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Le rire des Humanistes ou le périlleux exercice d’un contre-pouvoir [4/4]
vendredi 15 août 2014
par Annie WELLENS
popularité : 4%

Pour se venger de sa disgrâce, il compose trois des satires les plus cinglantes que la langue anglaise ait jamais données. Au fil des pages, vous rencontrerez un perroquet fou, oiseau de malheur toujours prêt à déblatérer sur la société de cour : un Clout, très plouc, faux rustre et vrai roué, qui piétine les restes d’un royaume en ruine et le poète lui-même qui, posté à un carrefour, tire à boulets rouges sur le palais de pacotille où trône son ennemi juré [1].

Déjà, la lecture de la « quatrième de couverture » laisse deviner la volupté éprouvée par Pierre Troullier, premier traducteur français de cette trilogie, à se confronter avec un auteur maniant vertigineusement les formes littéraires et le jeu verbal. Les notes de bas de page du traducteur en deviennent un régal, comme, par exemple, au sujet du mot anglais « culerage » : Le mot culerage, orthographié dans certaines leçons colerage, donne bien du fil à retordre. Faut-il comprendre qu’il s’agit du curage, nom vulgaire du polygonum hydropiper, dit aussi poivre d’eau, persicaire âcre ou persicaire brûlante ? Et si culerage désignait une rage de cul ? Peut-on enfin y voir un mot-valise associant choler (la bile) et rage ? Ces trois sens s’interpénètrent et le mot s’enrichit d’autant [2]. On comprend mieux pourquoi Pierre Troullier voit dans les textes de Skelton un « tourbillon » autant qu’une « joyeuse macédoine ».

Vas-y, Perroquet, cause ! écrit selon un style hérité du poète médiéval Chaucer (1342-1400) stigmatise, entre autres sujets d’énervement, les tractations menées par le cardinal Wolsey pour se faire élire pape. Sous le couvert des plumes de Perroquet, Skelton se déchaîne : Il triomphe, il trompette, il flanque tout par terre […] Sa gueule de loup bée au vu de la couronne / Craignons qu’il ne se coiffe avec une tiare [3]. A noter que cet humaniste rejoint les anti-humanistes, participant à la guerre des grammairiens au sujet des méthodes d’enseignement du latin, et à la bataille des Troyens contre la création de chaires de grec [4]. Perroquet lance une pique contre ceux qui ne jurent que par les textes originaux grecs : Nos Grecs se sont vautrés dans la cuvette argienne ; / Vous dissertez en grec sur le sens de couillon, / Mais vous cherchez parmi les constellations ; / Ils grattouillent la Bible, elle attrape la gale : / Vous voulez réformer, la réforme est bancale [5]. Pierre Troullier y voit une possible attaque contre la traduction du Nouveau Testament en latin à partir des textes grecs publiée par Érasme, lequel pourtant avait tenu Skelton en haute estime, écrivant : La Grèce a reconnu sa dette envers Homère, / Mantoue la sienne envers Virgile : / A Skelton désormais il faut que l’Angleterre / Soit redevable de son style [6].

Les grands d’Angleterre et les intellectuels n’ayant pas apprécié les propos jugés trop hermétiques, sinon incohérents, de Perroquet, Skelton contre-attaque avec un nouveau personnage, Clout le Plouc : Perroquet, fou qui sait tout sur tout, laisse la place à Clout, Monsieur Tout-le-monde qui ne sait rien à rien. La politique cède le pas à la religion [7]. Le style lui-même change : abandonnant le modèle poétique de Chaucer, Skelton invente une forme nouvelle que son traducteur n’hésite pas à qualifier de « rap » avant la lettre. Le chancelier-cardinal Wolsey continue d’être une cible, d’autant qu’il est devenu légat du pape , cumulant ainsi les pouvoirs spirituels et temporels : Je sais sans être un sage / Que ça merdoie à chaque étage : / Car le pouvoir temporel / Charge le spirituel […] Les prélats prennent la pose / Et se montrent si altiers / Qu’on dirait qu’ils vont voler / Par-delà la voie lactée [8]. Clout détaille, non sans plaisir, tous les reproches populaires faits aux élites défaillantes, dont l’orgueil des évêques, l’ignorance du bas clergé, la manière de vivre des ordres mendiants (Les quatre ordres mendiants, / Menteurs arracheurs de dents. / Quand ils quêtent leur nourriture, / Ils absolvent contre facture [9]). La progression des hérésies est dénoncée, dont la montée du luthéranisme : Je vise dans ma chronique / Ceux qui sèment la panique / par leurs propos séditieux / Et leurs actes pernicieux / Contre notre mère l’Eglise, / Que leur lutte intestine brise [10]. Pourtant, en 1523, un an après la diffusion (discrète) de sa trilogie, Skelton se réconciliera avec Wolsey, et, à sa demande, écrira contre Luther.

Faites un tour à la Cour, écrit dans le même style que Clout le Plouc, déplore la faiblesse des nobles qui se soumettent au tout-puissant Wolsey, incompétent politiquement (ce n’est pas encore l’heure de la réconciliation avec lui) mais ici, l’auteur ne se cache plus derrière un personnage : Plus de masque, plus de détour : Skelton le poète ne peut pas tolérer ce que le courtisan Skelton a vu quand il était en grâce. Il est d’ailleurs assez émouvant de lire, au commencement de l’œuvre, l’aveu d’un homme vieillissant dont l’âge est une faiblesse incurable pour revenir dans l’arène, mais qui cependant en rêverait [11]. L’âge, cependant, ne tarit pas son inspiration dévastatrice, particulièrement lorsqu’il s’en prend encore et encore à Wolsey : Asmodée, du fond de l’enfer, / Enfle ses membres et sa chair / Pour prendre Dalila par terre, / Donzelle qui sait y faire. / Adieu, Philosophie ! / Adieu, Théologie ! / Bienvenue Dame Simonie / Et Dame Gloutonnerie, / Buvons, mangeons en bande / L’hypocras et la viande ! [12]. Il épingle, ou plutôt il cloue au pilori le mépris de Wolsey envers les nobles : Il les enguirlande et les raille : / « Enfants de putain ! Valetaille ! Voyous, fils de bouseux, / Ribauds à la mords-moi le nœud ! / Bande de clodos débraillés, / Ruffians crados, poules mouillées ! » [13]. Le ton monte encore et voici son ennemi comparé au Diable, et même, estimé plus fort que lui : Il mettrait l’enfer à rôtir / Suivant son bon plaisir. / C’est un sinistre sire, / Du pouvoir tellement gaga, / Un tel potentat, / Qu’il ferait se prosterner / Lucifer enchaîné / Et gouvernerait aux gens / Sur le trône de Satan [14].

La finale explose comme un feu d’artifice nourri des mille et une folies engendrées par le comportement de Wolsey, véritable malade diagnostiqué par Skelton comme tout à fait fêlé du siphon [15]… ours bon à rien… veau bouffi… chardon piquant… scélérat d’Angleterre… Pitié, lisez mes vers moqueurs ; / Rien n’est pire qu’un plouc dans la plus haute sphère [16]. Autant dire que la boucle est bouclée.

Annie Wellens

 

[1] John Skelton, Vas-y, Perroquet, cause ! suivi de Clout le Plouc et Faites un tour à la Cour. Trilogie satirique traduite de l’anglais en vers par Pierre Troullier, collection Le miroir des humanistes, éd. Les Belles Lettres, 2008.

[2] Ibid. p. 221, note 22.

[3] Ibid. p. 48.

[4] Ibid. p. 14.

[5] Ibid. p. 30.

[6] Ibid. p. 13.

[7] Ibid. p. 58.

[8] Ibid. p. 62-64.

[9] Ibid. p. 104.

[10] Ibid. p. 118.

[11] Ibid. p. 130.

[12] Ibid. p. 142.

[13] Ibid. p. 164.

[14] Ibid. p. 184.

[15] Ibid. p. 198.

[16] Ibid. p. 200.