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Qu’est-ce qu’un « Barbare » ? (II)
vendredi 15 décembre 2017
par Jacques RICOT
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Les barbares, « moins » humains ? Mais qu’est-ce donc que l’humanité ?

Il y eut des moments de doute sur l’appartenance à l’humanité, « pleine et entière », de certains êtres au cours de l’histoire, comme en témoigne la controverse de Valladolid en 1550 qui mit aux prises le théologien Sepúlveda et le dominicain Las Casas. Sepúlveda affirme que les Indiens du Nouveau Monde ne sont que des homonculi, des êtres inférieurs méritant « à peine l’appellation d’êtres humains [1] ». Face à lui, et avant Montaigne, le dominicain Las Casas défend l’appartenance de ces populations à l’humanité, en remettant en cause la prétendue différence de nature entre le barbare et le colonisateur, entre l’humain lacunaire et l’humain réalisé.

« Barbare », au demeurant, n’est pas le seul mot servant à désigner une humanité incomplète. À côté de ce terme, « primitif » et « sauvage » ont été des dénominations permettant de construire une échelle dans l’appartenance à l’humanité.

Ces trois adjectifs nominalisés surviennent à des étapes différentes de l’histoire de la langue. « Primitif » n’apparaît dans le sens qui nous importe ici que vers 1800 et « sauvage » est lié à la découverte de l’Amérique en 1492. « Barbare », comme on l’a dit, est attesté depuis la nuit des temps et s’est répandu dans une multitude de langues d’une façon remarquable sans subir d’altération.

L’usage courant ne distingue pas toujours ces trois termes considérés comme synonymes quand ils évoquent l’imperfection humaine opposée à sa pleine réalisation. En radicalisant l’opposition, on peut considérer que l’homme achevé, accompli, c’est-à-dire le citoyen grec, ou plus tard le colonisateur espagnol, est le prototype de l’humain, tandis que le barbare, le primitif et le sauvage sont toujours du côté d’un humain lacunaire parce qu’un certain nombre de caractéristiques, énoncées d’après un état donné de la civilisation, leur font défaut. Les trois substantifs, qui ont en commun de renvoyer au « non parfaitement humain », ne doivent pourtant pas être confondus.

Le primitif constitue le « premier » état de l’humanité et comme le pré-humain en ce qu’il précède et prépare l’avènement de l’humanité. Le sauvage renvoie à l’infra-humain, c’est-à-dire à une infériorité ontologique bien distincte de la simple antériorité chronologique du primitif.

Le barbare qui, nous le savons après les douloureuses expériences du XXe siècle, peut surgir de l’intérieur même de la civilisation, manifeste son côté « anti-humain » dans un geste de refus de l’humanité de l’autre. Comme le remarque Jacques Boulogne, à qui sont empruntées ces définitions, ces trois notions nous invitent à nous interroger sur la possibilité de distinguer des degrés dans l’humain. En schématisant à l’extrême, et donc au risque de caricaturer quelque peu les positions d’auteurs servant ici de repères, on peut avec lui, classer ainsi les types de réponse de la pensée occidentale.

« Elles se rangent dans trois catégories principales : certaines affirment que l’humanité en vieillissant progresse et que plus elle s’éloigne de son point de départ, meilleure elle devient (Condorcet, Hegel, Comte) ; d’autres soutiennent exactement le contraire et prétendent qu’on assiste, au cours du temps, à une dégradation continue de l’état originel bien supérieur à celui que nous connaissons (Rousseau et Nietzsche) ; le troisième type de thèse propose une vision cyclique de l’histoire, qui serait périodiquement marquée de rétrogradations et notamment de retours à la barbarie, à la sauvagerie ou au primitivisme (Vico) [2]. »

On voit donc que la croyance en une régression de l’humanité porte en germe la réhabilitation du primitif et du sauvage, voire du barbare. Le primitif n’est plus alors l’état premier de l’homme, le pré-humain, le sauvage n’est plus l’inférieur ; ils représentent désormais l’humain originaire, l’humain non contaminé par la civilisation. On sait quel usage fera le XVIIIe siècle, que l’on songe à Diderot et à Rousseau, du mythe du bon sauvage, de l’homme à l’état de nature dont la civilisation n’a pas encore ruiné le bonheur primitif. Le sauvage — celui qui vit, selon l’étymologie, dans la forêt (silva) — ne connaissant pas la dégradation de la vie citadine, offre le modèle d’une existence innocente et heureuse. Euripide avait ouvert la voie à une conception analogue de la sauvagerie, contrairement à Eschyle et Sophocle qui n’y voyaient qu’une régression à la vie fruste et animale.

« Elle [la sauvagerie] correspond à une autre opposition, entre le monde frelaté des artifices de la ville et le milieu naturel de l’authenticité, une opposition qui remplace celle qui, au nom du progrès, dévalorise l’état originel et privilégie les conditions d’existence présentes. Il faut cependant ajouter qu’Euripide différencie deux sauvageries et que celle qu’il célèbre, loin de signifier le retour au primitivisme, et par là-même à la bestialité, se définit par l’expérience du divin […]. De ce point de vue, le sauvage contrairement à ce qu’il est devenu actuellement pour nous ne relève pas de l’infra-humain, mais ressortit plutôt à l’humain pleinement réalisé, voire au supra-humain [3]. »

Mais c’est à la barbarie caractérisée comme anti-humaine qu’il convient de s’arrêter.

Parce que notre époque a connu et connaît encore des exterminations dont la Shoah a représenté le tragique sommet, parce que l’exclusion hors des frontières de l’humain a été le motif de cette barbarie, nous avons été conduits à visiter à nouveaux frais notre culture et notre passé. Mais qu’est-ce que l’humain et l’humanité dont nous parlons alors ? Trois significations qu’il faut distinguer s’offrent à nous. Sur ce chemin, la réflexion philosophique qui a accompagné la création de la notion de « crime contre l’humanité » a conduit à une utile clarification [4].

En une première acception, l’humanité, c’est le sentiment éprouvé à la vue de la détresse d’autrui. On peut le nommer compassion, pitié, bienveillance. La dureté du cœur, la brutalité des mœurs, la violence exacerbée contredisent ce sentiment d’humanité.

Un deuxième sens s’offre à nous : l’humanité, c’est le genre humain rassemblé, distinct du monde des dieux et des animaux. Cette idée, fruit d’une longue maturation a été acquise non sans mal au long des siècles. L’humanité en son universalité est une conquête qui doit beaucoup à plusieurs sources parmi lesquelles le judaïsme et son introduction inédite d’une origine commune à tous les hommes puisque, d’une part, ils sont les enfants de Dieu et, d’autre part, selon le mythe biblique, ils descendent d’un unique couple, Adam et Ève.

Enfin, et c’est une troisième signification, l’humanité, c’est aussi un mot abstrait qui désigne le propre de l’homme, ce qui le distingue de l’animalité, ce qui fait qu’un homme est un homme, avec ses caractères propres, comme l’usage de la parole et de la raison, la capacité à s’organiser en société, l’aptitude à la liberté, la possibilité d’accéder à des formes symboliques comme celle de l’art et de la religion. Et sans écarter les êtres vulnérables dont les traits empiriques pourraient ne pas correspondre à toutes ces caractéristiques à l’image des nouveau-nés ou des personnes diminuées par l’âge, la maladie, le handicap.

L’humanité, au premier sens, celui de compassion, est celui que nous refusons assez spontanément au barbare qui, dans le sens usuel d’aujourd’hui, désigne quiconque fait preuve d’une violence paroxystique, gratuite, impitoyable, insensible. Le barbare est inhumain parce qu’il se laisse aller à une cruauté implacable. Quand nous qualifions les membres de Daech de « barbares », c’est ce sens que nous retenons, que ses cibles soient choisies ou qu’elles soient aveugles. Pourtant, à nous en tenir à cette définition, nous risquons alors de passer à côté d’une autre figure terrifiante de la barbarie, celle qui refuse à certains hommes le statut d’être humain aux deux autres sens qu’on vient d’indiquer : d’une part, « appartenant au genre humain », d’autre part, « doté des traits caractéristiques de l’humain ». Ce n’est pas un hasard si des philosophes comme Vladimir Jankélévitch ou Hannah Arendt, juifs meurtris par le Shoah, et plus attentifs que quiconque à nommer en vérité ce qui c’était passé, ont choisi de ne pas se focaliser sur le premier sens du mot d’humanité, celui de compassion. Car la barbarie des nazis fut d’une autre nature que la simple absence de bienveillance à l’égard de leurs victimes. C’est ce que dit Hannah Arendt en termes cinglants quand elle critique la réduction des crimes contre l’humanité à « des « actes inhumains », comme si les nazis avaient seulement manqué de gentillesse, ce qui est assurément l’euphémisme du siècle [5]. »

Si l’on donne au mot humanité le sens de genre humain, le génocide des juifs fut bien une mutilation du genre humain, une amputation délibérée de celui-ci, un retranchement de la communauté des éléments porteurs d’une culture, d’une tradition, d’une religion. Et cette exclusion épouvantablement raisonnée des juifs hors de l’humanité (la communauté des humains) fut rendue possible par l’affirmation que manquaient chez ces êtres les traits caractéristiques qui spécifient l’humanité (le fait d’être un humain). Dans Mein Kampf, les juifs sont décrits à l’aide du vocabulaire de la parasitologie (ver, pestilence, porteur de bacille, araignée, rat, sangsue, vampire etc.). Selon Primo Lévi l’antisémitisme hitlérien « est plus barbare que tous ceux qui ont précédé. […] Les juifs ne sont des êtres humains qu’en apparence : en réalité, ils sont quelque chose de différent, d’abominable et d’indéfinissable, « plus éloignés des Allemands que les singes des hommes [6] » ». Si donc les juifs devaient être éliminés, ce n’était pas en raison de leur appartenance à une communauté humaine singulière, selon la visée d’un ethnocentrisme classique, si l’on peut dire, mais, beaucoup plus gravement, c’est parce qu’ils n’étaient pas des hommes.

Dans sa caractérisation des crimes contre l’humanité, Jankélévitch – délaissant comme Hannah Arendt, la notion d’humanité entendue comme simple compassion – retrouve les deux autres acceptions de ce terme. « Mais avant tout, ce sont, dans le sens propre du mot, des crimes contre l’humanité, c’est-à dire des crimes contre l’essence humaine ou, si l’on préfère, contre l’« hominité » de l’homme en général ». Et un peu plus loin, il parle d’« un crime contre le genre humain [7] ».

Pour conclure

J’ai laissé en suspens, me promettant d’y revenir, la formule de Lévi-Straus selon laquelle « le barbare est celui qui croit à la barbarie ». Cette affirmation, sans doute trop unilatérale, fait courir le risque d’un relativisme sceptique, déjà en germe dans certaines formulations de Montaigne. Si nous avons renoncé à opposer les barbares à « la » civilisation, et si, malgré les sursauts, apeurés et périlleux, de ceux qui voient dans l’afflux des migrants de nouvelles invasions barbares, ressuscitant ainsi le couple « eux-nous », nous ne pouvons pas nous satisfaire d’une dissolution de la notion de barbarie au nom d’une tolérance respectueuse de l’infinie variété des sociétés. Car si tout le monde est barbare, personne ne l’est. Autrement dit, nous récusons légitimement l’idée de la domination d’une culture particulière qui monopoliserait le titre de civilisation (au singulier), nous ne pouvons pas nous dispenser d’une conception de l’humain et donc de l’inhumain englobant différentes formes de barbarie.

Prenant acte de l’impossibilité de restaurer un sens positif au mot de barbare dans le langage d’aujourd’hui, et mesurant le danger de résurgence du mot pour désigner celui qui provoque la peur au sein du couple « eux-nous », ma proposition sera donc de comprendre la notion de barbare en référence à la notion d’humanité [8], mais dans les trois significations de ce dernier terme, y compris du premier, celui qui renvoie au « sentiment » d’humanité, malgré les réticences d’Hannah Arendt.

Barbare, donc, est celui qui, incapable d’humanité, peut non seulement ne pas être affecté par la souffrance d’autrui, mais encore prendre plaisir à cette souffrance. Il ne manque pas seulement de gentillesse selon la remarque ironique d’Hannah Arendt, car c’est l’authentique compassion qui lui fait défaut, cette capacité à se laisser émouvoir par la détresse de son semblable [9]. Nous pouvons et devons qualifier de barbares les mises en scène macabres des djihadistes, comme les décapitations filmées ou les attentats odieux avec lesquels nous devons désormais vivre. Barbare, selon l’usage de la langue commune est donc une sorte de synonyme d’inhumain. Le barbare est un être manquant du plus élémentaire sentiment d’humanité selon le premier sens répertorié d’absence de sensibilité, de compassion, c’est un être démesurément violent, aveugle dans ses actes criminels. Mais sans oublier, malgré les mœurs policées qui sont devenues les nôtres que la possibilité de la violence est tapie à l’intérieur de chacun de nous : dans notre histoire et aussi dans notre présent.

Dans notre histoire, puisque cette barbarie justement dénoncée par Montaigne a habité nos siècles antérieurs. Avant même les guerres de religion, l’Europe a été le théâtre de brutalités et de tortures que nous pouvons qualifier de barbares selon le sens courant. Les forfaits commis sous la Révolution, de part et d’autre, habitent toujours notre mémoire. Dans notre présent, puisque ce sont des enfants de la République française qui, aujourd’hui sont capables de sombrer dans l’horreur. Nous avons enfanté la barbarie, quand nous voyons, avec effroi la fascination exercée par Daech sur certains de nos concitoyens, en nombre plus important qu’on ne veut bien l’admettre. Ou par des actes d’une atrocité rare, comme ceux commis contre Ilan Halimi, ce jeune homme enlevé en 2006 par le « gang dit des barbares », avant d’être séquestré et torturé à mort ou plus récemment, contre son homonyme, Sarah Halimi, sexagénaire défenestrée par un meurtrier au sujet duquel l’expert psychiatre a parlé de « déferlement barbare [10] ». Ces barbares nous rappellent que la tentation de la barbarie peut aussi surgir au sein des nations éduquées que nous nous vantons d’être, en particulier quand la peur du barbare conduit à ouvrir des prisons illégales et des camps de torture [11].

Mais cette barbarie, si odieuse soit-elle, est à différencier de celle qui a consisté, au sein d’une nation ayant donné à l’humanité des savants, des philosophes, des musiciens parmi les plus admirables, à décider que les juifs n’étaient pas des hommes.

On avait voulu amputer le genre humain d’une portion de celui-ci.

On avait refusé le statut d’humain à des hommes.

Le rejet hors humanité, rationnellement légitimé et froidement exécuté, atteignit alors un degré de barbarie inédit dans l’histoire. C’était il n’y a pas si longtemps.

La Rochelle, 8 octobre 2017.

Jacques RICOT,

Bibliographie

- DROUMAGUET Yvan, L’humain et le barbare, Rennes, Apogée, 2015.

- GUIRLINGER Lucien, Le barbare est-il celui qui croit en la barbarie ?, Vallet, M-editer, s.d.

- LÉVI-STRAUSS Claude, Race et histoire, Paris, Gonthier, [1952], 1961.

- RICOT Jacques, Étude sur l’humain et l’inhumain, Pleins Feux, [1997], 2004.

- RICOT Jacques, Du bon usage de la compassion, Paris, Puf, 2013.

- TODOROV Tzvetan, La peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Paris, Robert Laffont, 2008.

- TODOROV Tzvétan, La Conquête de l’Amérique. La question de l’autre. Paris, Points-Seuil, 1991.

- VAYDAT Pierre (dir.), « Le Barbare, le Primitif, le Sauvage », Études inter-ethniques, Université de Lille III, 10 1995.

 

[1] RICOT Jacques, Étude sur l’humain et l’inhumain, Nantes, Pleins Feux, [1997], 2004, p. 84-87.

[2] BOULOGNE Jacques, « Le barbare, le primitif et le sauvage dans la tragédie grecque », in Études inter-ethniques, op. cit., p. 28.

[3] Ibid, p. 46-47.

[4] Je suis redevable à Pierre TRUCHE, le procureur du procès Barbie, de la classification présentée ici et qui a structuré mon propre travail dans Étude sur l’humain et l’inhumain. Pierre TRUCHE, “ La notion de crime contre l’humanité ”, Esprit, mai 1992, n° 181, p. 67-68.

[5] ARENDT Hannah, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Paris, Gallimard, [1963], 1991, p. 442.

[6] LÉVI Primo, Si c’est un homme, Paris, Julliard, [1958], 1990, p. 208.

[7] JANKÉLÉVITCH Vladimir, L’imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité. Paris, Seuil 1986, p. 22 et 25.

[8] C’est aussi ce à quoi invitait Claude Lévi-Strauss quand il identifiait le barbare à celui qui ne possédait pas la « pleine humanité ».

[9] RICOT Jacques, Du bon usage de la compassion, Paris, Puf, 2013.

[10] « Le fait qu’elle [la victime] soit juive l’a immédiatement diabolisée et a amplifié le vécu délirant, a focalisé sur sa personne le principe diabolique qu’il fallait combattre et a provoqué le déferlement barbare dont elle a été la malheureuse victime. Autrement dit, le crime de Kobili Traoré est un acte délirant et antisémite ». Timothée BOUTRY, expert psychiatre, cité par Le Parisien, 14 septembre 2017.

[11] C’est l’inquiétude dont témoigne, parmi d’autres, Tzvetan TODOROV, La peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Robert Laffont, 2008.