De la légende à l’histoire.
mercredi 10 octobre 2018
par Pascal G. DELAGE

RUMEURS DE LEGENDE DOREE

Selon le « Guide du pèlerin de saint Jacques de Compostelle » d’Aymery Picaud (XIIe siècle), Eutrope aurait été d’origine perse et fils du roi Xersès. Ayant entendu parlé de Jésus, il fit le voyage en Palestine où il rencontra Martial, le futur évêque de Limoges. Malheureusement il ne parvint à Jérusalem que le jour des Rameaux. N’ayant pu empêcher l’arrestation du Christ, il se dépêcha de rentrer chez lui pour y lever une armée afin de délivrer le Messie. Etant arrivé une nouvelle fois trop tard, il reconduit les soldats perses chez son père non sans massacrer les Juifs de Perse, détail atroce qui en dit long sur l’antisémitisme des campagnes du Moyen-âge. De retour en Palestine, il rejoignit les premiers disciples et, selon certaines variantes de la légende, il arriva en Gaule en compagnie des Saintes Maries de la Mer avant que saint Pierre en personne ne lui confie l’évangélisation de la Saintonge.

S’étant installé dans un quartier pauvre de Mediolanum Santonorum, il y convertit de nombreuses personnes dont la noble Eustelle, la fille du gouverneur romain, jeune vierge qu’il baptise à l’âge de 13 ans. Le père, furieux, renie sa fille, puis soudoie les bouchers de la ville pour qu’ils le débarrassent du perturbateur. Ces derniers provoquent une émeute de plus de 2000 personnes, Eutrope y est pris à partie, frappé à coups de hache et finalement meurt martyr. Eustelle et les premiers disciples viennent de nuit prendre le corps et vont l’ensevelir dans le jardin de la jeune femme. Dans les versions les plus pieuses de la légende, Eustelle est mise à mort sur l’ordre de son père et inhumée auprès de son père spirituel.

Eutrope de Saintes
Statue d’Eutrope de Saintes (bois) conservée dans l’église St-Eutrope d’Agudelle (Charente-Maritime).

   

Il n’y a pas grand chose à tirer de ce texte édifiant qui projette sur le Proche-Orient antique les quelques connaissances que l’on avait des princes arabes médiévaux au prisme des croisades. Cet Eutrope ressemble plus à un cousin du fameux Saladin qu’à un prince parthe du Ier siècle. Notons toutefois deux détails qui ne sont peut-être pas inintéressants pour notre propos. Comment se fait-il que le père d’Eustelle, tout gouverneur romain qu’il est, ne défère pas Eutrope devant son tribunal, ni ne lui intime l’ordre de sacrifier aux dieux ou à César ? Autre point singulier : la mention des bouchers qui sont à l’origine du pogrom dans lequel Eutrope va perdre la vie.

Eutrope entre dans l’histoire

Du XIIe siècle, faisons un bond de six siècles pour nous retrouver à la fin du VIe siècle dans la Gaule des Mérovingiens. Pour la première fois, deux auteurs, Venance Fortunat et l’évêque Grégoire de Tours, l’« historien des Francs », mentionnent l’existence d’un évêque de Saintes nommé Eutrope. Avec eux, nous rentrons sur le terrain plus ferme de l’histoire quoique tous les deux se référent à Eutrope comme à quelqu’un ayant vécu bien longtemps avant eux. Un mot sur ces deux auteurs. D’origine italienne Venance Fortunat est un diplomate et un poète qui décide de rester en Gaule après un pèlerinage (vers 565) sur la tombe de Martin de Tours. C’est l’époque où les fils de Clotaire s’entretuent pour s’assurer le recouvrement de la totalité du royaume de Clovis (mort en 511). Lassé de toute cette violence, Fortunat se retire à Poitiers auprès d’une reine devenue moniale, Radegonde, dont il est l’ami et le confident. Il deviendra pour peu de temps évêque de Poitiers (vers 597-600). Grégoire de Tours, son contemporain, est issu d’une vieille famille gallo-romaine qui a donné de nombreux évêques au jeune royaume des Francs. Célèbre pour son Histoire des Francs, il a écrit aussi de nombreuses notices consacrées aux martyrs et confesseurs gallo-romains. Il est très lié aux princes d’alors, Tours étant le sanctuaire du patron de la dynastie. Grégoire meurt en 594. Que nous apprennent donc ces deux auteurs sur Eutrope ?

   

Fortunat - le premier chronologiquement à parler d’Eutrope - rappelle seulement dans un poème dédié à l’évêque métropolitain de Bordeaux, Leontius (550-570), que ce dernier a fait restaurer la basilique d’Eutrope à Saintes (carmen XIII). En effet, l’évêque saintais est apparu à un des prêtres du presbyterium de Bordeaux pour demander à Leontius de rénover la basilique « effondrée, ruinée par la vieillesse et dépouillée de ses garnitures ». Ce qu’atteste également Fortunat, c’est qu’Eutrope a bien été le premier évêque de Saintes et cela d’une façon absolue. Au vu de l’antiquité de ce témoignage, c’est un point qui doit demeurer acquis. Restent des questions. Lorsque Fortunat parle de la basilique d’Eutrope, désigne-t-il la basilique construite par Eutrope – et dans ce cas il s’agit de la première cathédrale de Saintes, ou bien décrit-il l’Eglise où repose le corps de l’évêque ? Autre interrogation : comment se fait-il que ce soit l’évêque métropolitain qui soit chargé de ces travaux coûteux alors que Saintes possède un évêque à cette époque ? Notons également que Fortunat se plait à souligner les liens qu’Eutrope en personne établit entre Saintes et Bordeaux.


XIII. SUR LA BASILIQUE DE SAINT EUTROPE.

Quel amour le Seigneur vous réserve, père Léonce, vous que, dès ici-bas, les saints invitent à rénover leurs parvis !

La basilique du vénérable évêque Eutrope s’était effondrée, ruinée par la vieillesse, et, dépouillée de ses garnitures, la muraille montrait son appareil de poutres dénudées, effondrement dû non pas au poids de la toiture, mais à l’action nocive des eaux.

Une nuit, un sommeil léger s’emparant d’un de vos prêtres, Eutrope lui apprend que c’est vous qui êtes choisi comme restaurateur de son église. Le prêtre dut à vos vertus la faveur de cet avertissement…

Ô bienheureux celui qui fait l’objet de la pieuse sollicitude de Dieu ! Aujourd’hui, en meilleure voie, l’antique monument restauré a retrouvé sa solidité et la bâtisse ruinée voit renaître la fleur de son âge.

Les années se sont accumulées, mais elle a tout l’éclat de la jeunesse ; allant à la vieillesse, elle revient rajeunie.. Là un décor sculpté est accroché à la voûte ainsi travaillée, le bois produit les jeux que donne d’habitude la peinture. La muraille a reçu des figures en trompe-l’œil. Ce qui naguère n’avait même pas de revêtement maintenant resplendit de peintures.

Il fut le premier évêque de la cité de Saintes et à vous en qui il revit, il a donné à juste titre le premier rang.. Maintenant que le saint occupe ses parvis et qu’il y habite dans la sérénité, il répond à l’amour du restaurateur de son temple.

(Trad. de M. Reydellet)

   

La « notice 55 » du De Gloria Martyrum que Grégoire de Tours consacre à Eutrope est plus récente d’une quinzaine d’années (vers 585) et elle met en scène l’évêque de Saintes, Palladius, un aristocrate énergique, fier de sa romanité, qui n’hésite pas à jouer la carte de l’évêque de Rome contre les évêques francs de la région. Il correspond ainsi avec le pape Grégoire le Grand (mort en 604), Grégoire qui lui envoie pour la cathédrale des reliques de saint Pierre et saint Paul. Or voilà qu’Eutrope « apparaît » à nouveau sous le pontificat de Palladius, mais cette fois-ci à deux « abbés » (moines) de Saintes. Selon la notice de Grégoire de Tours, Eutrope, envoyé en Gaule non plus par Pierre mais par Clément, son troisième successeur, fut massacré par les païens courroucés par sa prédication, la tête fracassée. Longtemps après, Palladius lui édifia une basilique funéraire, entre 570 et 600, et fit retirer de la memoria où il était enseveli, le corps du saint pasteur pour l’inhumer dans le nouvel édifice (la toute première église Saint-Eutrope). C’est à l’occasion de la translation des reliques que les clercs remarquèrent la cicatrice sur le crâne, cicatrice qu’Eutrope en personne vint donc authentifier dans la vision mentionnée un peu plus haut, car nous dit ingénument Grégoire de Tours, « on racontait que c’était un martyr oublié ».


SUR LA GLOIRE DES MARTYRS, 56, De saint Eutrope.

Eutrope, également martyr, de la ville de Saintes et envoyé en Gaule par le bienheureux évêque Clément.. Le même lui avait conféré la grâce de l’ordre épiscopal, Eutrope accomplit le devoir de sa charge par sa prédication contre les incroyants, il s’opposa aux païens qui s’étaient révoltés. Ayant provoqué leur haine, il mourut victorieux, la tête fracassée.

Mais du fait de la virulence de la persécution, il ne fut enseveli dans un lieu digne ou vénéré par les chrétiens selon l’honneur qui lui revenait. On racontait qu’il était un martyr oublié jusqu’à ce que ce fut révélé par cet ordre [du ciel].

Après un intervalle de plusieurs années, une basilique fut édifiée en son honneur, œuvre menée à bien par Palladius qui occupait alors la chaire épiscopale. Ayant réuni les abbés, il prit soin de transférer les cendres sacrées dans le lieu qu’il avait préparé. Comme on procédait à cela, deux abbés, alors que le tombeau avait été ouvert, regardèrent le saint corps et virent la blessure à la tête à l’endroit où le fer de la hache s’était enfoncé.

Mais pour que cette présente vision ne les conduise en vain à une prédication spirituelle, le souvenir leur en fut ravivé, à savoir que comme tes prêtres étaient couchés la nuit suivante, il [Eutrope] apparut dans une vision à ces deux abbés et leur dit : « La blessure à la tête que vous avez contemplée, sachez que c’est par elle que j’ai consommé mon martyre ».

C’est à partir de ce moment-là qu’il a été appelé martyr et fut reconnu comme tel par le peuple car auparavant l’histoire de sa passion n’avait pas été contée.
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LES NON-DITS DE PALLADIUS

La notice de Grégoire de Tours est suffisamment intéressante pour que nous nous y arrêtions un peu. Si nous faisons le point sur les données objectives de ce texte, il ressort qu’à Saintes – à côté de la cathédrale et de deux ou trois autres églises – on conservait le souvenir de la tombe d’Eutrope (memoria), évêque dont on ne savait pas grand chose si ce n’est qu’il avait été le premier pasteur de la cité (cf. le témoignage de Venance Fortunat). Un mausolée modeste toujours selon Grégoire de Tours et qui devait se trouver selon l’usage romain le long d’une grande voie de communication, peut-être pas très loin de l’actuelle église Saint-Eutrope (traces d’une nécropole antique). Par ailleurs, on croyait ou on voulait croire en cette fin de VIe siècle qu’il avait été martyrisé. Cependant contrairement à nombre de récits édifiants, on ne lui prête aucune comparution devant un gouverneur qu’il aurait exhorté alors longuement et puissamment à la conversion avant d’être envoyé aux bêtes ou au bûcher. Simplement la mention d’une « insurrection » des païens, notation qui sera conservée dans la légende médiévale.

Une autre donnée est fournie par la notice de Grégoire de Tours : la datation de l’apostolat d’Eutrope. Il a été envoyé par le « bienheureux évêque Clément ». Qui est ce Clément ? Il s’agit très probablement du pape Clément qui vécut à la fin du premier siècle. S’il est vrai qu’au VIe siècle les Saintongeais n’avaient peut-être plus une mémoire très précise de leur premier pasteur, il s’était surtout amorcé depuis le début du Ve siècle un travail de récriture des origines chrétiennes de la Gaule. Ainsi le premier, le diocèse d’Arles s’inventait un saint Trophine envoyé par saint Pierre pour pouvoir faire pièce à l’évêque de Marseille avec qui le prélat d’Arles se trouvait en concurrence quant à la direction de la province ecclésiastique. A son tour, l’Eglise de Rome va encourager une telle réinterprétation des bribes d’histoires locales, une manière pour elle de conserver sa communion avec les diocèses de Gaule alors qu’ils passent, les uns après les autres, sous le pouvoir de princes germains, qu’ils s’agissent des Wisigoths, des Burgondes ou autres Francs. Se multiplient ainsi tout au long du Ve des « redécouvertes » de missions apostoliques directement mandatées par les Apôtres ou leurs successeurs immédiats pour les besoins de la cause.

Représentation de la translation des reliques d’Eutrope par l’évêque Palladius dans la nouvelle basilique consacrée à l’apôtre des Santons. Détail de la verrière sud du choeur gothique de l’église Saint-Eutrope de Saintes.

   

Or il se trouve qu’en cette fin de VIe siècle, l’évêque Palladius de Saintes était à la recherche de ce surplus d’autorité spirituelle. Certes il appartenait à une grande famille gallo-romaine du centre de la Gaule (Bourges) mais il vivait probablement assez mal comme d’autres prélats issus des anciens milieux sénatoriaux cette immixtion des princes francs en Aquitaine. Aussi multiplie-t-il les fondations pieuses comme ses ancêtres ( on lui doit les églises Saint-Etienne, Saint-Eutrope et la rénovation de la cathédrale Saint-Pierre), mais il va aussi se livrer à un jeu politique dangereux en soutenant contre les rois francs un usurpateur, Gondevald, qui se trouvait être un agent de l’empereur de Constantinople. Il s’en fallut de très peu pour qu’il n’y perde la tête !

En tout cas, il se retrouva placé sous l’autorité spirituelle et la férule disciplinaire du métropolitain de Bordeaux qui, depuis la mort de Leontius vers 570, était Bertrachmus, un Franc apparenté aux fils de Clotaire. Position très délicate et peu confortable que celle de Palladius. Dans ces conditions, l’invention des reliques d’Eutrope et de la redécouverte de son martyre tombaient providentiellement à point pour redorer le blason de Palladius ! Comment le métropolitain de Bordeaux pourrait-il prétendre régenter celui qui était l’élu d’un martyr et qui, plus est, d’un martyr de la première génération apostolique, envoyé par un des premiers successeurs de Pierre quand l’Eglise de Bordeaux ne pouvait s’enorgueillir d’aucun martyr et qu’elle ne prétendait remonter qu’au début du IVe siècle ! Or il est plus que probable que c’était l’Eglise de Bordeaux qui conservait la mémoire la plus fiable.