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L’Apocalypse sur Arte (Alexandre Faivre)
vendredi 16 janvier 2009
par Alexandre FAIVRE
popularité : 3%

II - Ce que « chrétiens », en ses débuts, voulait dire …

« Au début du deuxième siècle, les chrétiens posent aux autorités romaines moins un problème religieux qu’un problème d’ordre public », nous dit la voix off de la série l’Apocalypse sur Arte, au début de son troisième épisode intitulé le sang des martyrs. Comment les romains percevaient-ils les « chrétiens » ? Que connaissaient-ils d’eux ? La question se pose dès l’incendie de Rome, lorsque des « chrétiens » sont condamnés et mis à mort par Néron. Quelle était, dès 64, la visibilité de ces chrétiens ?

Ce questionnement relatif à l’identité chrétienne est capital. Il a été approché à plusieurs reprises dans le second épisode, mais nous sommes restés sur notre faim. « Personne, concluait D. Marguerat, n’est en mesure aujourd’hui de dire d’où vient l’appellation « chrétien » ». D’après Ac 11, 26, le terme « chrétien » serait apparu pour la première fois au début de l’évangélisation et de la création à Antioche d’une communauté formée de juifs et de non juifs. Il est fort regrettable et assez incompréhensible que le second témoignage du Nouveau Testament relatif aux « chrétiens », celui de la 1 Pierre, n’ait pas même été évoqué. : « chrétien » y est associé à l’idée de commencement du jugement (1 P 4, 17), comme dans l’Apocalypse, on y utilise le nom de Babylone pour désigner Rome (1 P 5, 13). 1 P 2, 17 développe une position politique nuancée par rapport au respect des autorités, et 1 P 4, 15 atteste que celui qui revendique le nom de chrétien doit satisfaire aux règles morales générales de la société civile tout en rendant témoignage au nom du Christ. Enfin, et surtout, le texte de 1 P aurait permis de mieux cadrer l’idée selon laquelle les disciples de Jésus ont eu des difficultés à endosser le titre de chrétien. Indéniablement ce nom est endossé par l’auteur de 1 P lorsqu’il écrit vers les années 80.

Mais revenons au début de l’histoire : dans les années 38-40, Etienne, un juif helléniste, meurt lapidé en confessant le Juste assassiné (Ac 7,51). Il s’ensuit une tribulation à l’occasion de laquelle certains s’enfuirent, s’éparpillant à Chrypre et jusqu’à Antioche. Là, si - contrairement à ce que font Mordillat et Prieur dans leur livre « Jésus sans Jésus » - on ne récuse pas le témoignage d’Ac 11, 20, la bonne nouvelle de Jésus est annoncée par des Chypriotes et des Cyrénéens non seulement à des juifs (qui peuvent être hellénistes) mais à des grecs. Il était logique que leur prédication s’appuie sur les Ecritures grecques plutôt que sur la bible hébraïque. Mais les disciples hellénistes de Jésus ne sont pas les seuls à réagir et à se sentir persécutés. Au même moment, à Antioche, le gouverneur doit affronter le mécontentement suscité chez les juifs par l’affaire de la statue de Caligula qu’il doit acheminer jusqu’au Temple de Jérusalem. A Alexandrie aussi, le mécontentement gronde. Les juifs qui ont perdu leurs privilèges subissent de véritables pogroms sous Caligula. Ils vont bientôt envoyer une délégation à Rome pour exposer leurs griefs au nouvel Empereur. La famille de Philon, par exemple, qui fait partie de la délégation, est alliée aux Hérodes et elle a des représentants à Antioche. C’est dire le creuset de mécontentement que représentait ce monde cosmopolite.

C’est dans cette atmosphère qu’ont déjà été produits par les milieux alexandrins certains textes comme ceux du livre de la Sagesse. En Sg 2, on trouve le portrait emblématique du juste persécuté par les impies, les nantis, ceux qui profitent sans retenue des biens terrestre, ne croient pas en la résurrection, tiennent les faibles pour a-chrestoi , sans profit, inutiles (donc négligeables). Le Juste dont le genre de vie jure avec les autres, qui s’élève contre la conduite des impies, se flatte de posséder la connaissance de Dieu, se vante d’avoir Dieu pour Père, est considéré comme dus-chrestos - gênant -, par les impies qui décident de l’éliminer. Mais les justes seront justifiés au jour de l’épiskopè , c’est à dire au jour de la visite et du jugement, tandis que les riches impies seront finalement considérés comme a-chrestoi. Il y a inversion des valeurs. Moralité : le juste après son épreuve et sa justification ne peut plus être considéré comme inutile (a-chrestos) ou comme gênant (dus-chrestos). Il est implicitement chrestos, c’est à dire bon, utile, bénéfique.

Le terme chrestos est aussi utilisé pour désigner un citoyen honorable, utile à sa cité, un homme de bien. Les chrestoi sont des gens bien. Revendiquer la qualité de chrestos c’est revendiquer une dignité, une utilité sociale. Dans ces conditions, appliquer le nom de chrestos à un condamné à mort - perçu par ailleurs comme Christos, le Messie -, constitue un scandale, une provocation pour l’ordre social dominant ! Suétone rapporte que Claude (41-49) expulsa de Rome des juifs qui provoquaient régulièrement des tumultes sous l’impulsion de « Chrestos » … N’y aurait-il pas là une noble origine pour le nom « chrétien » ?

1 P juxtaposera clairement le modèle du Christ, serviteur souffrant, pasteur et épiskope des âmes et du Seigneur Christ, Juste pour les injustes. Voici, pour ma part [3], les bribes du récit que je risquerais pour expliquer l’apparition de l’identité chrétienne, une identité qui, dès les années 40 mêle les fonds culturels juifs et grecs.

Alexandre Faivre (Université de Strasbourg)

Article paru dans la revue Golias, 123, déc. 2008, pp. 61-63.

 

[3] A la suite des questions posées lors de l’enregistrement de l’Apocalypse, nous avons poursuivi la recherche sur l’origine du mot ’chrétiens’. On trouvera l’argumentation scientifique complète de notre lecture dans l’article qui vient de paraître : Cécile et Alexandre Faivre, « Chrestianoi/christianoi, ce que « chrétiens » en ses début voulait dire », dans Revue d’Histoire Ecclésiastique, Louvain, 2008-3, p. 765-799.