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L’Apocalypse sur Arte (Alexandre Faivre)
vendredi 16 janvier 2009
par Alexandre FAIVRE
popularité : 3%

I - L’Apocalypse.

Tout d’abord une précision destinée à ceux qui s’intéresseraient particulièrement au livre de l’Apocalypse ou que passionnent les questions des fins dernières, de la fin des temps : seul le premier épisode de la série traite effectivement de la question. La problématique va se prolonger un peu dans le second épisode consacré à l’incendie de Rome sous Néron (64) qui, à l’occasion des accusations lancées contre les « chrétiens », tente d’évaluer les conséquences du climat d’attente eschatologique dans lequel on baignait au premier siècle, mais les autres épisodes abandonnent ce thème. Alors pourquoi ce titre pour l’ensemble de la série TV ? En quoi l’Apocalypse constitue-t-elle un fil conducteur pour l’ensemble des émissions qui vont nous conduire à travers quatre siècles d’histoire ? C’est sans doute dans la citation de Loisy placée en tête de l’épisode 1 sans que soit nommé son auteur, qu’il faut chercher un élément de réponse : « Jésus annonçait le Royaume et c’est l’Eglise qui est venue ».

Loisy serait certainement surpris du succès tardif de cette petite phrase et du nombre de commentaires qu’elle a suscités. S’il revenait, ce savant aurait certainement l’intelligence de continuer à chercher et il ne pourrait que s’indigner devant l’ignorance (voulue ou réelle) des recherches récentes sur la notion de Règne, de Royaume des cieux ou de Royaume de Dieu. En connaissance de cause, il ne pourrait accepter l’affirmation selon laquelle le Jésus historique annonçait, purement et simplement« la restauration du Royaume d’Israël ». Il ne faut pas être grand exégète, en effet, pour constater que cette dernière expression, à connotation nationaliste, n’existe pas dans les textes néotestamentaires qui permettent d’approcher le message de Jésus, alors que l’on rencontre plus de 160 occurrences du terme « Royaume » (les plus fréquentes étant Royaume de Dieu ou Royaume des cieux). La seule exception pourrait se trouver en Actes 1, 6 lorsque les disciples réunis après la résurrection demandent : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas restaurer la Royauté en Israël ? ». Et pour toute réponse, Jésus invoque le secret des temps et des moments et les envoie être ses témoins jusqu’aux confins de la terre.

Comment ces premiers disciples - qui sont de toutes les tendances du judaïsme multiforme de leur époque - vont-ils alors gérer la frontière du nouveau champ religieux qui est en train de naître ? Comment vont-ils prendre leurs distances par rapport à ce qui fait l’identité juive pour créer une nouvelle identité. C’est toute l’histoire des deux premiers siècles qui commence. Il ne faudrait pas, avant la chute du Temple de Jérusalem en 70, réduire les débats à deux entités, les juifs et ceux qu’on appellera bientôt les « chrétiens ». La gamme des attitudes est beaucoup plus large, nuancée et changeante. Entre le païen resté païen et le juif resté juif, les lettres de Paul et les Actes des apôtres nous laissent deviner toute une palette d’attitudes et de positionnements. Ces textes (Gal, Ac 15 surtout) labourés en tous sens par l’exégèse contemporaine permettent de faire l’histoire de ces conflits de famille et de repérer les grandes tendances.

On ne peut que saluer la masse d’informations progressivement présentée au télé-spectateur et la démarche qui consiste à médiatiser une parole de scientifique trop longtemps frileusement réservée à des spécialistes. On doit reconnaître que la place laissée à la prise de parole des chercheurs, la qualité des interventions, confèrent densité à l’entreprise. Pour en tirer profit, le télé-spectateur doit mobiliser son attention et ne jamais perdre de vue qu’il lui faut effectuer un tri entre ce qui est information factuelle et ce qui est hypothèse explicative (par exemple, les destinataires de l’invective contre la synagogue de Satan). Surtout, il lui faudra se souvenir que malgré la cohérence thématique apparente, il ne regarde pas un dialogue entre chercheurs, mais un découpage pédagogique opéré à partir d’interventions séparées. Les réalisateurs disent ne pas avoir voulu faire dialoguer les chercheurs pour éviter les controverses qui auraient forcé le télé-spectateur à s’identifier à un parti. Il faut reconnaître qu’on ne peut tout dire, entrer dans tous les détails, et que cette neutralisation des controverses spécialisées peut parfois bénéficier à la clarté de l’exposé. Mais il reste qu’il faut bien expliquer les divergences de point de vue. Le danger est alors le suivant : en neutralisant la querelle scientifique, ne risque-t-on pas d’être tenté de la remplacer par une querelle communautaire ? Ce serait faire insulte à l’intelligence, à la tolérance et à l’indépendance des chercheurs.

Le télé-spectateur devra donc savoir distinguer ce qu’il apprend, ce qu’il comprend, ce qui lui est suggéré par le regroupement des interventions et ce que la voix off lui susurre à l’oreille. En effet, ce n’est pas parce que cette voix, douce et relaxante est perçue comme une halte bienfaisante, une source d’eau vive au milieu.de la parole aride des chercheurs, qu’il faut prendre tout ce qu’elle dit pour parole d’évangile. Le livre de l’Apocalypse, objet de la première émission, permet malgré tout, en simplifiant, de focaliser l’attention autour des axes majeurs de l’identité nouvelle qui se construit, entre le pôle d’un judaïsme multiforme et le pôle politico-religieux représenté par l’Empire. Le second épisode conduira à se demander « Quand, pourquoi, où et par qui, ces partisans du mouvement de Jésus devinrent-ils « chrétiens » ? Cette question représente un enjeu politico-religieux de taille qu’il nous faut maintenant traiter.