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mardi 10 décembre 2019
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Des « poèmes barbares » ? Petite finale en forme de fugue (5/6)
dimanche 25 août 2019
par Annie WELLENS
popularité : 11%

Julien Gracq et les barbares : de la peur au repos

Ici, un salut autant respectueux que reconnaissant à Monsieur Georges Cesbron [1] pour m’avoir adressé son texte intitulé « Soixante ans après : un inédit de Julien Gracq, Les Terres du Couchant (2014) »’ [2]), dans lequel les barbares, qui traversaient déjà bien des œuvres de l’auteur, ont la part belle.

1- Georges Cesbron, historien de la littérature française et critique, créateur du Département de la littérature française à l’Université d’Angers.

2- Texte publié sous forme de « Supplément aux Bulletins de l’Année 2015 », tome XXX des « Mémoires de l’Académie d’Angers ».

De ce roman inachevé, suspendu, remanié durant trois étés, et finalement remisé, vingt pages étaient déjà connues sous la forme d’une nouvelle intitulée « La Route », contée à la première personne par une voix narratrice non identifiée qui nous fait suivre une « route fossile », « cicatrice blanchâtre et indurée » qui mène des terres pacifiées du Royaume aux contrées barbares frappées des « signes de la mort violente »(1). A travers les images d’une petite troupe d’hommes en déroute, de soldats sans doute qui accompagnent le narrateur, nous lisons en filigrane l’évocation des hordes de la fin de l’Empire romain, le temps légendaire d’un Moyen-Âge barbare, véritable dissolvant d’un univers ordonné. En témoigne la disparition des noms de lieux au profit de noms communs : Route, Crête, Montagne. Le texte de « La Route » demeure suspendu après un arrêt sur l’image des Amazones bottées de cuir, ces « bacchantes inapaisées », ces « converses du long voyage », non identifiées : « Je me souviens de leurs yeux graves et de leur visage étrangement haussé vers le baiser, comme vers quelque chose qui l’eût éclairé -et le geste me vient encore, comme il nous venait quand nous les quittions, avec une espèce de tendresse farouche et pitoyable, de les baiser au front ».

L’inédit « Les Terres du Couchant » reprend et continue le récit. Le narrateur, dans une ville assiégée, observe l’avancée des barbares qui vont envahir le Royaume. Georges Cesbron, s’interrogeant sur le lieu et l’époque concernés, renvoie à l’analyse de Bernard Fauconnier : [Nous sommes] entre un Moyen-Âge réinventé et une époque imaginaire, moins historique qu’historiale, où la réflexion sur l’histoire et sa signification prend la forme d’une fable et d’une métaphore, où l’histoire et la géographie mêmes se mêlent dans le même mouvement qui dit le lien étroit du temps et de la terre(2). Mais les incertitudes de temps et d’espace ne sont pas à déplorer puisqu’elles permettent le déploiement en toute liberté de l’imaginaire de Gracq, comme en témoignent ces deux exemples saisissants de pratiques barbares :

** L’avancée d’un long cortège de prisonniers du Couchant « comme une énorme et longue chenille blanche, qui rampait vers nous assez lentement en ondulant avec les mouvements du terrain.[…] au milieu du bombillement agile et excité qui dansait autour d’elle, elle faisait de loin l’effet d’un énorme mille-pattes égaré au milieu d’une fourmilière. Elle progressa encore un peu. Le mille-pattes avançait sur des centaines de pieds nus : c’était la longue file des prisonniers d’Armagh dans leurs chemises blanches, les mains garrottées dans le dos et liés l’un à l’autre par le cou ». L’image monte alors en puissance terrifiante : « Cependant la chenille avait commencé à se raccourcir. Un soldat par-devant mettait le pied sur la corde tenue de court, forçant le premier prisonnier à s’agenouiller ; un autre élevait à deux mains un long sabre courbe et semblait cueillir la tête avec le souple mouvement de reins et l’arraché des deux bras tendus d’un joueur qui cueille une balle au bout de sa batte ; il y avait un vif jet de sang aussitôt réprimé, comme un vif mouvement de surprise ; le corps fléchissait mollement sur l’herbe et semblait brusquement se rétrécir : un homme le traînait de côté avec un croc, l’autre tirait de nouveau la corde, et un mouvement de pieds nus se propageait paresseusement vers l’arrière : la colonne avançait. »

** La construction d’une « tour des crânes », face à une plaine où campe et s’agite la cavalerie barbare : « Elle ressemble quand elle est achevée à une grossière pyramide quadrangulaire, rejointoyée sommairement avec un peu de glaise et de chaux : on y maçonne toutes fraîches les têtes qu’on vient de couper, comme des amandes dans du nougat : ainsi que la pomme de pin sur le faîte de la maison achevée, on cloue sur le sommet la tête du chef ennemi. »

Alors que le lecteur, médusé, se demande, non sans une certaine gourmandise, jusqu’où l’horreur va s’amplifier, voici qu’à une rêverie de la peur succède une rêverie du repos, thème cher à Gaston Bachelard rappelle Georges Cesbron. La dernière narration de ce roman inachevé fait appel au souvenir et au songe : « Je me souvenais tout à coup de la citerne sous la chapelle, et de la fièvre qui brûlait le rempart : un volume de calme nécessaire à la vie se purifiait peut-être dans ces jardins secrets. Je songeais en les écoutant que la vie affleurait là en sa plus profonde nappe, et que la cité cernée s’en trouvait mystérieusement abreuvée et rafraîchie […] ».

A suivre…

 

[1] op.cit. p. 184. Les textes en italique sont de Georges Cesbron, les citations de Julien Gracq apparaissent en caractères droits entre guillemets.

[2] Bernard Fauconnier, Les Syrtes II, in Le Magazine littéraire, n° 548, octobre 2014