L’Aquitaine à l’heure des peuples germaniques.
dimanche 20 novembre 2016
par Pascal G. DELAGE

Les laïcs en première ligne.

Certes les Wisigoths sont ariens, certes ils sont encombrants, mais aux yeux des grandes familles aristocratiques qui n’ont pas fui, ils sont officiellement les alliés de Rome depuis 439 et ils manifesteront leur loyauté au pouvoir romain en se battant contre les Huns au côté du patrice Aetius lors de la grande bataille des Camps catalauniques en 451. Et tout au long du Ve siècle, nous voyons se multiplier les ralliements des nobles gallo-romains au pouvoir de Toulouse. Nous connaissons ainsi un dux Namatius qui, vers 469, surveille pour eux le littoral à partir de l’île d’Oléron [1], le iudex Potentinus ou encore le comes Victorius qui est l’un des principaux lieutenants d’Euric II. Or ce dernier construisit en Auvergne non seulement une grande basilique sur la tombe du martyr Julien à Brioude en 475/480 [2] mais aussi plusieurs cripta à Clermont ainsi qu’une église dédiée à saint Laurent et à saint Germain [3]. Victorius était très probablement possessionné également en Saintonge où une matrona, Victorina (sa fille ?), fonde une église dédiée au même saint dans sa villa de … Saint-Julien de l’Escap [4]. Or au témoignage même de Sidoine Apollinaire, ce grand seigneur est un bon catholique.

Ces aristocrates d’Aquitaine continuent d’ailleurs à mener grand train dans leur villa semblable à celle de Leontius à Bourg-sur-Gironde et dont Sidoine Apollinaire nous a laissé une plaisante description [5]. La lecture de la lettre que Sidoine adresse en 463 à un noble de Bazas nommé Trygetius pour l’inciter à le rejoindre dans la villa de Bourg, nous laisse entrevoir les mêmes pratiques d’urbanité qu’au temps d’Ausone un siècle plus tôt, un rien précieuses, un rien artificielles : Viens pour te régaler ou pour régaler les autres, ou ce qui serait le plus plaisant, pour faire les deux ; viens avec des provisions de ta province de l’intérieur soumettre et subjuguer ces fins gourmets habitués aux produits du Médoc. Qu’ici le poisson de l’Adour défie les mulets de la Garonne ; qu’ici une foule de crabes à bon marché s’efface devant les langoustes de Bayonne [6]. La correspondance de Sidoine Apollinaire ou encore celle de Ruricius, dominus de Gourdon (Lot), nous laisse entrevoir tout un monde de lettrés qui continuent à exercer des fonctions de rhéteurs comme Lupus d’Agen, Lampridius de Bordeaux ou encore Hesperius de Clermont [7]. Il est d’ailleurs à noter chez ces nobles lettrés ce souci récurrent, pour ne pas dire l’obsession, d’avoir à transmettre la culture d’un monde qui est en train de passer, ce qui se traduit en particulier par le soin jaloux avec lequel ils veillent sur l’état de leur bibliothèque et à l’établissement de manuscrits fiables.

   

Ces aristocrates arrivent finalement à bien trouver leur place dans les cercles du pouvoir goth. Le propre fils de Sidoine Apollinaire, Apollinaris, sera un des principaux duces d’Alaric II avant de devenir - pour peu de temps - évêque de Clermont en 515. En effet à défaut de trouver une place dans l’administration royale, ces nobles aquitains se mettront au service des Eglises locales comme ce Ruricius de Gourdon qui deviendra évêque de Limoges vers 485. Ruricius était apparenté à la très prestigieuse famille romaine des Anicii [8] qui donna un empereur éphémère à Rome en 452 et il avait pour épouse une descendante d’un Comes Orientalis de la fin du IVe siècle. De leur union, descendront de très nombreux évêques que nous retrouverons tant sur les sièges de Tours (Ommatius en 522), de Nantes (Nonnechius avant 596), d’Angoulême (Namatius vers 625) ou de Bourges (Ruricius en 520). Mais ne nous trompons pas : il ne s’agit pas tant d’une main mise de l’aristocratie sur les sièges épiscopaux que d’un « reclassement » socioprofessionnel, ce qui n’exclut pas un souci réel d’évangélisation et de vie spirituelle chez ces grands aristocrates. Ils sont en effet en première ligne dans ce mouvement de christianisation qui marginalise les croyances et les pratiques traditionnelles de leurs paysans.

Oratoire de la domus seigneuriale ou église paroissiale, c’est le maitre du lieu qui est à l’origine de la construction. Intéressant à ce propos est le portrait que trace Sidoine Apollinaire du spectabilis Germanicus en 470 : J’ai visité tout dernièrement l’église de Chantelle (Allier) à la prière du sénateur Germanicus. Il est facilement le premier des habitants de ce lieu, et bien qu’il laisse déjà derrière lui douze lustres, chaque jour grâce à sa mise et son élégance raffinées, non seulement il rajeunit mais il retrouve en quelque sorte l’adolescence… . Débordant de santé, l’homme n’a pas trop envie de s’engager dans une vie trop religieuse, Sidoine le met en garde : Père d’un prêtre et fils d’un évêque, il arrivera en effet s’il ne choisit pas la sainteté qu’il ressemble à l’églantier qui, né de rose et donnant naissance à des roses et tenant le milieu entre elles, demeure dans les buissons épineux qu’on peut comparer aux buissons épineux du péché [9]. Toujours dans ces mêmes années 470, l’évêque de Clermont est invité à consacrer un baptistère rural que vient de faire bâtir le « très sublime et très magnifique » Elaphius, un haut-fonctionnaire d’Euric II que Sidoine félicite chaleureusement pour son geste : « C’est en effet de votre part un acte exemplaire que de construire de nouveaux bâtiments d’églises en un temps où d’autres oseraient à peine réparer les anciens » [10]. Ce sanctuaire a été localisé à Chastel-sur-Murat, un castellum (forteresse) à la frontière des cités de Clermont et de Cahors.

Au Ve siècle, à côté de la cathédrale plus ou moins monumentalisée dans le chef-lieu de la cité, nous trouverons donc des espaces chrétiens dans les villae des seigneurs, dans des lieux fortifiés (castra/castelli), les ancêtres de nos châteaux-forts, et très probablement dans les agglomérations secondaires (les vici) lorsque ces églises ont été fondées avant l’arrivée des Goths : Blaye, Rions, Langon, le Mas-d’Agenais ou encore Civaux en Poitou. Reste encore une forme originale de présence chrétienne dans les campagnes initiée par le vétéran Martinus à Ligugé, le monachisme qu’il soit suburbain ou perdu au fin fond d’une campagne réputée hostile. Au début du Ve, à Saintes (plutôt qu’à Saujon), un premier monastère aurait été fondé par un Martin que l’on disait disciple de Martin de Tours [11]. Dans la seconde moitié du Ve siècle, Junien s’établit à Commodoliacus, un domaine donné par l’évêque de Limoges Ruricius, où il demeurera pendant plus de 40 ans, tout comme Adjutor/Maxentius, un méridional venu d’Agde vers 480, partagera la vie d’une communauté religieuse fondée un peu plus tôt vers 450 par le prêtre Agapetus dans le sud du diocèse de Poitiers [12]. Cette dernière communauté était placée sous le patronage de Saturninus, le grand saint de Toulouse alors la capitale du Royaume. L’un et l’autre monastère donneront naissance à des villes (Saint-Junien et Saint-Maixent respectivement en Haute-Vienne et en Vienne) encore importantes de nos jours, ce qui ne sera pas le cas pour la fondation de Vaize au nord de Saintes, fondation qui ne survécut pas à l’assassinat de son initiateur. En effet, les propres membres de sa famille ne voyaient pas d’un bon œil la dilapidation du patrimoine familial, pour peu que cette tradition relative à saint Vaize ait quelques fondements historiques.

   

Coup de main des Francs sur l’Aquitaine.

Ce compromis politico-religieux entre wisigoths et aristocratie aquitaniate va voler en éclat au début du VIe siècle. Grâce à un habile cocktail de coups-de-main audacieux, d’intelligence stratégique et de ruses machiavéliques, un petit roi franc originaire de Tournais parvient à s’assurer le contrôle de tout ce qui restait de Gaule « romaine » au nord de la Loire. A partir de 495, Clovis car il s’agit bien de lui, commence à s’intéresser également aux terres méridionales de l’Aquitaine et lance successivement deux raids sans lendemain. D’abord en 496 - et il s’empare de Saintes - puis en 498 où il parvient jusqu’à Bordeaux. C’est d’ailleurs au retour de cette dernière expédition qu’il s’arrête à Tours à la basilique de Saint-Martin et qu’il formulera le vœu d’être baptisé, promesse qu’il accomplira… dix ans plus tard à Reims lors de la Noël 508. Mais les terres d’Aquitaine continuaient à exercer sur lui leur infinie séduction.

De son côté, le roi Alaric II, tout à fait conscient du caractère hétérogène de son royaume, se montre plus souple à l’égard de ses sujets catholiques. Pour se concilier leurs bonnes grâces, il promulgue un code de lois appelé « Bréviaire d’Alaric » afin d’établir une plus grande convivialité entre Goths et gallo-romains. Alaric va même jusqu’à autoriser les évêques catholiques à tenir concile à Agde le 10 septembre 506. Il y avait très longtemps que nous n’avions pas vu une telle assemblée de prélats venus de tout le Sud-Ouest. Pour certains diocèses, c’est même la première fois qu’on mentionne l’existence d’un évêque comme à Lescar, Saint-Lizier, Aire, Oloron ou Dax… On avait donc battu le ban et l’arrière-ban de l’épiscopat catholique. Or de façon très significative, ne sont pas venus à Agde les évêques de Saintes, d’Angoulême, de Poitiers et de Limoges. Si Ruricius de Limoges s’est excusé pour des questions de santé [13], il y a peu de chances que sa maladie ait été contagieuse au point de contaminer ses collègues d’Aquitaine Seconde, à moins qu’il s’agisse justement d’une maladie diplomatique. Il est fort probable que ces trois prélats se soient montrés un peu trop accueillants aux armées franques dont le roi ne faisait déjà pas mystère de sa proximité avec les évêques catholiques. Lors du retrait des troupes franques, les évêques de Saintes, Angoulême et Poitiers sont vraisemblablement remontés avec elles au nord de la Loire. J’en veux pour indice qu’en 511 au concile d’Orléans, Adelphius de Poitiers signe encore comme évêque de Rezé où il avait trouvé refuge à la limite des royaumes de Clovis et d’Alaric II. Nous pouvons même donner un nom à l’évêque de Saintes, il doit s’agir de Pierre car l’ordre de signature de ce même concile d’Orléans nous laisse entrevoir que Pierre était évêque depuis les années 485 (mais s’agit-il du même Pierre qui correspond avec Ruricius de Limoges [14] vers 500 ?).

Ainsi malgré ses gestes de bonne volonté à l’égard des catholiques, Alaric II a du mal à faire face, sa situation étant fragilisée tant par des révoltes éclatant dans la partie espagnole de son royaume que par les provocations des Burgondes sur le Rhône. Quand son principal allié et beau-père, le roi ostrogoth Théodoric Ier est appelé à repousser une attaque byzantine en Italie méridionale, Clovis et ses alliés burgondes – qui étaient de connivence avec le Basileus - fondent comme l’éclair sur l’Aquitaine au printemps 507. Alaric se porte aux devants du roi franc mais il est battu et tué à Vouillé, dans le voisinage de Poitiers. Clovis s’empare sans coup férir de l’Aquitaine, pousse jusqu’à Bordeaux où il va établir son quartier d’hiver alors que son fils Thierry progresse vers les cités d’Albi, Rodez et Clermont qui tombent les unes après les autres. Au printemps suivant, Clovis prend Toulouse et Angoulême où demeuraient encore des contingents goths avant de repartir vers Tours, laissant derrière lui des garnisons franques pour tenir le pays, garnisons très majoritairement païennes. L’Aquitaine était devenue franque et cela pour de longs siècles.

[1] cf. Sidoine Apollinaire, Ep. 8, 6

[2] cf. Grégoire de Tours, Histoire des Francs, 2, 20

[3] Saint-Germain-Lambron, ibid, 2, 20

[4] cf. Grégoire de Tours, Des miracles de saint Julien, 47

[5] Carmen 22

[6] Ep. 8, 12

[7] cf. Sidoine, Ep. 8, 11 ; Ruricius, Ep 1, 3-5 ; 1, 10

[8] cf. Fortunat, Carmen 4, 5

[9] Ep. 4, 13

[10] Ep. 4, 15

[11] cf. Grégoire de Tours, De la Gloire des Confesseurs, 47

[12] cf. Grégoire de Tours, Histoire des Francs, 2, 37

[13] Ep. 2, 35 à Sedatius de Nîmes

[14] Ep. 2, 38