Entretien avec… Stéphane RATTI
vendredi 10 février 2012
par Cécilia BELIS-MARTIN

Stéphane Ratti, vous remettez en cause dans votre dernier ouvrage, Polémiques entre païens et chrétiens [1] la pensée dominante, principalement inspirée de l’historiographie anglo-saxonne, selon laquelle les païens auraient accepté sans véritablement s’y opposer la victoire du christianisme imposé par les lois religieuses de Théodose entre 391 et 392. Que se passe-t-il à cette date et comment va se manifester cette opposition ou cette résistance des fidèles des cultes traditionnels ?

Le pouvoir chrétien incarné par l’empereur Théodose prend en 391-392 une série de mesures législatives absolument inédites et d’une sévérité extrêmes qui, toutes, visent à limiter les cultes païens. On interdit alors aux païens de fréquenter temples et sanctuaires et de procéder aux sacrifices traditionnels qui sont désormais considérés comme des crimes de « lèse-majesté » et donc passibles des pires châtiments.

La loi du 8 novembre 392 est particulièrement répressive puisque les simples particuliers n’ont, en outre, plus le droit d’honorer leurs pénates ou les dieux lares : la mesure s’applique donc à la sphère privée, à l’intimité des foyers, et la police impériale est en droit de perquisitionner afin d’arrêter les contrevenants dont les biens ainsi que les demeures, dit la loi, peuvent être saisis. Les lois ne surveillent donc pas seulement l’espace public mais aussi le domaine privé. On peut considérer que cette attaque en règle contre l’ancienne religion relève d’un projet d’interdiction totale du paganisme, qui demeure désormais sans possibilité d’expression. C’est la première fois dans l’Antiquité tardive. Les païens sont décontenancés et désorientés. Ils sont dans une situation difficile depuis quelques années qui trouve là un sommet : c’est ce que j’appelle, dans le livre, « le malaise païen ».

La réaction d’une partie de la vieille élite aristocratique et païenne sera de prendre les armes. De fait, une opportunité se présente en 392 lorsque Arbogast et Eugène décident de franchir le pas et de s’opposer ouvertement au pouvoir. Eugène est élevé illégalement au rang d’Auguste et devient dès lors un usurpateur aux yeux de Théodose. Nicomaque Flavien senior et quelques autres se rallient à Eugène, espérant donner à ce conflit, sans doute politique à l’origine, une coloration religieuse, ce qui advint. Le tout s’achève, on le sait, par la défaite du camp païen lors de la bataille de la Rivière Froide les 5 et 6 septembre 394. Nicomaque Flavien se suicide au soir de la bataille et Théodose triomphe. Mais la résistance païenne au pouvoir chrétien se manifeste aussi sous d’autres formes, littéraires cette fois.

Cette résistance va donc se faire à mots couverts et à travers des œuvres aussi diverses que l’Histoire Auguste, les vers de Rutilius Namatianus ou le Querolus. Pouvez-vous nous rappeler la nature et la finalité de cette curieuse histoire des empereurs romains qui s’étend d’Hadrien à Numérien ?

Vaste question, s’agissant d’une œuvre qui a fait couler tant d’encre et suscite encore bien des passions ! L’Histoire Auguste est un recueil de biographies impériales, vous l’avez dit, qui commence avec Hadrien (117-138) et s’achève avec l’avènement de Dioclétien en 284. Elle ressemble par certains aspects aux Vies de Suétone. On sait aujourd’hui de manière sûre qu’elle ment à la fois sur son âge et sur l’identité de ses auteurs. Elle n’a pas été écrite, contrairement à ce qu’elle veut faire croire, à l’époque de Constantin, mais sans doute vers 392-394 pour la version que nous lisons, sous le règne de Théodose. Elle n’a pas non plus été composée par les six inconnus sous les masques desquels se cache son auteur unique, mais par un païen militant.

Il s’agit donc d’une forme de supercherie littéraire. En outre elle a une particularité unique dans l’historiographie latine : elle fait une large place aux Princes illégitimes, ceux qui, au cours des second et troisième siècle surtout, se sont révoltés contre l’empereur officiel. Il s’agit donc d’un ouvrage qui a un sens politique et religieux.

On ne peut plus aujourd’hui, contrairement à ce qui a longtemps constitué une doxa, considérer que l’œuvre n’a ni signification ni cohérence. Elle invite en réalité à la tolérance religieuse et appelle au respect des anciens cultes païens.

Or vous proposez maintenant un nom à l’auteur anonyme de l’Histoire Auguste, Nicomaque Flavien senior. Qui est cet homme et comment êtes-vous parvenu à lui rendre cette paternité qui donne toute sa force et sa pertinence à cet ouvrage jusqu’ici si déroutant ?

Nicomaque Flavien senior est tout sauf un inconnu. C’est un aristocrate, un haut fonctionnaire qui a occupé les charges les plus importantes sous Théodose, qu’il a servi non sans une forme de duplicité. C’est un païen zélé et un intellectuel de grande qualité, probablement versé dans la philosophie néoplatonicienne (c’est une des découvertes que j’expose dans le livre), un historien réputé et un rhéteur. Enfin, c’est un juriste qui a rédigé des lois pour Théodose que nous lisons encore dans le Code Théodosien.

Vous le constatez, c’est une personnalité riche, polymorphe et fascinante. Pourquoi en faire l’auteur de l’Histoire Auguste et comment en suis-je venu à cette conclusion ?

À la suite d’une découverte, d’une intuition et d’un raisonnement. La découverte, c’est que, selon le témoignage d’un manuscrit carolingien, l’Histoire Auguste était initialement rédigée en sept livres. Or dans la famille de Nicomaque Flavien, c’est une espèce de tradition d’écrire des ouvrages historiques structurés ainsi. L’intuition est que, par conséquent, l’Histoire Auguste pouvait bien ne faire qu’un avec l’œuvre historique entièrement perdue mais bien attestée de Nicomaque Flavien senior. Le raisonnement, enfin, repose sur la vérification a posteriori que le contenu de l’Histoire Auguste corrobore l’intuition et la découverte. C’est le cas pour de nombreuses raisons qu’il serait un peu long d’exposer ici. Je ne vous donnerai qu’un exemple : l’auteur de l’Histoire Auguste dit qu’il envisage de rédiger une biographie du philosophe Apollonios de Tyane. Or nous savons que Nicomaque Flavien s’est occupé d’une Vie d’Apollonios de Tyane, soit pour l’écrire soit pour la diffuser !

Les Polémiques entre païens et chrétiens apportent de nouvelles confirmations : l’Histoire Auguste et les lois rédigées sans doute par Nicomaque Flavien offrent de nombreuses convergences, tout simplement parce qu’elles émanent de la même « plume ». Et puis je ne résiste pas au plaisir de vous raconter brièvement (c’est dans le livre) l’histoire amusante de Serappamon : voilà un philosophe sans doute néoplatonicien que Symmaque recommande, dans une lettre, à son parent Nicomaque Flavien. Or, dans l’Histoire Auguste le même nom – qui est excessivement rare – est donné par le même Nicomaque Flavien à un chef militaire incompétent. Devinez le nom de la légion en question : c’est la légion IV « flavienne ». Nicomaque Flavien savait manier l’humour ! Mais surtout la concordance des noms, qui est tout sauf une coïncidence, trahit l’auteur de l’Histoire Auguste qui n’est autre que le destinataire de la lettre de Symmaque en question, Nicomaque Flavien…

Dans l’épilogue de vos Polémiques entre païens et chrétiens, vous revenez sur une parution récente, The Last Pagans of Rome d’Alan Cameron en pointant quelques questions relatives à l’historiographie anglo-saxonne. En quoi vos analyses divergent-elles et comment ces points d’attention, loin d’être d’obscurs détails de chronologie, peuvent-ils nous alerter sur des problématiques fort contemporaines ?

L’attribution de l’Histoire Auguste à un païen militant invite à réévaluer l’importance du paradigme de la résistance païenne, et ce au rebours d’une vulgate qui imprègne une grande partie de l’historiographe internationale contemporaine. Certains tentent, en effet, de dénier toute signification religieuse aux Saturnales de Macrobe ou à l’Histoire Auguste en les éloignant dans la chronologie de la période de crise qui débouche sur la bataille de la Rivière Froide. Les travaux qui ignorent les progrès de la recherche sans y opposer d’argument valide me paraissent, au fond, chercher à vider ces œuvres de toute substance idéologique et de toute épaisseur humaine.

Je me refuse absolument, pour ma part, à considérer les sources antiques de l’époque comme une espèce de divertissement érudit et gratuit, fruit de l’oisiveté de quelque antiquaire désœuvré et dépolitisé. Nicomaque Flavien ou Macrobe ne parlaient pas pour ne rien dire et les érudits eux aussi peuvent avoir des idées sur la politique et la religion. On ne peut que supposer, par hypothèse, que ces auteurs savaient ce qu’ils faisaient et prétendre, au contraire, que le sens de ces œuvres ne peut être connu signe une défaite.

L’Histoire Auguste ou la haute figure de Nicomaque Flavien seront-elles au cœur de votre prochain ouvrage ?

Il portera en tout cas sur l’Antiquité tardive et les questions de religion n’y seront pas étrangères.

Merci Stéphane Ratti

[1] Stéphane RATTI, Polémiques entre païens et chrétiens, Les Belles-Lettres, 2012