Car ils ne sont pas fondés sur le Roc unique, mais sur le sable, un sable qui renferme des pierres multiples.

Et c’est bien pourquoi ils fabriquent des Dieux multiples. Ils donnent sans cesse comme excuse qu’ils cherchent- ils sont aveugles, en effet ! -, mais ils ne peuvent jamais trouver, et pour cause, car ils blasphèment leur Créateur, c’est-à-dire le vrai Dieu, Celui qui donne de pouvoir trouver : ils s’imaginent avoir trouvé au-dessus de lui un autre Dieu, ou un autre Plérôme, ou une autre « économie » ! C’est pourquoi la lumière qui vient de Dieu ne luit pas pour eux, car ils ont déshonoré et méprisé Dieu, le tenant pour minime parce que, dans son amour et sa surabondante bonté, il est venu en la connaissance des hommes - connaissance qui n’est d’ailleurs pas selon sa grandeur ni selon sa substance, car personne ne l’a mesuré ni palpé, mais connaissance nous permettant de savoir que Celui qui nous a faits et modelés, qui a insufflé en nous un souffle de vie et qui nous nourrit par la création, ayant tout affermi par son Verbe et tout coordonné par sa Sagesse, Celui-là est le seul vrai Dieu -. Ils ont donc imaginé, au-dessus de ce Dieu, un Dieu qui n’est pas, pour paraître avoir trouvé un grand Dieu que personne ne peut connaître, qui ne communique pas avec le genre humain et n’administre pas les affaires terrestres : c’est à coup sûr le Dieu d’Epicure qu’ils ont ainsi trouvé, un Dieu qui ne sert à rien, ni pour lui-même, ni pour les autres, bref un Dieu sans Providence.

325 25 1 Mais en fait Dieu prend soin de toutes choses, et c’est pourquoi il donne des conseils ; donnant des conseils, il est présent à ceux qui prennent soin de leur conduite. Les êtres bénéficiant de sa Providence et de son gouvernement connaissent donc nécessairement Celui qui les dirige, du moins ceux qui ne sont pas déraisonnables ni frivoles, mais qui perçoivent cette Providence de Dieu. Et c’est pourquoi quelques-uns d’entre les païens, moins esclaves des séductions et des plaisirs et moins emportés par la superstition des idoles, si faiblement qu’ils aient été mus par la Providence, n’en ont pas moins été amenés à dire que l’Auteur de cet univers est un Père qui prend soin de toutes choses et administre notre monde.

Ce passage significatif sur la notion de Providence rassemble sept des dix-sept emplois relevés de pronoia, et il fait un lien explicite avec la notion d’économie [1]. On y retrouve tous les éléments de définition de la Providence : Dieu communique avec le genre humain et administre les affaires terrestres ; il prend soin de toutes choses, il gouverne et dirige en tant qu’Auteur de cet univers et Père. Le texte rappelle également la possibilité épistémologique de connaître Dieu par son œuvre : Irénée redit qu’il est possible à l’homme de « percevoir » cette Providence. On peut le connaître, car il communique avec le genre humain : « Les êtres bénéficiant de sa Providence et de son gouvernement connaissent donc nécessairement Celui qui les dirige ».

Mais surtout ce texte précise le rapport entre Providence, unité et vérité. Irénée pointe du doigt le caractère multiple et changeant de la doctrine des gnostiques en mettant en évidence que ces errances sont dues à leur rejet de la Providence : « Ils pensent diversement sur les mêmes sujets suivant les moments et n’ont jamais de doctrine fermement établie », « ils ne sont pas fondés sur le Roc unique, mais sur le sable, un sable qui renferme des pierres multiples ».

   

Ce dernier aspect attise notre curiosité : si la vérité est du côté de l’unité ; et la déviance du côté du multiple, est-ce que cela signifie qu’Irénée serait adepte de la pensée unique ? Il faut éclairer sa pensée à ce sujet par un deuxième passage, situé au livre IV :

[Le disciple vraiment spirituel] juge aussi les fauteurs de schismes, qui sont vides de l’amour de Dieu et visent leur propre avantage, non l’unité de l’Eglise ; qui, pour les motifs les plus futiles, déchirent et divisent le grand corps glorieux du Christ et, autant qu’il est en leur pouvoir, lui donnent la mort ; qui parlent de paix et font la guerre et , en toute vérité, « filtrent le moucheron et avalent le chameau » : car il ne peut venir d’eux aucune réforme dont l’ampleur égale celle des dommages causés par le schisme (IV, 33, 7).

Qui est ce « disciple spirituel » ? Il faut remonter au début du chapitre, en IV, 33, 1, pour en avoir une définition. Un disciple, vraiment « spirituel » est défini comme celui a « reçu l’Esprit de Dieu qui fut depuis le commencement avec les hommes dans toutes les économies de Dieu, prédisant l’avenir, montrant le présent et racontant le passé ».

Ce disciple est donc authentiquement « spirituel » parce qu’il est conduit par l’Esprit de Dieu, cet Esprit même dont l’action unifiée peut être appelée Providence. Trois points de réflexion, ouverts au débat, peuvent être soulignés à partir de ce très riche passage :

Premier point, les divergences de pensée, les opinions contraires, on le sait par expérience, ne viennent pas d’une intention foncièrement mauvaise mais plutôt de conflits de jugement doublés ensuite d’un certain entêtement. Irénée le dit bien, c’est souvent l’esprit de réforme qui est à l’origine des divisions pourtant la réforme est toujours nécessaire, notamment pour adapter l’annonce de l’Evangile à des conditions fluctuantes ; cependant il convient d’évaluer sa pertinence face aux risques de schisme. C’est pourquoi Irénée peut dire des gnostiques « il ne peut venir d’eux aucune réforme dont l’ampleur égale celle des dommages causés par le schisme », nous laissant une formule pleine de sagesse tirée de l’expérience.

Deuxième point, l’Eglise est « le grand corps glorieux du Christ ». Il ne s’agit pas d’un programme, ni d’une liste de choses à penser. L’Eglise est d’abord un organisme vivant. Irénée ne prêche pas l’uniformité, ni le fixisme : mais un corps vivant. Pour tous les Pères et Irénée en particulier, la diversité n’est pas un danger mais d’abord un constat : lui même a vécu toute sa jeunesse en Asie mineure, dans une communauté johannique où domine le témoignage de Polycarpe. Puis il a pérégriné vers Rome où les usages de la communauté se réfèrent à l’enseignement de Pierre et Paul. Enfin, en tant qu’évêque de Lyon, il dirige une communauté qui a sa culture propre. Son rejet de la pensée unique est explicite lorsqu’il intervient auprès du pape Victor dans le contexte de l’harmonisation de la date de Pâques. Alors que Victor menaçait d’excommunier les Quartodecimans (terme forgé à partir du chiffre 14), Irénée rappelle la diversité des usages en vigueur : les uns célèbrent Pâques le dimanche qui suit la Pâque juive (dans les Eglises occidentales notamment), les autres le 14 de Nizan (comme en Asie Mineure) et le jeûne qui s’y rapporte est lui aussi décalé. Devant cette diversité, et pour préserver la paix, Irénée est capable d’écrire : « la différence du jeûne confirme l’accord de la foi » [2]. Malgré la divergence de dates, c’est l’unité de la célébration de la Pâque, et du jeûne pour s’y préparer, qu’il retient. Cette formulation a été largement commentée [3]. On y pressent le sens qu’Irénée confère à l’unité : non pas une sclérose craintive, mais le dynamisme du témoignage des apôtres [4] qui continue de se proposer dans les différentes cultures et de s’exprimer selon cette diversité.

   

Troisième point, Irénée considère que le propre de l’Esprit est de maintenir l’unité alors qu’elle est menacée d’éclatement. Une illustration particulièrement éclairante est fournie dans le passage où Irénée défend le fait qu’il y ait quatre évangiles et non pas un seul :

Puisque l’Église est répandue sur toute la terre et qu’elle a pour colonne et pour soutien l’Évangile et l’Esprit de vie, il est naturel qu’elle ait quatre colonnes qui soufflent de toutes parts l’incorruptibilité et rendent la vie aux hommes. D’où il appert que le Verbe, […] nous a donné un Évangile à quadruple forme, encore que maintenu par un unique Esprit (III, 11, 8).

On peut souligner l’oxymore : les colonnes (stylous), symbole de stabilité sont rapprochées du souffle (pneontas), symbole de mobilité et de vie insaisissable. Et de même le « quatre » est articulé à l’« unique » grâce au préfixe grec sun-, qu’il utilise également pour évoquer « la symphonie du salut ».

Au terme de ce survol de la notion de Providence chez Irénée, que pouvons-nous retenir ?

Irénée est un véritable initiateur en matière de méthode théologique : il structure sa pensée en dialogue avec les aspirations philosophiques de son temps au sujet de la Providence : le monde n’est pas dû au hasard, ni à un destin aveugle mais il est le fruit d’un projet bienveillant. Cette notion ouvre alors tout un champ théologique concernant l’unité. Si cette Providence s’exerce pour tout homme, elle incite les hommes au dialogue entre eux ; entre ce « ils » et ce « nous » toujours fluctuants et quelquefois conflictuels notamment par rapport à la question de la vérité. Mais Irénée donne quelques pistes pour progresser : vers quelle unité devons-nous tendre ? Assurément pas vers une uniformité qui n’est pas le mode d’expression habituel de l’Esprit, mais vers un commun progrès dans « l’accord de la foi » ; l’unité de la foi, fondée pourtant sur quatre Evangiles, illustre déjà ce mode d’action propre à l’Esprit et la façon dont Dieu exerce sa bienveillante Providence. .

Marie-Laure Chaieb

Université Catholique de l’Ouest

[1] A noter cependant que économie traduit ici non pas pronoia mais pragmateia (cf. note de la p. 477, SC 210 avec la justification qu’il s’agit d’un synonyme de pronoia intra-plérômatique)

[2] « La discussion n’est pas seulement sur le jour, mais aussi sur la manière de jeûner. Les uns en effet pensent qu’ils doivent jeûner un seul jour ; d’autres deux, d’autres davantage ; certains comptent quarante heures du jour et de la nuit pour leur jeûne. Et une telle diversité d’observances ne s’est pas produite maintenant, de notre temps ; mais longtemps auparavant, sous nos devanciers qui, sans tenir à l’exactitude, comme il semble, ont conservé cette coutume dans sa simplicité et ses caractères particuliers, et l’ont transmise après eux. Tous ceux-là n’en gardaient pas moins la paix les uns envers les autres : la différence du jeûne confirme l’accord de foi. » Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, V, 24, 13 (trad G. Bardy), SC 41, Cerf, Paris, 1955.

[3] Cf. E. Lanne, « Saint Irénée de Lyon, artisan de la paix entre les Eglises », Irenikon 69 (1996), pp. 451-476.

[4] « Le bienheureux Polycarpe ayant fait un séjour à Rome sous Anicet, ils eurent l’un avec l’autre d’autres divergences sans importance, mais ils firent aussitôt la paix et sur ce chapitre ils ne se disputèrent pas entre eux. En effet Anicet ne pouvait pas persuader Polycarpe de ne pas observer ce que, avec Jean, le disciple de Notre-Seigneur, et les apôtres avec qui il avait vécu, il avait toujours observé ; et Polycarpe de son côté ne persuada pas Anicet de garder l’observance ; car il disait qu’il fallait retenir la coutume des presbytres antérieurs à lui. Et les choses étant ainsi, ils communièrent l’un avec l’autre » Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, V, 24, 13 (trad G. Bardy), SC 41, Cerf, Paris, 1955.