De Bethléem à Madiran : nouvelles lueurs sur le caractère de Jérôme
vendredi 1er mars 2013
par Annie WELLENS

En ce temps de la sainte Quarantaine qui nous achemine vers la Pâque, me voici arraché, bien contre mon gré, Bacchus ami, à mon ermitage intérieur dont j’avais pourtant pris soin de renforcer les murs et les fondations par la méditation des Sermons sur la Genèse de notre bien-aimé Jean Chrysostome : Agréable est aux marins le printemps, agréable aussi aux cultivateurs ; mais ni aux marins ni aux cultivateurs le printemps n’est aussi agréable qu’à ceux qui veulent philosopher n’est favorable le temps du jeûne, printemps spirituel des âmes, vraies eaux sereines des pensées…Le printemps du jeûne nous est agréable parce qu’il a coutume de calmer nos vagues qui sont faites non point d’eaux, mais de désirs dépourvus de raison, et de nous ceindre d’une couronne tressée non de fleurs, mais de grâces spirituelles [1].

Je te confie que ma Vera ne me suit pas totalement sur ce chemin-là, arguant du fait que trois évangélistes sur quatre disent qu’on ne peut pas jeûner tant que l’époux est présent, et, toujours aussi délicieusement effrontée, ajoute : « Mais quand tu me seras enlevé, alors viendra pour moi le temps du jeûne [2]. En considérant ton comportement ascétique, je me demande d’ailleurs si tu ne me vois pas déjà comme disparue de ton horizon conjugal … ». Le temps de trouver une répartie, elle s’est déjà enfuie au fond du jardin.

Cependant, ce n’est pas à mon épouse que je dois la désorientation de ma boussole spirituelle, mais à un messager venu de Convenae [3] pour m’annoncer la mort de Liberius, un ami de mon père, rencontré une seule fois dans ma vie, lorsque j’étais enfant, et me remettre de sa part une missive et des documents sur lesquels figuraient les mots : « sub secreto ». Je me souviens que l’ombre d’un mystère planait sur sa vie, ou plutôt devrais-je dire l’ombre d’une énigme afin de réserver le terme « mystère » au « Roi des vertus, la Source des choses, la Puissance suprême » invoqué par Colomban [4] dans son « Chant des marins ». Si le Mystère divin ne cesse de progresser à mesure qu’il nous accueille en lui, l’énigme humaine, elle, est faite pour être résolue.

Et c’est ce qui m’advint lorsque je déchiffrai les envois de Liberius. Il me révélait qu’il était un descendant direct de Vigilance de Calagurris, ce prêtre honni par Jérôme, tu le sais aussi bien que moi pour avoir lu son « Contre Vigilance » dans lequel, à travers sarcasmes et invectives Jérôme lui reproche de s’interroger sur la légitimité du culte des reliques, le célibat des prêtres et les honneurs excessifs, selon lui, accordés aux moines. Mis plus bas que terre, Vigilance avait confié à l’un de ses fils une lettre reçue de Jérôme (on ne la trouve pas dans le corpus hiéronymien, crois bien que j’ai vérifié) pour, au moment favorable, prouver que le verbe assassin de Jérôme à son égard avait un motif autre que celui d’une transgression de la discipline ecclésiale. Ni le fils de Vigilance, ni son petit-fils n’ont sans doute jugé utile d’enflammer de nouvelles polémiques, puisque cette lettre m’est transmise, intacte, par l’arrière-petit-fils qui vient de mourir, accompagnée par ces mots tracés d’une main manifestement affaiblie : De Liberius à Bessus dont le père m’a toujours vanté l’intelligence des lettres, salut. Fais, je te prie, ce qu’il conviendra de faire pour relever la mémoire de mon arrière-grand-père. Et que le Restaurateur du monde nous accueille en son Royaume, le moment venu. La lettre de Jérôme est courte mais explicite : Lors de ton séjour à Bethléem, je t’avais proposé, Vigilance, si tu ne voulais pas que j’expose à la terre entière l’infection de tes pensées turpides, de m’envoyer deux fois par an, et cela jusqu’à ta mort, un tonneau de ce vin rouge du domaine de Materius [5], ses vertus thérapeutiques apaisantes m’étant recommandées. Or, tu n’en as rien fait, je me mets donc à l’œuvre contre toi cette nuit même.

Que l’Esprit saint m’inspire le bon comportement quant au meilleur usage que je puisse faire de cette lettre éclairant d’une sombre lueur la composition du « Contre Vigilance ».

Bessus

[1] Bessus cite un passage des Sermons sur la Genèse, I,1 de Jean Chrysostome. On peut noter que Grégoire de Nazianze utilise la même image du « printemps spirituel » dans ses Discours 44, 10-12.

[2] Allusion très claire à Matthieu 9,14-16 ; Marc 2, 18-22 ; Luc 5, 33-39. Bien sûr, Vera fait une lecture « ad hominem » du mot « époux ».

[3] Aujourd’hui, la ville de Saint Bertrand de Comminges. D’abord appelée « Lugdunum Convenarum », puis « Convenae » (dénomination attestée par Jérôme, Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours), cette ville romaine fut construite au tout début du premier siècle.

[4] Colomban et Columba ont déjà été évoqués dans la correspondance de Bessus et Bacchus. Il s’agit bien de deux moines irlandais différents. Le premier (540/3-615) fut un des principaux acteurs de la « reconquête » de l’Occident par les religieux celtes de Grande Bretagne. On attribue au second (521-597) - surnommé Columcilla (en gaëlique, Kolum Killé), la Colombelle d’Eglise - la magnifique hymne abécédaire « Altus prosator ».

[5] Aujourd’hui, la ville de Madiran. Un vignoble existait déjà au IVe siècle.