Entretien avec... Sylvain DESTEPHEN
vendredi 10 octobre 2008
par Cécilia BELIS-MARTIN

Sylvain Destephen, vous venez de publier un impressionnant volume consacré au diocèse d’Asie dans la prestigieuse collection de la Prosopographie chrétienne du Bas-Empire lancée par Henri Irénée Marrou et Jean-Rémy Palanque au début des années 1950. Mais qu’est-ce qu’une prosopographie ?

De manière générale, la prosopographie se propose d’étudier un groupe particulier durant une période donnée. Au-delà de cette définition très banale, il faut comprendre que la prosopographie vise à aborder sous l’angle de la reconstitution biographique détaillée des parcours individuels plus ou moins nombreux, afin de retracer l’histoire d’une communauté culturelle, confessionnelle ou juridique, d’une institution civile, professionnelle ou religieuse voire d’une entité géographique comme une ville, une province, etc. Dans le cas de l’histoire ancienne, en particulier de l’histoire romaine, la prosopographie forme une science déjà éprouvée qui, depuis plus d’un siècle, rassemble tous les fragments épars permettant, dans la mesure du possible, de suivre de multiples parcours personnels pour tenter, par leur mise en parallèle systématique, de discerner des caractéristiques communes ou des divergences notables.

Cela semble complexe et très pointu. Comment en vient-on à s’intéresser à une telle science ?

L’enquête prosopographique repose en premier lieu sur un dépouillement méthodique et parfois laborieux de sources nombreuses et diverses. Dans le cadre de ma thèse, c’est-à-dire le diocèse civil d’Asie (soit approximativement la moitié ouest de la Turquie actuelle), l’enquête documentaire a permis la rédaction des notices biographiques de plus de 1400 clercs, moines, moniales et ascètes. Ce recensement a nécessité l’étude d’environ 360 sources, auxquelles il convient d’ajouter quelque 200 publications épigraphiques (les inscriptions chrétiennes sont en effet nombreuses dans cette région) et sigillographiques (les sceaux sont en revanche rares avant le VIIe siècle). La tâche réalisée permet de mieux connaître l’histoire de la christianisation et des institutions ecclésiastiques d’Asie Mineure. L’idée de cette enquête remonte, comme vous l’avez noté, à l’historien et patristicien Henri Irénée Marrou dont l’œuvre m’a orienté vers l’histoire du christianisme ancien. Mais je dois à mon directeur de thèse, Denis Feissel, spécialiste d’épigraphie grecque chrétienne, de m’avoir proposé ce sujet de thèse ambitieux qui offre l’occasion, par la nécessité d’accomplir un vaste dépouillement, d’élargir et d’approfondir sa connaissance du patrimoine littéraire de l’Antiquité tardive.

D’autres projets dans le domaine de la prosopographie ou en lien avec le monde de l’Asie mineure ?

L’enquête prosopographique remonte au milieu du siècle dernier avec la répartition des tâches entre chercheurs anglo-saxons pour les élites civiles, militaires et culturelles, et chercheurs français pour les milieux cléricaux, monastiques ainsi que les laïcs engagés dans la vie de l’Église. À l’heure actuelle, deux projets sont déjà bien avancés pour les Gaules et la péninsule Ibérique et il existe des pistes de recherches du côté de l’Orient grec où les sources sont considérables, en particulier en Syrie et surtout en Égypte. À titre personnel, je suis engagé aux côtés de Sophie Métivier de l’université Paris 1 dans la réalisation d’un nouveau volume consacré au diocèse du Pont (en gros la moitié orientale de la Turquie moderne).

Un coup de cœur pour un article ou un ouvrage récent qui vous semble apporter de nouvelles clés de compréhension sur ce monde microasiate qui vous est si familier ?

Il n’existe pas de publications très récentes sur l’histoire de l’Asie Mineure dans l’Antiquité tardive, a fortiori sur l’histoire du christianisme dans cette région. En français, je conseille les articles fort nombreux de l’épigraphiste Louis Robert qui couvrent tous les aspects de l’histoire de l’Asie Mineure. Pour ceux qui lisent l’anglais, je conseille le deuxième volume du beau livre de l’historien et épigraphiste anglais Stephen Mitchell, intitulé Anatolia. Land, Men and Gods in Asia Minor, 2. The Rise of the Church, Oxford, 1993.