Dégel intérieur mais frimas extérieurs. Bonus : un scoop sur les ragondins.
jeudi 1er mars 2012
par Annie WELLENS

Encore un peu, Bacchus ami, et notre paysage hivernal du Golfe des Pictons ressemblerait presque à celui de ta Séquanaise natale. Que la rivière, qui passe devant notre maison, soit gelée sur toute sa surface ne se contemple pas tous les hivers. Ma Vera, à l’image de ta Silvania revitalisée par le froid (serait-ce donc un caractère pérenne du tempérament féminin ?), m’a aussitôt enjoint, dès constatation du phénomène, de l’accompagner sur la rive afin de nourrir les volatiles déroutés et affamés, grâce aux restes de pain qu’elle garde précautionneusement, ne supportant pas de les jeter. « Ce serait une offense envers le Créateur » me dit-elle à chaque fois qu’elle débarrasse notre table. Pour ma part, je bénis Celui qui demeure avant les siècles de nous avoir permis d’habiter sur une presqu’île, ce qui limite à une lieue [1] notre parcours pédestre au bord de l’eau.

Sinon, je serais encore par voies et par chemins, à suivre mon épouse qui reprend, hélas ! de nouvelles forces à mesure que s’allonge la route. Je dois t’avouer cependant que j’ai éprouvé un plaisir coloré par l’esprit d’enfance évangélique à voir tant d’animaux rassemblés dans les quelques trous d’eau encore liquide, chaque espèce essayant de tenir malgré tout ses distances vis-à-vis des autres. Les pontifiants « platyrhynchos » [2] ne réussissaient pourtant pas toujours à décourager les approches facétieuses quoique craintives des « Gallinulae » [3] pendant que, venues de notre océan voisin, des « Larinae », dont le cri confine à l’hilarité [4], s’abattaient du ciel sans vergogne pour voler les morceaux de pain au raz du bec des canards. Au bord d’un trou d’eau, côté berge, nous fûmes intrigués par trois animaux poilus, assis sur leur arrière-train, qui portaient délicatement la nourriture à leur bouche avec leurs deux pattes avant.

Le regard attentif de Vera repéra leurs quatre grandes dents démesurées presque rouges et leur queue ronde. Moins doués que notre père Adam, nous ne trouvâmes pas de nom précis à donner à ce qui nous semblait relever de la famille des rats, mais nous n’en avions jamais vu d’aussi gros et avec de telles formes [5]. A ce spectacle de bêtes familières et d’animaux étrangers réunis autour du pain offert naissaient simultanément en moi un désir de louange et l’image, certes bien imparfaite encore, de ce que serait l’univers réconcilié quand tous les siècles seraient consommés . En sourdine, j’entendais l’accompagnement d’Isaïe : Le lion comme le bœuf mangera de la paille. Le nourrisson jouera sur le repaire de l’aspic, sur le trou de la vipère le jeune enfant mettra la main.

Bacchus très cher, il me plaît de te confier que je te dois cette humeur spirituelle légère. Ta réponse à mes interrogations contournées quant à l’opportunité ou non de dévoiler le secret de la confession de Patrick d’Irlande m’a libéré, et le parcours de santé intérieure balisé par Marc l’Ermite que tu m’as proposé a fait le reste. Je me sens délié de cette histoire et reconnais que je n’y cherchais que moi-même. Horace, littérairement, m’enseigne à ce sujet : Decipimur specie recti [« Nous sommes abusés par l ’apparence du bien »] : les poètes, à force de recherche de style, deviennent obscurs. Et notre grand Augustin évoquant le vol de poires commis dans sa jeunesse, ajoute à ma confusion libératrice, puisque, selon lui, l’homme ne se trompe pas par amour du mal , mais à cause de l’apparence du bien que le vice trompeur possède [6]).

Un bienfait ne venant jamais seul, je viens de transcrire pour mon hymnaire, un texte qui parachève par la prière la libération que tu m’as permis de vivre : Tout ce que l’on dit de honteux, tout ce que l’on commet de mal, ce qui nuira, à moi ou à quiconque […]pardonne-le avec indulgence à ceux qui ont failli, et que, le premier en tout, tu choisis de sauver. Auteur prévoyant de la vie…Que le rédacteur [7] de cette hymne fût médecin et diacre ne m’étonne plus.

Porte-toi bien dans la joie salvatrice de notre Dieu.

Bessus

[1] Il est difficile de savoir si Bessus utilise la « lieue gauloise », la « lieue romaine » ou la « lieue gauloise romanisée ». Quoiqu’il en soit, le parcours à pied dont il parle ne devait pas excéder une heure de marche.

[2] Aujourd’hui nous dirions plus familièrement « canard col vert ».

[3] Bessus doit désigner ici des « poules d’eau ». Vraisemblablement , la « gallinula chloropus », familière des rivières de marais. A moins qu’il n’ait confondu , ce qui est fréquent encore aujourd’hui, la « fulica atra » ou « foulque macroule » avec la « gallinula ».

[4] Grâce à cette précision, nous comprenons qu’il s’agit de « mouettes rieuses ». Le terme « Larinae » inclut en effet plusieurs genres d’oiseaux de mer, dont les mouettes et les goélands.

[5] Nous tenons là, grâce à la description détaillée de Bessus, la preuve que le « Myocastor coypus » ou « castor des marais » ou « ragondin » existait déjà dans le marais au VIIe siècle, alors que toutes les études actuelles estiment qu’il fut introduit en Europe, pour sa fourrure, seulement depuis le XIXe siècle. A moins qu’une sorte de « crépuscule des ragondins » ne se soit produit entre le VIIe et le XIXe en France ? La question reste ouverte.

[6] Référence certaine aux « Confessions » d’Augustin, Livre II, VI,12.

[7] Selon toute vraisemblance Bessus cite une hymne de Flavius Rusticius Helpidius Domnulus ( ?-524/33), familier de Théodoric, diacre, questeur, médecin.