Entre vin nouveau et table tournante
jeudi 15 octobre 2009
par Annie WELLENS

Voici que les vendanges sont achevées sur notre petit domaine. Plus tardives que dans ta douce Aquitaine seconde, Bessus très cher, mais n’augurant pas moins d’un vin délicat et subtil, si j ’en juge par les parfums qu’exhalent les grappes, choisies parmi les plus belles, et reposant sur des claies avant un délicat pressage au cœur de l’hiver. Tu auras deviné qu’une certaine ivresse m’envahit déjà, bien avant de le goûter, en te parlant de notre vin jaune. Oserais-je verser dans l’analogia oenologica (pardonne ce barbarisme qui latinise le grec de l’oïnos logia) en te disant combien nous avons savouré, ma Silvania et moi, ce que nous avons pu grappiller auprès des maîtres écoutés au colloque où nous nous sommes retrouvés ? Tels les petits renards du Cantique des Cantiques nous avons couru dans les vignobles patristiques, mais à la différence de ces animaux, notre but n’était pas d’en ravager les rangs mais d’en goûter les meilleurs fruits. Nous attendons maintenant avec impatience la publication des Actes, concernant nos Pères et les dissidents, qui, telle une mise en flacons réussie, nous permettra de nous abreuver aux sources mêmes de ceux qui nous ont si magnifiquement enseignés.

Nous fûmes tellement occupés pendant ces jours bénis d’étude et de conversation à Rupella que j’ai omis de t’interroger sur la finale de ta dernière correspondance où tu citais une phrase extraite d’une prière ou d’une hymne mais sans en livrer l’auteur. Autant Silvania que moi nous avons été séduits par cette demande à notre Dieu bienfaisant de nous accorder l’esprit et des temps convenables à l’esprit…mais nous divergeons quant à l’origine du texte. Pour ma part j’ai immédiatement pensé à Claudius Marius Victor mais Silvania m’a rétorqué en pouffant qu’elle ne l’imaginait pas avoir écrit cette phrase à la fois grave et légère. « Plus lourd que lui, tu meurs… » renchérit-elle doctement. Je me demande où elle va puiser ses trouvailles de style… J’ai vainement cherché dans ma bibliothèque un ouvrage de Victor mais je n’ai trouvé qu’une critique acerbe de ses œuvres sous la plume d’un de mes anciens maîtres dont je tairai le nom par discrétion. Voici ce qu’il m’en disait : En dépit de qualités poétiques réelles, sinon originales, mais assez rarement manifestées…son style ampoulé, ses expressions recherchées avec peu de goût, son symbolisme confus le rendent peu lisible. Silvania triomphe mais je ne me sens pas pleinement convaincu, et te supplie de rétablir l’harmonie de ma maison en me révélant l’auteur de ton texte choisi.

Il est une autre question qui me taraude. Un lointain cousin, bavard comme une pie, curieux comme un singe, évité comme la peste par tous les gens de goût, nous a demandé l’hospitalité pour deux jours et deux nuits, lesquels nous ont semblé durer la moitié d’une année. Cependant, à travers le fatras de ses racontars, une nouvelle m’a fait dresser l’oreille : on aurait dégagé, sous les remblais qui la recouvraient depuis la fin du premier siècle, la Domus Aureus néronienne à Rome (de sinistre mémoire pour les chrétiens de cette grande cité), ou du moins ce qu’il en reste. Tu te souviens de la description qu’en faisait Suétone, et qui nous portait au rêve en notre adolescence, bien que nous vilipendions toi et moi la mémoire de Néron : Le plafond des salles à manger était fait de tablettes d’ivoire mobiles et percées de trous afin qu’on pût répandre sur les convives des fleurs ou des parfums. La principale salle était ronde (nous nous répétions son nom avec ravissement : la « Cenatio rotunda »)et tournait continuellement sur elle-même, alternant jour et nuit comme l’univers. Dans les salles de bains coulaient les eaux de la mer et celles d’Albula. Silvania, qui vient de lire par-dessus mon épaule, me susurre : Rome deviendra sa maison. Citoyens, émigrez à Véies / Si cette maudite maison n’englobe pas jusqu’à Véies… Comme je la soupçonnais de verser dans la fantaisie littéraire une fois de plus, elle éclata de rire en me disant : « Mais tu ne reconnais plus ton cher Suétone ? Il a rapporté cette plaisanterie qui courait chez les Romains : Néron occupera toute la surface de Rome et peut-être même de sa banlieue pour en faire son palais. » Elle avait raison, une fois de plus, je t’écris avec devant moi la page de la Vie de Néron où figure cette anecdote. Mais j’entends caqueter mon infernal cousin enfin sur le départ. Il est temps de clore cette missive avant qu’il ne me demande de la lire, Chez lui, l’adage ancien se vérifie heure par heure : la curiosité est la nourrice de l’exubérance verbale , même si chacune des deux nourrit l’autre. Et je te confie généreusement l’auteur de cette maxime : Anonyme…

Que Dieu te conduise d’heureuse façon. Bacchus