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Le rire des Humanistes ou le périlleux exercice d’un contre-pouvoir[3/4]
mardi 15 avril 2014
par Annie WELLENS
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Il est savoureux de constater que ces lettres publiées anonymement entre 1515 et 1517 furent attribuées, parmi d’autres auteurs possibles, à Érasme, alors que, dans le même temps, et de la même façon, on attribuait le Jules privé de Paradis à Ulrich von Hutten, son ami. Nous avons vu qu’Érasme est bien l’auteur de Jules, et, même si quelques érudits hésitent à trancher définitivement la question, von Hutten est désormais reconnu comme l’auteur des Lettres des hommes obscurs. Ce chevalier allemand qui maniait la satire à merveille, entendait soutenir l’humaniste Jean Reuchlin accusé par l’Inquisition de Cologne de défendre les Juifs. La situation était particulièrement complexe : Reuchlin luttait contre les théologiens de Cologne. Mais ceux-ci luttaient contre les juifs qui avaient eux-même à se défendre contre les politiques qui les rançonnaient. Les humanistes défendaient Reuchlin, mais ils luttaient également avec acharnement contre les scolastiques qui leur barraient l’accès aux universités. Les franciscains luttaient pied à pied contre les dominicains pour contrôler ces mêmes universités. Les différentes factions du clergé prenaient parti pour les uns ou pour les autres, suivant leurs intérêts du moment. Les princes laïcs et religieux faisaient de même [1].

Von Hutten, rompu à l’art de la satire, composa ces lettres grotesques en les attribuant à des moines ou théologiens (les « hommes obscurs), écrivant à leurs confrères de Cologne antireuchlinistes. Les auteurs supposés se ridiculisaient eux-mêmes par l’étalage de leur vulgarité et de leur stupidité. Leurs noms sont d’ailleurs on ne peut plus évocateurs : Maîtres Bernard Brossareluire, Jean Lève-le-coude, Pierre Picolendouce, François Bécasson, Hildebrand Gronichon, Jean Dubois-qui-craque… pour ne citer que les appellations les plus convenables. Toutes les missives, ou presque, sont adressées, quant à elles, à « Maître Ortwin Gratius, professeur de Bonnes Lettres à Cologne ». Il ne s’agit pas d’un nom fictif, mais de celui du traducteur, d’allemand en latin, des ouvrages de Pfefferkorn, un auteur qui s’en prenait aux Juifs et réclamait la saisie et la destruction par le feu de tous leurs livres . Ortwin Gratius était comparé par Reuchlin à un singe, [et par] Luther à un chien, à un loup dans la bergerie et à un crocodile. L’homme était un représentant typique des nobles pauvres qui avaient réussi à se faire une place honorable (quoique peu lucrative) dans la société, grâce à leurs talents intellectuels, en devenant clercs [2].

Le style de ces lettres se situe entre celui d’Érasme et celui de Rabelais, dans un latin étonnant et détonant qui a fait la joie du traducteur-éditeur, Jean-Christophe Saladin : […] un latin épouvantable, truffé de barbarismes, solécismes et macaronismes en tout genre. Pour tout dire, on a souvent l’impression, en les parcourant, de lire du français à peine maquillé de latin, ou plus exactement du thème latin écrit par un cancre [3]. Von Hutten va au-delà du « macaronisme » classique qui désigne un terme étranger inséré dans un texte par ignorance ou fatuité, il « macaronise » également la syntaxe. La subtilité est alors à son comble : Pour repérer à coup sûr de tels macaronismes, il faut alors opérer une rétro-traduction en relisant la phrase comme si c’était de l’allemand, ou de l’italien (ou du français), dans lesquels on aurait simplement remplacé les mots par des mots latins, en conservant la construction « moderne ». L’effet est garanti [4]. La subtilité se transforme en rouerie lorsque l’auteur de ce livre résolument voué à la défense de Reuchlin, semble parler d’autres choses, en citant « par hasard » l’humaniste. J.C. Saladin repère huit grands thèmes liés à la polémique, certaines lettres abordant plusieurs thèmes à la fois : la littérature et les universités ; les débats scolastiques ; la vie dissolue des religieux ; l’Affaire Reuchlin ; l’armée des reuchlinistes ; celle des anti-reuchlinistes ; la magie noire et la médecine ; les mœurs de la Cour romaine.

Mais il est temps d’en venir à la dégustation du texte lui-même, ici en français, à travers quelques passages de la lettre de « Thomas Rapetasseur, bachelier formé en théologie, bien qu’indigne » à « Monsieur le superexcellent et non moins savantissime Seigneur Ortwin Gratius de Deventer, poète, orateur et philosophe, non moins que théologien, et encore plus s’il voulait » :

[…] Récemment, il y a eu ici un « banquet d’Aristote ». Les docteurs, les licenciés, ainsi que les maîtres, étaient de très bonne humeur. Et moi, j’y étais aussi. En apéritif, nous avons bu trois coups de vin doux, et pour la première tournée, nous y avons trempé des petits pains frais, et nous avons fait chabrot. Ensuite, nous avons eu six plats de viande, poulets et chapons, et un plat de poissons. Entre chaque plat et le suivant, nous buvions du vin de Kötzschenbrod, du Rhin, et de la bière d’Eimbeck, ainsi que de Torgau et de Naumburg. Les maîtres étaient bien contents et ils ont dit que les nouveaux maîtres les avaient bien traités et leur avaient fait un grand honneur.

Alors, les maîtres se sont mis à rire et ils ont commencé à discuter avec science de questions importantes. Et l’un d’entre eux a demandé s’il fallait dire « Maît’ Notrisant » ou bien « Not’ Maîtrisant », quand on voulait parler d’une personne apte de naissance à devenir docteur en théologie – comme actuellement à Cologne le Père Dietrich de Gouda à la langue de velours, frère de l’ordre des Carmes, qui est le très vénérable légat de la sainte université de Cologne, artien très avisé, philosophe, argumentateur, et théologien superéminent.

Maître Petitpainchaud lui a répondu aussitôt – c’est mon « pays », et c’est un scotiste très subtil, et il est maître depuis dix-huit ans, et il a été recalé deux fois à la maîtrise, et puis encore une troisième fois, et il a persisté jusqu’à ce qu’on lui donne pour ne pas déshonorer l’université, et il a compris qu’il avait bien fait, et il a beaucoup d’élèves, des petits et des grands, des vieux comme des jeunes – et il a parlé avec une grande expérience, et il a soutenu qu’il faut dire « Not’ Maîtrisant » en un seul mot pour les raisons suivantes : […] vu que les docteurs en sainte théologie ne sont pas appelés « Docteurs » mais « Not’ Maîtres », par souci d’humilité et de sainteté […] Vu qu’ils tiennent dans la religion catholique la place de Notre Seigneur Jésus-Christ […] et que personne ne doit dire du mal d’eux, du fait qu’ils sont nos maîtres à tous. Or, on ne dit pas « Je notre, tu notres, il notre » […] donc, nous devons dire « Not’ Maîtrisant » et non pas « Maît’Notrisant ».

Un second Maître inverse la proposition en défendant le droit de « fabriquer des mots nouveaux », invoquant l’autorité de « L’Art poétique d’Horace ». Alors les maîtres ont beaucoup admiré sa subtilité, et l’un d’entre eux lui a apporté un bock de bière de Naumburg […] et il a trinqué avec Maître Petitpainchaud, et il a dit : « Voilà, Seigneur Maître, ne pensez pas que je suis votre ennemi ! » et il a bu cul sec. Et Maître Petitpainchaud en a fait autant en l’honneur de ceux de Silésie. Et tous les maîtres étaient contents. Et après, les vêpres ont sonné [5].

 

[1] Jean-Christophe Saladin, dans le chapitre « Présentation » in Ulrich von Hutten, Lettres des hommes obscurs, collection Le miroir des humanistes, éd. Les Belles Lettres, 2004, p. 15.

[2] Ibid. p. 17

[3] Ibid. p.12.

[4] Ibid. p. 87.

[5] Ibid. p. 132-134.