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Victoire de l’abeille sur l’araignée par K.O.
jeudi 20 octobre 2011
par Annie WELLENS
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À ce discours l’araignée, s’étant donné, à force de s’enfler, le véritable volume d’un disputeur ardent et impétueux, commença à argumenter dans le véritable esprit de la controverse, bien résolue de pousser ses preuves avec toute la scurrilité d’une harengère, de n’avoir aucun égard aux objections, et de ne point changer de sentiment à quelque prix que ce fût.

« Je crains bien, dit-elle, de me faire tort en me comparant à une malheureuse comme toi. Tu n’es qu’une vagabonde, une gueuse, qui n’a ni feu ni lieu, ni provisions, ni héritage ; tes parents ne t’ont donné qu’une paire d’ailes, et un impertinent basson dont le bourdonnement te fait donner au Diable ; tu ne trouves ta substance que dans un brigandage universel, tu n’es que la flibustière des campagnes et des jardins, et tu as tant de penchants pour le larcin que tu dérobes les orties comme les violettes, simplement pour le plaisir de dérober. Pour moi je suis une héritière considérable enrichie par la nature même, et c’est de mon propre corps que je tire tout ce qui m’est nécessaire pour ma subsistance. Mon habileté égale mes trésors, et pour te faire voir quels progrès j’ai fait dans les mathématiques, examine bien ce château : non seulement tous les matériaux en sont émanés de ma substance même, mais mes propres mains l’ont bâti, j’en suis l’architecte moi-même. »

« Je suis bien aise, repartit l’abeille d’une manière gaie et tranquille, que vous daigniez avouer que j’ai acquis mes ailes et ma musique par des voies légitimes et que je n’en suis redevable qu’à la nature. Il est à croire pourtant que la Providence ne m’aurait pas accordé ces deux dons considérables sans les destiner aux fins les plus nobles.  » Je vous avoue volontiers que je vais chercher ma subsistance dans les campagnes et dans les jardins, et que je n’en épargne pas les moindres fleurs ; mais ce que j’en recueille m’enrichit, sans leur rien faire perdre de leur beauté, de leur goût et de leur odeur. Je dirai peu de chose de votre habileté dans l’architecture et dans les mathématiques. Je vois assez que dans cet édifice, dont vous êtes si fière, il y a du travail et de la méthode, mais il est évident par une seule expérience, également fâcheuse pour vous et pour moi, que les matériaux n’en valent rien, et j’espère que désormais vous aurez autant d’égard à la solidité de la matière qu’à la méthode et à l’art. Vous vous vantez avec beaucoup d’ostentation que vous n’avez pas la moindre obligation à aucune autre créature, et que vous tirez de vous-même tout ce qui vous est nécessaire. S’il est permis de juger de la liqueur contenue dans un vaisseau par celle qui en sort, tout ce discours pompeux veut dire seulement que votre poitrine est un magasin d’ordure et de poison, et quoique je n’aie pas le moindre intérêt à diminuer la provision que vous possédez de l’une et de l’autre de ces richesses, je doute pourtant que pour les entretenir toujours dans une abondance égale, vous n’ayez besoin de quelque secours étranger ; les exhalaisons qui viennent de la terre, suppléent indubitablement aux vilenies que vous dissipez continuellement, et la mort d’un insecte vous fournit du poison pour en détruire quelque autre.  » Pour ne me pas étendre beaucoup sur un sujet aussi désagréable, je vous dirai que toute la dispute entre nous se réduit à ceci : quel être doit passer pour le plus noble, ou celui qui, enflé d’un sot orgueil, s’amuse à une contemplation qui ne s’étend qu’à l’espace de quatre pouces à l’entour de lui, et qui tirant tout de soi-même, convertit tous les aliments en excréments et en venin et ne produit rien qu’une toile sale et inutile, ou bien celui qui, par le moyen d’une agitation continuelle, d’une recherche pénible, d’une application assidue, d’un jugement solide et d’un discernement délicat, enrichit sa maison de cire et de miel ? »

[…] L’abeille, ménagère du temps, n’eut pas plutôt fini son plaidoyer qu’elle s’envola vers un bocage de rosiers, sans attendre la réplique de son antagoniste, qui était alors précisément dans la situation d’un avocat qui médite une réponse à des raisons qu’il ne s’est pas donné la peine d’écouter.

Texte cité dans « La lecture ou la louange des abeilles ». Éditions du Cerf

 
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