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De la colère aux larmes : rigueurs de l’exégèse et soucis de voisinage
samedi 15 janvier 2011
par Annie WELLENS
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Heureux es-tu, Bessus mon ami, de vivre une indignation, pour ne pas dire une colère, sanctifiée par une telle probité liturgique. Tu illustres à merveille un passage du psaume 4, du moins dans sa traduction grecque : mettez-vous en colère et ne péchez pas. Que la légitimité de nos irascibilités ne nous entraîne pas jusqu’à la faute, en nous laissant dominer par notre irritation. Ma Silvania me reproche un goût excessif pour la Septante et me cherche cycliquement querelle, particulièrement sur ce verset, ce qui, tu en conviendras, frise le paradoxe. Elle soutient que l’hébreu fut mal traduit : « Il ne s’agit pas du frémissement de la colère, mais de celui de la crainte respectueuse vis-à-vis de notre Dieu.

D’ailleurs, la suite va dans ce sens, et tu ferais bien d’obéir au conseil du psalmiste : sur votre lit réfléchissez et taisez-vous. » J’en restai coi, mais n’allai pas me coucher pour autant. Je repris assez vite de l’assurance grâce à ma Vulgate qui, une fois de plus, a fait merveille et Silvania a fléchi quand je lui ai asséné ce passage de l’épître éphésienne de Paul : mettez-vous en colère, mais ne péchez pas ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère. Après un léger temps de silence, que je goûtai comme l’annonce de ma victoire, elle prit la parole avec un tel détachement serein que je redoutai le pire. Je t’avoue, ami très cher, que cette attente n’allait pas sans gourmandise, tant mon épouse rayonne lorsqu’elle pratique la joute oratoire. « Ce n’est pas parce que plusieurs traducteurs font la même faute de traduction que cela transforme l’erreur en vérité. » Encore un temps de silence et ma défaite fut alors pleinement consommée : « Sais-tu que ton cher Augustin, alors qu’il lisait cette leçon fautive, je maintiens le mot, l’interprétait selon les mots plus justes que je te rappelais : frémissez et ne péchez pas ? N’est-ce pas vertigineux de constater qu’ici l’intuition spirituelle, puisqu’il en parle dans ses Confessions, supplée à la carence de la lettre ? Écoute : Et puis je lisais : « Entrez en fureur, mais sans pécher. » Et combien étais-je touché de ces paroles, ô mon Dieu, moi qui avais appris à m’emporter contre mon passé pour dérober au péché mon avenir.

C’est alors qu’on frappa impérativement à notre porte, et je bénis l’hôte qui s’annonçait ainsi à l’improviste (fût-il mon caqueteur de cousin), m’évitant d’avoir à reconnaître immédiatement mon humiliation exégétique, confirmée, et j’en ressentais d’autant plus l’aiguillon, par l’évêque d’Hippone. Nul cousin sur le pas de notre porte, mais le jeune voisin qui habite la maison natale de Silvania. Il semblait en fureur, et se répandit, à peine entré, en invectives contre le propriétaire de ce lieu où il vit depuis un an. Sans doute te souviens-tu que nous avions vendu cette demeure à un disciple de Colomban qui souhaitait y fonder un monastère. Encore plus abrupt que son maître (paix à son âme, il est mort au début de ce siècle) il découragea en quelques années tous ceux qui tentèrent la vie communautaire avec lui. Aigri, persuadé d’être un prophète incompris, il se retira dans un ermitage sylvestre, plutôt confortable, en prenant soin de louer sa maison pour s’assurer un revenu. Le jeune locataire se plaint depuis des mois du manque d’entretien de la bâtisse, prédisant (car il aime la dramatisation) qu’elle va s’écrouler bientôt, car il entend des bruits la nuit (je te fais grâce de la gamme des onomatopées employées pour nous les donner à entendre), et que sans doute, une rivière souterraine doit passer dessous, car le sol se fendille et les murs se lézardent. A moins, ajoute-t-il avec un regard suspicieux en direction de notre jardin, que les racines de « votre » Populus euphratica n’aient décidé de soulever ce qu’on peut à peine encore appeler sa maison. Aujourd’hui, les trombes d’eau, venues du ciel, qui se sont abattues ont fait déborder le vase de sa colère, car les tuiles du toit, envahies de mousse et de débris végétaux (« des feuilles de Populus euphratica » précise-t-il, « j’ai vérifié ») n’ont pas joué leur rôle sécuritaire, et il pleut dans sa demeure. Tout en convertissant mentalement la finale de la sentence empruntée à Horace : c’est ton intérêt qui est en jeu lorsque la maison de ton voisin brûle, en lorsqu’elle prend l’eau, j’assurai au naufragé domestique que dès le lendemain je le conduirai à l’ermitage du propriétaire pour qu’ils puissent enfin régler leur différend face à face. « Sa face, je n’ai jamais pu la voir » maugréa-t-il , et je me demandais, dans le secret de mon cœur, si je devais attribuer cette assertion à la mystique, à l’agressivité ou à la plus banale réalité.

Le silence de mon épouse, pendant cet échange verbal, ne m’étonna pas. Dès qu’il est question d’atteintes à sa maison natale, elle souffre avec elle. « J’ai mal à ma maison » soupira-t-elle après le départ du jeune voisin aquaphobe. « Et moi, à mon Populus euphratica injustement mis en cause ». Douleurs mêlées et suite différée quant à notre querelle biblique, nous avons d’une même voix lu ensemble le psaume 137 évoquant notre arbre : Au bord des fleuves de Babylone nous étions assis et nous pleurions, nous souvenant de Sion ; aux peupliers d’alentour nous avions pendu nos harpes. Le sais-tu, Bessus très cher, que les larmes partagées sont parfois douces ?

Bacchus

 
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