Rencontre avec... Marcel METZGER
dimanche 10 octobre 2010
par Cécilia BELIS-MARTIN

Marcel Metzger, votre nom et votre visage sont bien connus des participants aux colloques de La Rochelle où vous nous faites l’amitié de revenir régulièrement. Et vous nous avez initiés à un texte peu banal, d’approche assez complexe semble-t-il, les Constitutions Apostoliques. Pouvez-vous nous rappeler le statut et l’origine de ce document que vous connaissez particulièrement bien pour l’avoir édité pour les Sources Chrétiennes [1] ?

Mes recherches et mes publications sur les Constitutions apostoliques participent au mouvement actuel de réhabilitation des écrits apocryphes. Ce document se présente, en effet, comme un recueil de traditions apostoliques mis en forme par Clément de Rome. Cette attribution fictive a longtemps été considérée comme une supercherie, destinée à répandre des doctrines jugées erronées, en les recouvrant de l’autorité apostolique. La critique moderne a tenté d’identifier ces doctrines, et certains ont attribué l’origine de l’écrit à un milieu arianisant. Mais on ne trouve dans tout le recueil aucune expression caractéristique de l’arianisme, seulement quelques propos méconnaissant la divinité du Saint Esprit. On y rencontre au contraire une condamnation des « hérétiques athées », qualificatif donné aux ariens anoméens (Mme Annick Martin avait attiré mon attention sur ce point lors du colloque de La Rochelle de 2009).

Ainsi ce texte ne serait donc pas lié aux milieux arianisants d’Antioche come on l’écrit assez souvent. Mais à quel dessein pouvait bien répondre la composition d’un tel recueil ?

Cette vaste compilation est un recueil de règlements ecclésiastiques, concernant la pastorale, la liturgie, les ministères, la vie chrétienne et la discipline des Églises. Elle fait partie d’une vaste constellation d’écrits apparentés, et qu’elle a en partie intégrés, dont la Didachè. À ce titre, le milieu d’origine, à mon sens, n’est pas une école ou un parti théologique, mais un milieu de pasteurs, intervenant cinquante ans après la Paix des Églises, en un temps où les institutions ecclésiastiques se développaient rapidement et dans un contexte d’échanges et de découvertes mutuelles, grâce à la tenue de conciles locaux et œcuméniques (Nicée 325, Constantinople 381). La compilation répond à un besoin de stabilisation et d’harmonisation des traditions par l’écriture, dont par exemple, la date de Pâques, pour laquelle le concile de Nicée avait déjà tenté d’unifier les pratiques.

Pourquoi a-t-on donné le nom de « constitutions Apostoliques » à un tel recueil ?

Le recours au patronage apostolique correspond à la nécessité de donner autorité aux traditions diffusées. Tous les écrits de ce genre littéraire revendiquent un lien, plus ou moins affirmé, avec l’enseignement des apôtres. Mais à la différence des autres écrits pseudoapostoliques attribués fictivement à un seul apôtre (Évangile de Thomas, Actes de Paul, etc.), les Constitutions apostoliques se présentent comme émanant du collège des apôtres au complet, assisté des Anciens et autres compagnons des apôtres : la compilation revendique une autorité universelle.

Quelle a été la réception des Constitutions Apostoliques dans la Grande Eglise ?

La réception de cette littérature est difficile à apprécier, car il s’agit d’une documentation à usage pratique, et non pas destinée à la lecture édifiante, comme les homélies. Ces documents ont vite perdu de leur intérêt et certains avaient disparu pendant des siècles, pour n’être retrouvés qu’en de rares exemplaires, enfouis dans quelque bibliothèque reculé, et d’autres ne sont connus que par des traductions. Au fur et à mesure que la pratique conciliaire et synodale progressait, ces règlements anciens se trouvaient dépassés, les pasteurs des Églises pouvant décider en leur temps des mesures à prendre, leur propre autorité étant confortée par le pouvoir civil. Cependant, en particulier pour les Constitutions apostoliques, des extraits ont été intégrés dans des anthologies (catenae) liturgiques, canoniques et autres, selon une pratique courante à l’époque. Plusieurs prières ont été recueillies dans des livres liturgiques orientaux et sont restées en usage.

Vos propres travaux vous conduisent-ils à continuer à explorer l’univers des Constitutions Apostoliques ou bien d’autres textes canoniques ou liturgiques retiennent-ils votre attention ?

Je continue à étudier toute cette documentation, elle me fournit une matière suffisante pour participer à des colloques sur de nombreux sujets.

Merci Marcel Metzger.

[1] Edition critique et traduction publiée en trois volumes dans la collection « Sources Chrétiennes » : n° 320, 329 et 336, parus de 1985 à 1987). Un volume comprenant uniquement la traduction française a également été publiée en 1992, toujours aux éditions du Cerf