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L’évêque Marutha de Maipherkat et les dynastes de Sophanène
jeudi 15 novembre 2012
par Pascal G. DELAGE
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Un dossier familial passablement brouillé…

Notre texte le plus ancien, la Vie grecque ancienne (seconde moitié du Ve siècle) établit un lien entre Marutha et le gouverneur de Sophanène : Il est un district de campagne, dit des Sophanéniens, situé du côté de l’Orient, entre l’Arménie et la Perse ; on n’y trouvait pas la foi chrétienne et la région s’y montrait réfractaire. Au temps de Constantin le Grand, le premier des empereurs romains à être passé au Christ, Jacques, celui de Nitzibée, le saint évêque, ne pouvant proclamer (aux Sophanéniens) la parole de Dieu, suppliait Dieu, en une prière assidue, que lui soit ouverte une porte par laquelle il les mènerait à la lumière de la connaissance de Dieu. Et voici comment fut providentiellement disposée leur conversion à Dieu. Le gouverneur de la Sophanène, qui avait maintes fois voyagé en Arménie et était arrivé au district des Taronais - il n’était pas marié - s’éprit de la fille du gouverneur de la ville ; elle était belle, s’appelait Basista, elle avait changé son nom en Mariamnè, étant chrétienne. Ses parents avaient les Sophanéniens en horreur à cause de leur caractère dur et parce qu’ils n’étaient pas croyants. Or, il se fit que Jacques, le très saint évêque, arriva en ces régions ; et les parents de la jeune fille lui confièrent toute l’affaire. Et, après avoir enquêté et avoir consenti (au mariage), il leur prédit que le peuple de là-bas se convertirait par l’entremise de ce chef [5].

Rappelons que la Sophanène était une petite satrapie située dans les marches méridionales du Royaume d’Arménie, et qu’elle faisait partie de ces neuf provinces que la Perse sassanide avait dû céder à l’Empire romain à la suite de la victoire du César Galère sur le roi Narseh (293-302). Située au sud de la province arménienne d’Asthianène (Hašteank), entre l’Ingilène et l’Arzanène, et s’étirant le long des rives du Tigre, la Sophanène (Copʻkʻ Mec en arménien) était dirigée par des dynastes locaux qui descendaient lointainement des Zariadrides qui régnèrent aux III-IIes siècle avant notre ère sur le royaume de Sophène dont le canton de Sophanène constituait la partie la plus méridionale. Tant les rois arméniens que le nouveau pouvoir romain ne remirent en cause ce régime de quasi-autonomie que revendiquaient ces roitelets qui n’hésitaient pas d’ailleurs à louvoyer entre Rome et Ctésiphon et à négocier leur fidélité au plus offrant ou au plus dangereux. A l’époque du grand évêque Jacques de Nisibe (mort en 337, il avait siégé au concile de Nicée en 325), le Royaume d’Arménie était devenu chrétien à l’époque du roi Trdat, très probablement vers 310. La province arménienne du Taron fut donc christianisée bien plus précocement que la Sophanène. Toutefois il parait peu probable que le mariage des parents de Marutha soit contemporain de l’épiscopat de Jacques de Nisibe car Marutha, toujours actif dans les années 410, a dû naître plutôt vers 350, avec très normalement une accession à l’épiscopat vers la quarantaine. Comme le fait remarquer J. Noret, l’éditeur de la Vie grecque ancienne : « Notons que si Jacques de Nisibe doit avoir quelque lien avec un mariage dont serait issu Marutha, c’est plus aisé à imaginer au niveau des grands-parents du saint qu’au niveau de ses parents, ce qui pourtant n’est pas exclu. » Par contre il est tout à fait plausible qu’un dynaste de Sophanène ait cherché à contracter une alliance avec une famille de naxarars arméniens, l’un et l’autre relevant de la même entité socio-culturelle.

J. Noret renvoyait le lien entre Jacques de Nisibe et Marutha au niveau de ses grands-parents et c’est bien cela que nous laisse entrevoir la Vie arménienne telle que nous connaissons : Cependant comme Dieu voulait sauver cette terre [la Sophanène] et la conduire du temps de l’errance à la connaissance du vrai Dieu, à l’époque du bienheureux Jacques, évêque de Mcbin [Nisibe], le saint homme de Dieu, une femme nommée Mariam, une fille issue la noblesse de l’Arménie, fut donnée comme épouse au grand prêtre des Otayecs qui était le seigneur de ces terres. Par l’entremise de Mariam, le christianisme fut révélé dans ce pays. Elle construisit une église, fonda un monastère et établit des prêtres et clercs pour que soit offert la louange quotidienne due à Dieu. Elle veilla personnellement à ce que ces ministres soient pourvus en tout et elle-même vivait en totale obéissance à la religion chrétienne tant devant Dieu que devant les hommes. Elle gagna son mari au christianisme afin qu’il abandonne le service d’un culte vain et adore le Dieu du ciel et la terre. Par ses bons conseils et les prières quotidiennes qu’elle offrait pour son époux, ce dernier répondit au désir de Mariana et crut au Dieu véridique et il fut baptisé au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Son nom était Marutha, ce qui se traduit par le « Seigneur de la terre » parce qu’il était en vérité le seigneur de ces terres. Et il y eut beaucoup de joie pour cet homme et cette femme qui avaient ajouté à la gloire de notre Dieu. Mais peu de temps après survint la mort de Marutha, l’époux de Mariam, et croyant en Dieu tout-puissant il laissa trois fils nés de Mariam. L’un d’eux devint à son tour le seigneur de la terre et les deux autres furent des généraux qui se placèrent au service des rois, célèbres et glorieux aux yeux de tous. Justifié par la foi et l’espérance, Mariam inhuma son époux comme le font les chrétiens et rendant grâce, elle louait Dieu pour avoir vu son mari mourir croyant en Dieu [6]. Devenue veuve, Mariam se rendit en pèlerinage à Antioche où elle fit ses dévotions aux sanctuaires chrétiens fondés en l’honneur des proto-martyrs juifs Eléazar et de la Mère des sept Frères (2 Mc 6 et 7). Et y ayant reçu une vision angélique qui l’assurait que ses prières ne seraient pas vaines, elle retourna chez elle. Mariam avait un petit-fils, né de son fils qui était le « Seigneur de la terre ». Son cœur était joyeux et elle rendit grâce à Dieu tout-puissant. Elle le fit baptiser par le prêtre Marmara qui craignait Dieu et elle l’appela du nom de son grand-père Marutha. Elle résolut que par cet homme, Dieu visiterait cette terre car en cet enfant se manifesterait la grâce divine. Cinq ans plus tard, Mariam lui donna pour maître le prêtre Marmara qui craignait Dieu. Celui-ci lui apprit à lire et il l’instruit dans les voies de la sagesse de la vie et dans la foi en la justice. Lorsqu’il eut atteint l’âge de la perfection du Christ [7], comme il semblait être dotée de toutes les grâces divines et agréable à Dieu et l’homme, il le nomma diacre, puis prêtre de l’église de Dieu qui avait été bâtie par sa grand-mère Mariam. Il sut et comprit que vaine est cette vie et il fit le choix de la voie de la sainteté et la justice [8].

 

[5] Vie grecque ancienne, trad. J. Noret

[6] Vie arménienne, 18

[7] 33 ans

[8] Vie arménienne, 19-20