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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESMarie-Madeleine, témoin et apôtre
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Données évangéliques
mercredi 15 juillet 2015
par Emilien LAMIRANDE
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2. Retour aux sources

On a de nos jours dénoncé avec véhémence cette transformation de Marie-Madeleine de sage disciple et compagne de Jésus en prototype de la sainte courtisane en accusant la croyance populaire, les légendes et la misogynie cléricale. C’était prêter un air de conspiration à un processus infiniment complexe [14]. C’était aussi, chez plusieurs, méconnaître les efforts déployés depuis plus de trois quarts de siècle pour rétablir ce que fut, aux premiers temps du Christianisme, la figure admirée de Marie-Madeleine. La majorité des exégètes, grâce en partie à de nouvelles méthodes, admettent aujourd’hui la distinction entre Marie-Madeleine, Marie de Béthanie et la pécheresse de Luc. C’était déjà la position très nette, autour de 1920, de J. Epalle dans une thèse présentée à la faculté de théologie de Lyon [15] et, en Allemagne, de J. Sickenberger, en 1926 [16]. Les derniers textes de la liturgie romaine pour la fête de la sainte en tiennent compte. Certains ont cependant résisté longtemps, comme A. Feuillet qui appelait à sa rescousse Bérulle, Lacordaire ou Bruckberger [17]. Surtout, les exégètes ont toujours du mal à se faire entendre hors de leur propre cercle. Des publications récentes, certaines par des femmes, continuent à transmettre l’image tenue pour traditionnelle de Marie-Madeleine [18]. L’ouvrage de J. Pirot, fort bien fait, destiné à un large public, aurait dû contribuer en France à l’évolution des idées [19].

Dans la perspective chimérique d’un portrait, cette question s’avérait capitale. Dépeindre une femme qui est une prostituée réintégrée dans une bonne famille, une disciple assidue et serviable de Jésus en même temps qu’un modèle de contemplation, devenue enfin l’apôtre par excellence de la résurrection, représentait pour certains un défi inspirant. Les sources les plus anciennes invitent à sacrifier certains de ces contrastes sans pour cela priver la figure de Marie-Madeleine de sa grandeur et de son attrait. L’examen des textes révèle, en même temps que de surprenants silences, le malaise avec lequel on s’est approprié sa mémoire. La plus récente littérature féministe dénonce un processus de dévaluation, voire dans certains cas d’oblitération, du rôle de Marie Madeleine. Sans reprendre le terme de « conspiracy », J. Schaberg refuse de n’y voir que simples confusions ou innocentes erreurs et elle s’adonne, sur la base d’une remarquable érudition, à une ambitieuse « imaginative, historical reconstruction [20] ».

 

[14] G. Corrington Streete, Women as Sources of Redemption and Knowledge in Early Christian Tradition, dans R. S. Kraemer et M. R. d’Angelo, éd., Women and Christian Origins, New York-Oxford, Oxford University Press, 1999, pp. 342-343. M.-J. Lagrange, loc. cit., p. 531, avait pensé que les milieux ascétiques se seraient procuré, en identifiant Marie-Madeleine avec la pécheresse, l’image idéale d’une convertie devenue témoin de la Résurrection. D’autres hypothèses sont proposées par U. Holzmeister, loc. cit., pp. 579-582 ; J. Sickenberger, loc. cit., pp. 63, 74, mettait en cause les textes de la liturgie romaine qu’il souhaitait voir modifier (en 1926 !).

[15] Marie de Magdala, Marie de Béthanie et la pécheresse de St Luc sont-elles une seule et même personne ou bien sont-elles trois personnes distinctes ? Roanne, Imprimerie M. Soucher, s. d.

[16] J. Sickenberger, loc. cit., pp. 63-74.

[17] A. Feuillet, Les deux onctions faites sur Jésus et Marie Madeleine. Contribution à l’étude des rapports entre les Synoptiques et le quatrième évangile, dans Revue thomiste, 75 (1975), pp. 359-398 ; Id., Le récit johannique de l’onction de Béthanie, Jn 12, 1-8, dans Esprit et Vie (L’Ami du clergé), 95 (1985), pp. 193-203. V. Saxer, Marie-Madeleine dans les évangiles. « La femme coupée en morceaux » ?, dans Revue Thomiste, 92 (1992), pp. 674-701, 818-833, quant à lui, cherche comment on a pu parvenir à des interprétations divergeantes. Il existait à l’origine du christianisme diverses traditions sur les femmes dans l’entourage de Jésus. Pour certaines l’anonymat a été levé dans les rédactions définitives, pour d’autres, notamment par s. Jean, des identifications ont été amorcées. Il conclut : « Marie-Madeleine n’est pas la femme coupée en morceaux – la formule est de Bruckberger – arbitrairement par la critique. Elle a plutôt été artificiellement recomposée avec des éléments qui lui sont étrangers ».

[18] Ainsi J. Kelen, Marie-Madeleine, un amour infini, Paris, A. Michel, 1992, un livre qui doit se lire comme un grand poème.

[19] J. Pirot, Trois amies de Jésus de Nazareth, Paris, Cerf, 1986.

[20] Elle analyse cinq reconstructions antérieures et entend se situer entre positivism et radical constructivism : The Resurrection of Mary Magdalene, pp. 80-81, 298-299, 350-353. M. R. D’Angelo parlait de « remaking of Mary Magdalene » en ajoutant : « Feminist interpretation has debunked the image of the fallen and repentant Magdalene, substituting the figure of Mary-Magdalene as the intrepid and faithful disciple of Jesus, an apostle with and to the twelve and a witness to the resurrection » : Reconstructing « real » women from Gospel Literature. The case of Mary Magdalene, dans R. S. Kraemer et M. R. D’Angelo, éd., op. cit., p. 105.