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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les esclaves
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jeudi 5 décembre 2019
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Là où la pensée peut mordre. Lettre interactive d’à peu près de et à Simone Weil (1/3).
mardi 5 novembre 2019
par Antoine WELLENS
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Chère Simone,

Voila bien longtemps que je voulais vous écrire… Vous faire dialoguer avec vous-même, utiliser la fiction d’une lettre amicale entre vous et vous, vous et moi. Car vous dialoguez avec vous-même, chère Simone, quand je vous lis, j’entends vos arguments, vos contradictions rebondir de textes en textes… J’ai bien attendu ce moment… Trop peut-être… Mais vous êtes bien placée pour savoir que temps libre et travail ne font pas toujours bon ménage vous qui écriviez, il y a peu, que dans une entreprise : « On est comme les chevaux qui se blessent eux-mêmes dès qu’ils tirent sur le mors – et on se courbe. Que l’on perd même conscience de cette situation, on la subit, c’est tout. Vous disiez que tout réveil de la pensée était alors douloureux. Que, malgré votre fatigue, vous aviez tellement besoin d’air frais, que vous alliez à pied jusqu’à la Seine ; là vous vous asseyiez au bord, sur une pierre, morne, épuisée et le cœur serré par la rage impuissante, vous sentant vidée de toute votre substance vitale, vous vous demandiez si, au cas où vous seriez condamnée à cette vie, vous arriveriez à traverser tous les jours la Seine sans vous jeter une fois dedans… »

Depuis quelques années maintenant je lis avec attention vos écrits, et parcours allègrement votre courte vie si pleine pourtant. Le trouble que vous m’offrez me laisse à mon tour sans repos. Vos mots déchirent ma pensée d’une joie malheureuse mais d’une joie pourtant. Vous êtes pour moi, chère Simone un miracle d’intelligence, d’engagement et de justice. Moi, dans mes nuits creuses, je vous laisse une place, je chemine à vos côtés, humblement, presque religieusement (ce qui est pour moi un curieux paradoxe).

Vous provoquez chez moi, chère Simone, ce jeu que vous exprimez magnifiquement dans votre texte sur l’amitié : un jeu précaire qui est celui de l’être en relation proprement dit, ni en soi, ni en l’autre, mais dans l’espace intermédiaire d’une rencontre à expérimenter, dans l’instabilité. Un être en relation instable, qui ouvrirait l’espace de la pensée. »

Alors, chère Simone, comme Moïse ouvrit les eaux de la mer Morte, ouvrons donc votre pensée et la mienne par ricochet. Le monde que vous aviez comme « compagnon de travail » a bien changé depuis vos travaux et votre propre entrée à l’usine. Je me demande vraiment ce que vous en penseriez si vous étiez encore vivante parmi les vivantes. Vos préoccupations sur le travail restent, je le crains encore, d’une triste actualité, comme si les transformations de nos sociétés n’avaient en rien invalidé ce que vous écriviez sur les ouvriers et le dégoût du lieu du travail. Il est vrai que les salariés ont acquis des droits, des protections, du temps libre. Que nous sommes devenus, en partie, une société de loisirs. Mais loin de ces acquis sociaux qui sont remis encore aujourd’hui en question, la question de la valeur du travail, du sens du travail, reste encore à un niveau bassement matériel et désespérant. Nous exécutons sans cesse des tâches parfois vides de sens et surtout vides de valeur… L’hyper-flexibilité aujourd’hui est de mise, les usines ferment au sens ouvrier du terme, mais se déploient partout des calls center, des usines de services à tout va… J’ai la curieuse sensation que même les dirigeants aujourd’hui ne savent plus à quelles courbes statistiques se vouer et je ressens hélas ce que vous annonciez hier avec force :

« que dans tous les domaines, tous les hommes qui se trouvent aux postes importants de la vie sociale sont chargés d’affaires qui dépassent considérablement la portée d’un esprit humain. Quant à l’ensemble de la vie sociale, elle dépend de tant de facteurs dont chacun est impénétrablement obscur et qui se mêlent en des rapports inextricables. Ainsi la fonction sociale la plus essentiellement attachée à l’individu, c’est-à-dire celle qui consiste à coordonner, à diriger, à décider, dépasse les capacités individuelles et devient dans une certaine mesure collective et comme anonyme. C’est comme si la fonction de coordonner et de diriger était confiée à une machine étrange, dont les pièces sont des hommes et où les engrenages sont constitués par des règlements, des rapports, des statistiques, et qui se nomme organisation bureaucratique. »

Oh chère Simone comme vous aviez bien raison, malgré les droits, les avancées sociales, je me trouve encore dans le tourment d’une organisation sociale aveugle, les droits des industries ont grignoté, comme la rouille le fer, lentement jusqu’à notre capacité de repenser le monde. Un monde dans lequel les pièces sont les hommes et les femmes est bien un monde composé d’esclaves.

Moi-même, dans mon métier (Auteur-Metteur en scène) pourtant plein de sens et de liberté, comme vous, parfois le dégoût de mon lieu de travail me prend.