Entretien avec... Marie-Anne VANNIER
lundi 10 novembre 2008
par Cécilia BELIS-MARTIN

Marie-Anne Vannier, votre nom est familier aux amis des Pères et est associé à celui d’un renouveau de la patristique. A travers articles et colloques, vous avez eu à cœur de montrer la pertinence et l’actualité de l’enseignement des Pères, comme lors du récent colloque à Metz [1] sur « La création chez les Pères ». Quel premier bilan en feriez-vous ?

Le premier bilan en est très positif. Chercheurs, étudiants et un large public ont participé à ce colloque. L’intervention de Jean-Marie Pelt a mis en évidence l’intérêt des Pères pour un scientifique d’aujourd’hui. Cet intérêt ne se situe pas tant sur le plan de la science, qui était peu avancée à leur époque, que sur celui de l’anthropologie. En effet, en traitant de la création, les Pères ont accordé une large place à Genèse 1, 26, le verset qui évoque la création de l’être humain à l’image et à la ressemblance de Dieu. L’interprétation que les Pères ont donnée de ce verset est multiforme, mais elle fait ressortir la spécificité de l’être humain dans le cosmos. Redécouvrir cette originalité est fondamental aujourd’hui et rejoint le principe anthropique, découvert par les scientifiques dans les années 1970, autant dire que l’apport des Pères est réel, même s’il n’est pas toujours mis en évidence.

De plus, les Pères ont expliqué à leurs contemporains à quel point la création est un langage de Dieu. A l’époque, où la technique a pris une telle ampleur, cette attention à la création est pour nous à revisiter. Il en va de même dans d’autres domaines : la catéchèse, la prédication… Ces thèmes semblent mieux caractériser les Pères, mais ils n’en renvoient pas moins à la création, d’une autre manière, il est vrai. Par exemple, à l’époque patristique, la catéchèse baptismale était centrée sur la création comme en témoignent les nombreux commentaires de l’hexaéméron (des six jours de la création), qui visaient à faire comprendre au nouveau baptisé qu’il est en relation avec son créateur, et que, par le baptême, il passe de la création à la création nouvelle, il laisse s’actualiser en lui l’image de Dieu, par l’intermédiaire de cette image par excellence qui est le Christ, à qui il est conformé. De même, les Pères ont axé leur prédication pour Pâques sur le rapport entre la création, qui est bonne, et la création nouvelle, qui vient la parachever.

En fait, même s’ils sont éloignés dans le temps, les Pères sont proches de nous. Ce sont nos Pères dans la foi et nos frères dans la vie de l’Esprit. Sans doute n’étaient-ils pas confrontés aux mêmes problèmes que nous, mais ils vivaient eux aussi dans un monde en mutation et les réponses qu’ils ont apportées viennent d’une longue méditation de la Parole de Dieu et sont parlantes pour nous. A bien des égards, leurs textes sont pour nous un véritable ressourcement. Il revenait aux Pères d’annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume dans le monde païen, qui était un univers aux multiples religiosités. Il n’en va pas de même pour nous qui vivons dans un monde de tradition chrétienne, mais ce monde a perdu la relation vivante à ses sources et il importe de les redécouvrir et les nouvelles religiosités y fleurissent. Les Pères nous aident à réaliser un discernement et à comprendre que le Christ seul apporte le salut.

Sur bien des points, les Pères ont fait œuvre de pionniers : ils ont posé les bases de la théologie chrétienne : tant de la christologie (en expliquant que le Christ est Dieu et homme, en réponse aux hérésies de l’époque), que de la théologie trinitaire (en faisant ressortir l’originalité de ce monothéisme trinitaire qu’est le christianisme), ou encore de l’anthropologie, en soulignant que l’être humain est en relation avec Dieu, qu’il est orienté vers lui, comme le disait S. Augustin. Comme nous, et plus que nous, les Pères ont compris que l’Eglise avance au souffle de l’Esprit, malgré les persécutions, qu’ils ont dû subir jusqu’à ce que l’Empire devienne chrétien. Ce sont véritablement nos frères dans la vie de l’Esprit.

C’est leur expérience de foi qu’ils nous partagent à travers leurs textes et cette expérience ne nous laisse pas indifférents. Ainsi en lisant les Confessions de S. Augustin, S. Thérèse d’Avila a mieux compris sa propre expérience de Dieu. En paraphrasant le texte récent sur la catéchèse, force est de reconnaître que les Pères de l’Eglise sont allés au coeur de la foi, qu’ils ont vécu le mystère pascal, d’où la force de leur témoignage qui est encore parlant pour nous.

Le développement des études patristiques depuis l’après-guerre est une chance. C’est pour nous une manière de renouer avec la Tradition vivante de l’Eglise, comme nous l’avons vu lors du Colloque de 2001, intitulé : « Vingt ans d’études patristiques dans le monde » [2].

Quelles suites appellerait ce colloque de Metz sur la création, un thème dont vous rappelez qu’il était familier aux Pères, mais qui redevient tragiquement insistant pour notre monde ?

La première suite que l’on donne à un colloque, c’est sa publication, que nous allons réaliser dans la collection « Patrimoines » aux Editions du Cerf. Ensuite, il serait utile d’avoir une discussion avec des astrophysiciens et des anthropologues sur la question, ce qui pourrait se faire sous forme de débats successifs.

En effet, la question de la création a connu un regain d’intérêt au XXe siècle, principalement en raison de la science, de la découverte du big bang en astrophysique, en raison également de l’écologie, de la sauvegarde de la création. Or, pour les Pères, s’il est une notion qui était centrale, c’est bien celle de la création, mais leur perspective était tout à fait autre que la nôtre. Quelle était-elle donc ? L’univers dans lequel ils vivaient était différent du nôtre, mais il n’en était pas moins le langage de Dieu, comme le souligne, par exemple, S. Augustin dans les Confessions. Comme il leur revenait de lutter contre les gnoses diverses, de préciser l’anthropologie chrétienne…, les Pères ont très vite mis en évidence la place centrale à la création, qui exprime le projet d’amour de Dieu pour l’humanité et l’alliance qu’il lui propose, d’où les divers traités ou homélies patristiques qui sont parvenus jusqu’à nous. Les Pères ont célébré la beauté et la bonté de la création, avec des réflexions inépuisables sur la création de l’être humain à l’image de Dieu et la divinisation qui lui est proposée. Ils ont mis en œuvre toutes les ressources de l’exégèse pour mieux comprendre le récit de la Genèse. Ils ont fait de l’affirmation de la création le premier article du Symbole de foi…. Même si leur manière d’aborder les questions est largement différente de la nôtre, il n’en demeure pas moins que leurs recherches sont loin d’être dépourvues d’intérêt pour la théologie de la création qui connaît aujourd’hui un regain d’intérêt.

Un motif extérieur qui a amené l’intérêt des Pères pour la création vient, tout d’abord, de la réponse qu’ils ont faite aux gnostiques, qui refusaient la notion de création et se situaient dans une cosmogonie. Pour la mettre en échec, les Pères ont développé, les linéaments d’une cosmologie, à partir du récit de la Genèse, refusé par les gnostiques, et ils ont fait de l’affirmation de la création le premier article du Credo. Ainsi ont-ils défini l’identité chrétienne et permis à tous de connaître les bases de la foi, comme l’a montré Irénée de Lyon avec la Démonstration de la prédication apostolique.

Plus radicalement, les Pères ont compris la création comme l’expression de l’alliance avec Dieu. C’est pourquoi, ils ont invité leurs contemporains à reconnaître que Dieu est Trinité, qu’il n’est pas un principe abstrait, mais un foyer d’amour qui invite l’être humain à partager sa vie. Cette fois, c’est la dimension anthropologique, relationnelle et mystique de la création que les Pères ont mise en évidence.

Sans doute les Pères, ne disposant pas des acquis d’une science avancée n’ont-ils pas pu aller très avant dans la présentation cosmologique de la création. Augustin dit, par exemple, qu’il a cherché à connaître toutes les conclusions de la science de son époque, mais qu’elle se réduit finalement à peu de choses. Même Basile qui, dans son Hexaéméron, est l’un de ceux à être le plus loin dans la question, passe finalement de la cosmologie à l’anthropologie.

Il n’en demeure pas moins que les Pères ont largement exploité les ressources du terme hébreu bâra’, même si la traduction du terme en grec et en latin lui a fait perdre une partie de son sens. En effet, en hébreu, le mot bâra’ est un hapax, un terme tout à fait original, qui désigne l’action unique de Dieu, alors que les termes grecs de poiein et de ktizein ou le terme latin de facere renvoient à un schème artisanal, à une production, une fabrication, et non pas à la création comme telle. Pour y remédier, les Pères, dès Irénée de Lyon, ont ajouté la notion de ex nihilo ou de nihilo, en fonction de la version de la Bible dont ils disposaient, afin de montrer que la création a été effectuée à partir de rien, qu’à la différence de la perspective grecque, il n’y a pas de matière préexistante, ni éternelle qui serait façonnée par un démiurge, mais que la création a été réalisée à partir de rien.

Si les Pères accordent une telle importance à la creatio ex nihilo, c’est à la fois pour mettre en évidence l’originalité du christianisme par rapport à la culture grecque et pour répondre aux différentes gnoses, où il y avait toujours une matière préexistante : soit un démiurge la façonnait, comme dans le mythe du Timée, soit il y avait émanation, avec perte d’être à chaque niveau d’émanation. Dans leur réponse aux gnostiques, les Pères montrent que la création est cette action unique de Dieu qui pose chaque être.

Par là même, les Pères font ressortir la toute-puissance de Dieu, comme on le voit dans le premier article du Credo. Ils soulignent, comme Irénée, à l’encontre de la gnose, l’unité du Dieu et du Dieu créateur. Ils font également ressortir la bonté de la création, alors que les gnostiques n’y voyaient que l’expression de la chute. Ils précisent aussi le motif de la création, à partir du quia voluit, quia bonus : Dieu a créé, parce qu’il l’a voulu, parce qu’il était bon : la création ne répond pas à une quelconque nécessité, mais elle est l’expression de la surabondance de l’amour de Dieu qui appelle à partager sa vie.

En mettant en question les gnostiques, les Pères approfondissent l’originalité du christianisme, ce qui les amène, non seulement à préciser la dimension ontologique de la création, à distinguer l’être créateur et les êtres créés, comme le fera, par exemple, Augustin, mais aussi à expliquer que la création est l’œuvre de la Trinité tout entière. Irénée est le premier à l’évoquer à travers la métaphore des deux mains du Père que sont le Fils et l’Esprit Saint. Non seulement le Père est l’auteur de la création, mais aussi le Fils, en qui et par qui tout a été fait. Ainsi les Pères sont-ils amenés à commenter les premiers mots de la Genèse : ‘Au commencement’ : bereshit en hébreu, en archè en grec ou In Principio en latin, comme l’expression de la création dans le Fils. Le premier à proposer ce commentaire est Origène, mais les Pères reprennent ensuite cette perspective. Ils soulignent également le rôle de l’Esprit Saint dans la création. Sans doute les Pères grecs et syriaques, lui donnent-ils une importance plus grande que les Pères latins, mais Augustin ne s’en interroge pas moins sur le verbe superderebatur, qui exprime le rôle de l’Esprit Saint et il y voit l’idée d’accomplissement de la création.

Il est également le premier à réfléchir sur le temps, à dire que c’est un élément créé, qu’il est linéaire et non cyclique, ce qui lui permet de montrer l’originalité du christianisme, qui introduit, pour la première fois, une histoire. En réfléchissant sur le temps, Augustin introduit également la notion de sujet qui, par sa conscience, passe de la distensio du temps, de l’entropie dirions-nous aujourd’hui à l’intentio, à la récapitulation du temps par la conscience. Par le fait même, il oriente son interprétation de la création vers l’anthropologie. En fait, les Pères optent fondamentalement pour cette interprétation. Cela tient à ce qu’ils s’attachent à développer une anthropologie chrétienne, articulée autour de la création de l’être humain à l’image de Dieu.

S’il est un verset biblique, c’est bien Genèse 1, 26. Certains parmi les Pères ont distingué l’image et la ressemblance et ont réfléchi sur le passage de l’une à l’autre en termes de création et de création nouvelle. D’autres, comme Grégoire de Nysse ont envisagé la dynamique de l’image.

Ce dernier montre que la grandeur de l’homme ne vient pas de ce qu’il est le microcosme de l’univers comme le disait la philosophie grecque, mais du fait qu’il est créé à l’image de Dieu, ce qui l’amène à rechercher le sens de l’image de Dieu en l’homme. « On se demandera, en effet, comment il peut exister une ressemblance entre un être corporel et l’Être incorporel ; entre un être soumis au temps et l’Être éternel ; entre un être soumis à l’altération et au changement, et l’être qui échappe au changement ; entre un être soumis aux passions et à la mort, et l’Être immortel et que rien n’affecte…Il y a une grande différence entre le modèle et la créature faite à son image. Si l’image a bien une ressemblance avec le modèle, elle mérite réellement son nom ; mais si elle s’écarte du modèle qu’elle devait imiter, c’est autre chose ». La différence ontologique est radicale entre le créateur et l’être créé, mais si ce dernier accepte la vie que Dieu lui propose, alors il s’achemine vers la divinisation qui lui est proposée, sinon il se détruit.

Grégoire de Nysse précise aussi, à l’encontre des Eunomiens, que l’être humain est créé à l’image de la Trinité entière. Beaucoup de Pères ont réfléchi sur le faciamus (sur le pluriel du verbe « faisons l’homme ») du récit biblique, et ils en ont conclu que c’est là l’œuvre de la Trinité. Créé à l’image de la Trinité, l’être humain est en relation avec son créateur et s’accomplit dans cette relation même, par la médiation de l’Image pas excellence, le Fils, comme le souligne Colossiens 1, 15. C’est déjà la notion de sujet qui est sous-jacente ici.

Vous êtes la cheville-ouvrière de la revue Connaissance des Pères de l’Eglise, qui s’est donné pour but de faire connaître largement l’œuvre et la pensée des Pères. Pourriez-vous nous parler de l’actualité et de l’avenir de cette Revue ?

Connaissance des Pères de l’Eglise est la seule revue française qui propose à la fois une introduction et des articles de synthèse sur les Pères. Elle peut être lue aussi bien par des débutants que par des spécialistes qui souhaitent approfondir telle ou telle question. Chaque numéro est conçu comme un dossier, avec un article général, puis divers autres articles qui présentent les œuvres des Pères ou les différents aspects de telle ou telle question.

En effet, les quatre numéros annuels de la Revue présentent respectivement : un Père dans son contexte, avec ses différents écrits et les principaux thèmes qu’il a envisagés, une région : par exemple la Provence, la Cappadoce…, un thème : la beauté, richesse et pauvreté ou un genre littéraire : la catéchèse, les Apologies…. Certains numéros demandent un approfondissement et occupent deux volumes de la Revue, d’autres font l’objet de colloques : l’unité, la catéchèse… Nous essayons de reprendre les grands thèmes de l’actualité religieuse principalement et d’envisager quel éclairage les Pères en ont proposé. Nous abordons également les grandes questions théologiques : la création, la Trinité, la christologie, l’Eglise, ce qui manifeste l’intérêt des Pères pour le dialogue œcuménique, eux qui vivaient à l’époque de l’Eglise indivise.

De plus en plus, nous essayons de faire de chaque numéro un dossier pédagogique sur le sujet traité, tout en envisageant les grandes questions de l’actualité.

Et vous-même, pourrions-nous pousser l’indiscrétion jusqu’à vous demander quel Père ou quel projet retient actuellement votre attention et dans quel cadre nous aurons l’occasion de vous entendre ou de vous lire ?

Deux Pères ont retenu et continuent de retenir mon attention : ce sont S. Augustin et Jean Cassien, le géant de l’Occident d’une part, dont l’interprétation est infinie et qui a marqué tous les siècles ultérieurs et, d’autre part, Jean Cassien qui a réalisé le pont entre l’Orient et l’Occident. J’ai terminé récemment un ouvrage de synthèse sur les Confessions de S. Augustin, après L’encyclopédie S. Augustin. La Méditerranée et l’Europe. Je prépare également un ouvrage collectif sur Les Pères et la naissance de la théologie.Quant à Cassien, après la présentation du Traité de l’Incarnation, je rédige différents articles, dont le dernier va paraître dans un ouvrage sur l’Abbaye de S. Victor de Marseille.

Merci Marie-Anne Vannier.

[1] colloque de Metz, « La création chez les Pères », 1er et 2 octobre 2008, colloque proposé par l’Institut Européen d’Ecologie et l’Université de Metz

[2] publié dans Connaissance des Pères de l’Eglise, n° 85, mars 2002