Benoit et Colomban : même combat spirituel ?
jeudi 1er mai 2014
par Annie WELLENS

En cette nuit, très chers frères, nous célébrons la vigile en l’honneur de la sépulture du Seigneur : veillons donc pendant le temps où il a dormi à notre place . […] La nuit donc où il dormit, veillons, pour que de la mort qu’il a soufferte, nous vivions. A l’heure de son sommeil provisoire, nous célébrons la vigile, afin que, maintenant que lui veille pour nous, nous restions infatigables en vue de la vigile éternelle du Ressuscité [1].

Bien que le Jour de Pâques soit maintenant levé, Bessus très cher, je me répète ces paroles de notre Augustin, car je demeure dans la nuit d’un conflit qui oppose actuellement l’abbé de Saint Oyend à plusieurs membres de sa communauté. Le motif immédiat en est le désordre causé par un moine au cours de cette Sainte nuit : croulant sans doute sous le remords, il s’est publiquement accusé d’un péché inouï, celui d’avoir offert en grand secret, bien avant d’entrer au monastère, à des moniales voisines, une relique de taille, le crâne d’Irénée de Lyon. Or, ce crâne était celui d’une femme dont il fut l’assassin car elle avait repoussé ses avances amoureuses [2].

Cet événement fut le révélateur du conflit évoqué au début de ma missive.De nombreux moines, qui donnaient jusque là tous les signes de parfaits disciples de notre bien-aimé Benoît, se sont d’un seul coup transformés en zélateurs inconditionnels des pratiques pénitentes de Colomban. Au point que l’abbé, le vénérable Claude, soupçonne ces moines d’avoir caché leur véritable identité spirituelle jusqu’à leur engagement monastique. Tu imagines la douleur paternelle qu’il éprouve et les doutes lancinants sur sa capacité à discerner la vérité intérieure de ses brebis. Il songe à prendre conseil auprès de l’épiscope de Lugdunum, Caudericus [3] qui vient de présider le Concile de Châlons, lequel a étendu la confession des péchés à tous les fidèles, pas seulement à ceux qui pèchent gravement, et, si j’interprète convenablement la décision conciliaire, de manière réitérable, la pénitence étant considérée comme la moelle de l’âme. Claude estime que cette décision s’accorde bien avec l’esprit paternel de la Règle de saint Benoît qui, au chapitre 27, dit que l’abbé doit s’occuper en toute sollicitude des frères qui ont failli, car « ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades ». Il doit donc, comme un sage médecin, user de tous les moyens. Il enverra des sympectes, c’est‑à‑dire des frères anciens doués d’expérience et de tact, qui viendront, sans qu’il paraisse, consoler ce frère qui est dans le trouble, et l’inviter à une humble satisfaction. Leurs encouragements l’empêcheront de sombrer dans l’excès de la tristesse. […] L’abbé doit donc faire preuve d’une sollicitude extrême, de perspicacité et de savoir-faire, pour ne perdre aucune des brebis qui lui sont confiées. Qu’il sache qu’il a reçu la charge de conduire des âmes faibles et non d’exercer sur des âmes saines un pouvoir despotique.

Cependant, Claude craint que les Livres pénitentiels des disciples de Colomban ne fassent basculer ses moines vers une pénitence exclusivement matérielle de plus en plus éloignée de l’ouverture du cœur et du discernement des pensées si chers à nos Pères. « Tarifée » ou « taxée », selon les expressions utilisées, chaque faute est affectée d’une pénitence précise consistant en mortifications diverses, mais surtout en jeûnes. La mortification accomplie, le pécheur est absous. Certes, personne ici ne souhaite revenir à la terrible austérité de Tertullien : Une seconde pénitence est possible, mais une fois seulement, puisque c’est déjà la seconde fois (la première pénitence étant celle du baptême), et plus jamais à l’avenir. Mais entre le vide pénitentiel complet et une occupation du terrain peccamineux par des recettes réconciliatrices sans profondeur existentielle, il y a place pour la « cure d’âmes » respectueuse du secret intérieur de chacun. Bien que tout aussi bouleversé que son Abbé, mon ami le bibliothécaire ne put s’empêcher de me faire remarquer qu’il avait eu beau chercher dans le Pénitentiel de Gildas il avait bien trouvé le péché de meurtre, mais pas celui de « substitution de relique ». Les irlandais n’ont donc pas fait encore le tour de l’ignominie humaine.

Me voyant troublé et abattu, ma Silvania, tout en m’invitant au repas du milieu du jour, a posé discrètement devant moi quelques strophes d’une hymne pascale d’Ambroise : Que peut-il y avoir de plus sublime ? / Que la faute demande grâce, / Que la charité dissipe la crainte / Et que la mort restitue une vie nouvelle ? Que la mort dévore son appât / Et se ligote dans ses propres nœuds, / Que la vie de tous meure / Pour que la vie de tous ressuscite ? Lorsque la mort aura traversé tous les êtres, / Tous les morts alors ressusciteront, / Et, anéantie de son propre fait, la mort / Se plaindra d’être seule à mourir.

Ton ami, Bacchus

[1] Certainement dans le Sermon 223 B.

[2] Cette narration éclaire d’une lumière nouvelle l’affaire révélée par le journal La Croix du 5 février 2013 : selon la police scientifique, le crâne présumé de saint Irénée, détenu par les carmélites de Fourvière à Lyon, n’est pas celui du Père de l’Eglise, mais celui d’une femme du Moyen-Âge. Note de la transcriptrice

[3] Le concile de Châlons s’est tenu en 647/653.