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De la pluie aux larmes, que d’eau ! que d’eau !
dimanche 15 juillet 2012
par Annie WELLENS
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Alors que l’an dernier, Bessus ami, nous déplorions une chaleur estivale accablante, nous subissons cet été une pluie éternelle, maudite, froide, pesante ; jamais ne changent ni sa qualité ni sa violence [1].

Nous l’avons cependant bravée, Silvania et moi, pour aller célébrer auprès des moines de Saint Oyend, la mémoire de saint Benoît le 11 de ce mois. Ils ont à cœur d’honorer celui qu’ils reconnaissent comme le Père des moines d’Occident bien qu’eux-mêmes ne pratiquent pas la Règle bénédictine, mais celle de Tarnade [2], depuis maintenant un siècle, prescrivant l’usage de la louange perpétuelle. Silvania, dont l’esprit primesautier grandit à mesure qu’elle avance en âge (mais j’aurais mauvaise grâce de m’en plaindre) m’a fait discrètement remarquer que, dans les groupes d’orants qui se succédaient pour assurer la laus perennis, plusieurs moines sombraient dans un sommeil sinon perpétuel, du moins, au long cours, « mais pas tous en même temps, me précisa-t-elle, peut-être établissent-ils entre eux un ordre d’endormissement, au nez et à la barbe de leur abbé ».

Plutôt que d’approfondir la question soulevée par mon épouse, j’ai préféré me remémorer les premiers ermites qui ont habité ces lieux voici bientôt deux siècles [3], en relisant quelques passages de la vie de Romain et de Lupicin. Certes, leur désert n’était pas celui de l’Egypte dont le sable chauffé à blanc par le soleil s’étend à perte de vue, mais un désert « chevelu », fait de forêts sauvages, sombres et humides, comme le signifie d’ailleurs le nom de « Jura ». Il est émouvant de constater que si les paysages physiques diffèrent, engendrant des « climats » différents comme pour les vins, une même géographie spirituelle relie les Abbas égyptiens et nos Pères jurassiens. Avec certainement, chez ces derniers, une passion moindre pour les exploits ascétiques : d’aucuns en concluent que le tempérament gaulois n’est pas très endurant, alors que j’y vois pour ma part un sage respect de la nature humaine.

Pendant notre séjour au saint monastère, nous avons d’ailleurs pu apprécier la compatissante attention des moines pour ce qui se passe au-delà de leurs murs. L’incessante pluie, en cette période de moissons et de mûrissement des vignes, fait des ravages dans la campagne. Des paysans désespérés sont venus demander aux moines de prier pour eux, ce qu’ils ont fait en ajoutant à leur psalmodie du soir une hymne que je ne connaissais pas : « Pour implorer la cessation de la pluie ». Impressionné par la qualité littéraire de ce texte anonyme, j’ai demandé à l’abbé de me le faire copier. Mais je ne résiste pas au plaisir, bien que le sujet soit douloureux, de t’en offrir déjà quelques prémices : Les nuages ont assombri la voûte du ciel / Et, le soleil enfui, voilent le jour / Depuis longtemps nous vivons dans une nuit continuelle / Privée d’étoiles et veuve de lune… Abandonnant leurs cultures, les cultivateurs en larmes / contemplent la ruine lamentable de leur labeur / La moisson heureuse nage… J’attire ton attention sur cette dernière phrase, et sur la strophe suivante qui utilisent à première vue l’art de décrire des choses impossibles (les adynata dont nous sommes familiers) : Tu vois les hauts toits des maisons emportés / Les toits se poser après avoir changé d’emplacement / Les poissons jouer au milieu des oiseaux tristes / Les poissons jouer sous les toits tremblants. Mais ici, la figure, jusque là plaisante, de l’impossible bascule vers la représentation d’une réalité terrifiante.

De la pluie aux larmes : Augustin dont je relis les « Confessions » me fait naviguer entre « torrent de larmes » et « fleuves de pleurs ». Te souviens-tu, ami fidèle, que dans ses « Soliloques » il écrivait, je le cite de mémoire, que l’amour est impatient et qu’il ne saurait mettre fin à ses larmes avant de posséder ce qu’il aime ?

Mais il est temps de mettre fin, en ce qui me concerne, à cette missive, selon le conseil de Virgile dans ses « Bucoliques » : Fermez les rigoles, garçons : les prés sont assez abreuvés.

Bacchus

 

[1] Il est troublant de constater que Bacchus, au VII ème siècle, qualifie cette pluie avec les mots qui seront, au XIV ème , ceux de Dante pour décrire la manière dont sont punis les gourmands dans le troisième cercle de l’Enfer. Hasard ou preuve d’une circulation souterraine de cette correspondance ?

[2] Bacchus utilise ici le nom originel du lieu, dans l’actuel canton du Valais en Suisse,où Sigismond, roi des Burgondes, fonda en 515 l’abbaye Saint Maurice d’Agaune. Il y fit adopter en 516 la pratique de la laus perennis initiée vers 425 par Alexandre l’Acémète et ses moines éponymes (les acémètes, c’est-à-dire les « sans sommeil ») à Constantinople.

[3] Ici, une nouvelle confirmation quant à la datation de cette correspondance : milieu du VII ème siècle. Pour ne pas alourdir davantage les notes, nous passerons désormais sous silence ces concordances déjà suffisamment nombreuses.

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