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Accueil du siteCHRISTIANISATION DE L’AQUITAINEAu Ve et VIe siècle en Aquitaine.
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jeudi 5 décembre 2019
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VIENT DE PARAITRE
mardi 15 octobre

David BRAKKE

LES GNOSTIQUES Mythe, rituel et diversité au temps du christianisme primitif

Qui étaient les gnostiques ? Comment le mouvement gnostique a-t-il influencé le développement du christianisme dans l’Antiquité ? L’Église a-t-elle rejeté le gnosticisme ? La somme de David Brakke introduit le lecteur dans les débats les plus récents à propos du « gnosticisme » et de la diversité du premier christianisme. En reconnaissant que la catégorie « gnostique » est imparfaite et doit être reconsidérée, David Brakke plaide pour un rassemblement plus prudent des preuves sur le premier christianisme, connu comme école de pensée gnostique. Il met ainsi en évidence la manière dont le mythe et les rituels gnostiques se sont adressés à des questionnements humains élémentaires, répandant le message d’un Christ sauveur et permettant aux hommes de regagner leur connaissance de Dieu en tant que source ultime de l’être.

Editeur : Les Belles-Lettres

ISBN : 978-2251449739

 
Un monde qui ploie.
dimanche 25 septembre 2016
par Pascal G. DELAGE
popularité : 3%

Le diocèse de l’Aquitaine Seconde comprenait les cités de l’ouest de la Gaule entre Loire et Gironde : Bordeaux, Agen, Périgueux, Poitiers, Angoulême et Saintes [1] mais le propos de notre enquête pourra conduire à nous intéresser à des diocèses proches comme ceux de Limoges, Bazas ou même Clermont-Ferrand et dont l’histoire et l’évolution peuvent éclairer de façon significative les premières réalisations chrétiennes entre Loire et Garonne [2].

Notre recherche nous conduira du début du Ve siècle, époque où nous avons encore affaire avec des cités d’allure et de culture romaines, à la fin du VIe siècle, un moment-charnière qui correspond à l’affirmation du pouvoir franc sur l’Aquitaine. Début du Ve siècle : un monde encore romain, un monde certes en mutation, affecté par des crises et des tensions, mais un monde qui conserve encore tous les signes de la romanité : l’administration, le système éducatif, une économie à la taille de l’empire, l’armée, une façon de se vêtir… Un monde aussi dont les élites ont adopté une nouvelle religion, venue d’Orient, le christianisme, qui depuis un siècle est devenu la religion de l’empereur avant de devenir en 391 la religion officielle de l’Empire. En nous attachant au processus de christianisation, ce n’est pas tant à l’évolution spirituelle des populations d’Aquitaine seconde que nous nous attacherons (processus largement inaccessible à une enquête historique) qu’à un des aspects plus significatifs de ce basculement qui va faire passer l’Aquitaine du monde de l’Antiquité Tardive au Moyen-âge.

Le grand raid de 407

En 409, une jeune femme de Provence, Gerucia reçoit une lettre de Jérôme, le célèbre moine de Bethléem qui fait écho aux événements dramatiques que vient de connaître la Gaule : Nous survivons en petit nombre ; ce n’est point dû à nos mérites, mais à la miséricorde du Seigneur. Des peuplades très innombrables et très féroces ont occupé l’ensemble des Gaules. Tout le pays qui s’étend entre les Alpes et les Pyrénées, tout ce que limitent l’Océan et le Rhin, est dévasté par le Quade, le Vandale, le Sarmate, les Gépides, les Hérules, les Saxons, les Burgondes, les Alamans, et – malheur pour l’Etat ! - les Pannoniens eux-mêmes devenus ennemis… Mayence, cité jadis illustre, a été prise et saccagée ; dans son église, des milliers d’hommes ont été massacrés ; les Vangions ont été réduits par un long siège ; la ville si puissante de Reims, Amiens, Arras, les plus reculés des hommes, les Morins, Tournai, les Nemètes, Strasbourg ont été transférés en Germanie. L’Aquitaine et la Novempopulanie, la Lyonnaise et la Narbonnaise, sauf un petit nombre de villes, sont complètement ravagées. Les villes encore épargnées sont dépeuplées au-dehors par l’épée, au-dedans par la famine. Je ne puis, sans pleurer, mentionner Toulouse, dont la ruine jusqu’ici n’a été empêchée que par le mérite de son saint évêque Exupère. Les Espagnes elles-mêmes, qui voient venir à leur tour la mort, tremblent chaque jour et se rappellent l’invasion des Cimbres, et ce que d’autres ont souffert en une seule fois, elles souffrent continuellement à le redouter… [3]. Certes, il ne faut pas se laisser abuser par les effets de rhétorique - Jérôme avait pris la plume pour dissuader Geruchia de se remarier (comment peut-on penser à se remarier quand son pays est à feu et à sang ?) mais les faits sont bien établis par ailleurs. Les tribus germaines qui se pressaient sur le Rhin depuis des dizaines d’années, ont profité d’un hiver rigoureux en 406-407 pour passer le Rhin gelé, la frontière ayant été notablement dégarnie de ses troupes régulières pour faire face à une autre invasion, celle des Wisigoths en Italie du Nord, qui menaçait directement Rome. Le témoignage de Jérôme est corroboré par celui de Paulin de Nole [4] un évêque de Campanie mais originaire de Bordeaux et qui connaît par conséquent bien l’Aquitaine. Paulin rappelle le comportement courageux de certains évêques qui ont organisé en cette occasion la défense de leur cité : Amantius à Bordeaux, Pegasius à Périgueux, Dynamius à Angoulême, Venerandus à Clermont, Alithius à Cahors… Dans une Gaule désarmée et abandonnée par le pouvoir romain, les Germains se sont enfoncés rapidement sans rencontrer de résistances notables, ne se heurtant qu’aux murailles des cités quand les autorités locales, voire l’évêque comme dans le cas d’Exupère à Toulouse, prennent la décision de fermer les portes de la ville.

Il est difficile d’évaluer l’importance des destructions : les Germains sont en quête de richesses certes, mais aussi de nourritures et de prairies. Ils ne peuvent pas se permettre de pratiquer la politique de la terre brûlée. Ils savent qu’ils devront, à un moment ou à un autre, composer avec les populations indigènes et/ou le pouvoir romain. Mais ce que nous appelons des « destructions massives » ont eu lieu. Paulin de Pella, petit-fils du poète et consul Ausone, est le témoin oculaire de l’occupation et de l’incendie de Bordeaux par les Wisigoths en 414 : Ma maison était la seule à ne pas abriter de Goths sous son toit, ce qui entraina peu après de fâcheuses conséquences, car aucune garantie particulière ne protégeait ma demeure qui fut abandonnée à la horde sur le point de partir et livrée au pillage ; en revanche, il y eut, nous le savons, des Goths très humains qui s’efforcèrent d’assurer à leurs hôtes le secours de leur protection… Les Goths qui, sur les ordres de leur roi Athaulf, allaient quitter notre cité, où ils avaient été accueillis pacifiquement, nous infligèrent, tout comme à des gens vaincus dans une guerre, les plus cruelles épreuves et réduisirent notre ville en cendres… Ils nous dépouillèrent de tous nos biens, tant ma mère que moi, victimes tous deux de la même infortune. Nous étions leurs prisonniers et ils pensèrent nous traiter avec ménagement en nous accordant seulement le droit de partir sans subir de mauvais traitements. Ils ne firent subir aucun outrage aux femmes qui faisaient partie de notre suite ou de nos esclaves et qui avaient partagé notre malheur : ils respectèrent sans réserve leur honneur [5].

 

[1] Liste de Vérone 9, 7 ; Polemius Silvius, 2, 4

[2] La civitas de Bazas relève de la Novempopulanie, celles de Clermont et de Limoges de l’Aquitaine Première.

[3] in Jérôme, Ep. 123, 15-17 ; trad. P. Courcelle

[4] in Grégoire de Tours, Histoire des Francs, 2, 13

[5] in Paulin de Pella, Eucharisticon, 285…323, trad. Claude Moussy)