Entretien avec... Tiphaine MOREAU.
vendredi 10 août 2012
par Cécilia BELIS-MARTIN

Tiphaine MOREAU, vous venez de publier avec Bertrand Lançon une biographie de Constantin [1]. Il apparait qu’il y a une « véritable » actualité de cet empereur avec le seizième centenaire de l’« Edit de Milan » que nous célèbrerons en 2013. Mais pourriez-vous nous rappeler ce que les historiens appellent l’« Edit de Milan » et quels furent les enjeux de cette mesure impériale ?

En effet, l’empereur Constantin (306-337) se trouve être récemment l’objet de deux autres études écrites en français : celles de Pierre Maraval et de Vincent Puech. 2012 célèbre la victoire contre Maxence au pont Milvius et la conversion de Constantin (312) ; deux évènements d’une si grande importance qu’ils ont réveillé l’intérêt scientifique pour cet empereur. L’édit de Milan, que vous évoquez, est consécutif à la bataille du pont Milvius. En février 313, Constantin et Licinius se rencontrent à Milan et se partagent l’Empire. À cette occasion, les deux empereurs rédigent d’une seule main une lettre au gouverneur d’Asie. Ce texte, que l’on nomme improprement « édit de Milan », donne aux chrétiens le droit d’accomplir librement leur culte. La décision impériale d’instaurer une tolérance religieuse n’est pas une nouveauté, puisque Galère en 311 a fait afficher à Nicomédie un édit similaire ; mais ce dernier ne semble pas avoir eu le même retentissement du fait d’une application hétérogène. 313 est donc une étape importante : les chrétiens retrouvent leurs biens personnels et leurs lieux de réunion, confisqués lors des persécutions. En outre, la communauté elle-même reçoit de cette lettre une existence légale. Cependant, il convient de préciser que la liberté de culte ne devient pas un privilège chrétien, c’est un droit qui s’adresse à tous ; cette reconnaissance de la pluralité religieuse est inédite. La lettre de Milan précise à cet égard, que la liberté de culte concerne également les païens. Constantin ne se fait pas le porte-parole d’une vendetta chrétienne. Au contraire, il a le souci d’un apaisement des relations entre les Romains de différentes confessions. Il est patent que le christianisme a gagné en visibilité à partir de ce moment. Cette lettre devait être proclamée et affichée partout, afin que tous en prennent connaissance, ce qui lui donna le poids d’une loi.

Vous commencez d’ailleurs votre recherche sur les relations qu’entretinrent les empereurs romains avec la croix justement avec Constantin. Que se passe-t-il avec Constantin ?

En effet, c’est à partir de la victoire de 312 que l’on constate l’existence et la diffusion du couple croix-empereur dans les sources connues. Avant la bataille, Constantin aurait aperçu un trophée en forme de croix dans le ciel et le texte suivant : « par ceci soit vainqueur ». Nous devons ce récit à Eusèbe de Césarée et au rhéteur Lactance, deux proches de l’empereur. Constantin est averti de faire inscrire sur le bouclier de ses soldats le nom du Christ, soit un X, traversé par le P (les deux premières lettres grecques de Chrêstos). La fusion de ces deux lettres donne le monogramme du chrisme que l’on trouve mentionné dans des sources littéraires plus tardives comme étant un signe « en forme de croix ». Constantin s’approprie le chrisme, comme signe de la victoire et le fait placer sur le labarum, l’étendard militaire. De fait, ce monogramme, qui existait auparavant et qui n’était pas une nouveauté, apparait dès 313 sur des monnaies frappées à Trèves aux côtés de l’effigie impériale. Il fait aussi son apparition dans le domaine privé, sur les peintures murales, comme un symbole de victoire sur la mort. Si le chrisme est présent sur tous types de supports, cela reste néanmoins assez rare avant le milieu du IVe siècle. Sous Constantin, c’est donc une éclosion précédant une large diffusion. En outre, Les historiens ecclésiastiques racontent qu’à la fin des années 320, l’impératrice Hélène, mère de Constantin, aurait ordonné des fouilles afin de retrouver le bois de la crucifixion du Christ à Jérusalem. La découverte de la relique de la Vraie Croix est ainsi attribuée aux Constantinides ; ce qui double matériellement le lien iconographique entre l’empereur et la croix.

Est-ce un culte de la croix qui se met en place sous les successeurs immédiats de Constantin ?

Il est patent que le chrisme se développe massivement à partir du milieu du IVe siècle, expression dans l’image de la liberté de culte. On le trouve dans la piété privée : peintures, sarcophages, médaillons, etc. Toutefois, aucun document ne prouve que le culte soit officiellement encouragé par l’empereur, bien que celui-ci se fasse abondamment représenter aux côtés du chrisme sur la monnaie. Au contraire, Julien l’Apostat (331-363) s’étonne de la staurolâtrie des chrétiens et fait ôter le chrisme du labarum pour désaccoutumer les soldats du signe. Les traces nous permettent d’affirmer de manière certaine que le culte se répand et, qu’il est permis par les empereurs, qui font du signe leur « logo ». Mais si l’on considère la croix en T (Tau), telle que nous la connaissons aujourd’hui comme symbole chrétien, son apparition, aux côtés, puis en remplacement du chrisme est plus tardive. Elle est surtout le fait de l’époque théodosienne et des empereurs et impératrices du Ve siècle. C’est là que la croix apparaît comme telle sur la monnaie et dans les sources littéraires. Et là, le pouvoir légifère puisque Théodose II (401-450) et Valentinien III (419-455) interdisent de peindre, graver ou sculpter des croix sur le pavé des temples pour que le signe ne soit pas exposé aux foulements des pieds des fidèles (CJ, I, 8, 1). Quant à la Relique de la Vraie Croix, elle reçoit le même sort que les celles des saints qui circulent dans l’Antiquité Tardive : elle se diffuse sans écueil dans les provinces de l’empire ; mais il semble que ce soit plus le fait des évêques que des princes.

Qu’en est-il d’ailleurs du supplice de la croix dans l’Antiquité tardive ? Continue-t-il d’être infligé comme aux premiers temps de l’Empire : on se souvient de la phrase terrible de Flavius Josèphe à propos du siège de Jérusalem en 70 : « On manquait de bois pour les croix et de place pour les croix » ?

La recherche ne permet pas de répondre précisément à cette question. D’après les sources, Constantin aurait ordonné que l’on cesse de briser les jambes des crucifiés. Deux passages, l’un d’Aurelius Victor et l’autre de Sozomène, laissent entendre que Constantin aurait aboli le supplice de la crucifixion. Sozomène précise que cette abolition se fait par une loi (nomô). Mais les autres sources n’en font pas mention et, qui plus est, le Code Théodosien ne comporte aucune loi constantinienne qui prohibe ce vieux supplice romain. Aurelius Victor écrit son Livre des Césars sous le règne de Théodose et, lorsqu’il évoque cette abolition, c’est pour l’exalter face à Licinius (250-324), qui se serait montré, selon lui, un ennemi des lettres en faisant mettre en croix des philosophes, ce qui est sans aucun doute le comble de la tyrannie. Par ailleurs, le droit pénal, sous Constantin, fait état de châtiments sévères, au point qu’on a pu les qualifier de barbares. De nouveaux supplices sont instaurés : le plomb fondu dans la bouche et l’ablation de la langue pour les délateurs (C.Th., X, 10, 2). Conséquemment, nous ne pouvons pas supposer qu’il y eût abandon de violence dans les châtiments. En tout état de cause, la crucifixion disparait progressivement au cours des IVe et Ve siècles, puisque les mentions dans les sources se font rares ou absentes. Mais il n’est pas permis de dire avec certitude qu’elle fut abolie. Serait-ce un abandon de la pratique en lien avec la christianisation des bourreaux ?

Vous avez choisi de conduire votre enquête jusqu’au principat de Théodose. Outre le fait que cet empereur ait voulu que le christianisme devienne la seule religion officielle de Rome, le règne de Théodose marque-t-il un tournant ou une inflexion nouvelle dans cette histoire complexe entre pouvoir et signe de croix ?

Le lien entre le pouvoir et la croix des chrétiens ne permet aucune périodisation absolue. Il est possible d’étendre l’enquête au moins jusque S. Louis ! C’est la mort de Théodose qui permet de définir un premier contour chronologique et cela, pour au moins deux raisons. Le premier témoignage qui mentionne la découverte de la Vraie Croix par les Constantinides est celui d’Ambroise de Milan dans l’oraison funèbre de Théodose en 395. L’évêque rappelle quels ont été les hauts faits du premier empereur chrétien avant d’exhorter les fils de Théodose à poursuivre sur cette voie. Si le nom d’Hélène, et par là même celui de Constantin, apparaît dans l’oraison funèbre de Théodose, c’est dans un sens politique fort, celui de l’hérédité des empereurs chrétiens. Avec Théodose, il y a donc un tournant, en rétrospective du principat constantinien : c’est la construction, dans la littérature, du couple croix-empereur, qui s’épanouit ensuite au Ve siècle. Le temps de Théodose est aussi particulier, puisque c’est à cette période, sur la monnaie, que la croix en Tau (T) apparaît aux côtés de l’empereur ou de l’impératrice. Ainsi, la période considérée dans cette enquête peut être considérée comme la genèse de l’association croix-empereur. Par la suite, les représentations de la famille impériale associée à la Croix se multiplient dans l’art médiéval, prolongement iconographique des discours propagandistes des historiens ecclésiastiques de l’antiquité.

Une étude ou un ouvrage que vous aimeriez recommander à nos amis internautes ?

Pour qui s’intéresse à la croix, je ne saurais trop conseiller l’un des ouvrages de Jean-Marc Prieur : La croix chez les Pères (du IIe au début du IVe siècle), Cahiers de Biblia patristica 8, Strasbourg, Université Marc Bloch, 2007.

Merci Tiphaine Moreau [2].

[1] Bertrand Lançon et Tiphaine Moreau, Constantin, Paris, Armand Colin, 2012.

[2] Toujours en collaboration avec B. Lançon, Tiphaine Moreau est l’auteur de : Idées reçues, les premiers chrétiens, Paris, Cavalier Bleu, 2009. Avec Géraud Vaughan, elle a publié 100 fiches d’histoire romaine, Paris, Bréal. On lui doit également les articles suivants :
-  Tiphaine Moreau, « Le sens de l’histoire dans l’épître XXXI de Paulin de Nole et son utilisation dans la Chronique de Sulpice Sévère », Actes du 7e colloque international de l’épistolaire antique, éd. Patrick Laurence et François Guillaumont, PUFR. et à paraître :
- Tiphaine Moreau, « Les lois constantiniennes sont-elles conformes aux vœux du Christ ? », éd. Marielle de Béchillon et Patrick Voisin, Actes de la journée d’études sur Les Lois des dieux et lois des hommes, L’Harmattan (en 2012)
- Tiphaine Moreau, « 312 : la conversion de Constantin », L’Histoire (en 2013)