Vers la Lumière.
mardi 1er décembre 2009
par Annie WELLENS

Bacchus, mon ami, je n’irai pas jusqu’à dire avec Lucrèce, dans son De natura rerum au chapitre II qu’Il est doux quand la vaste mer est soulevée par les vents / d’assister du rivage à la détresse d’autrui, mais je t’avoue que je préfère entendre la tempête, sévissant depuis cinq jours et cinq nuits, de l’intérieur de notre maison, ce qui ne m’empêche pas de craindre pour les tuiles de notre toit. Ma Vera, quant à elle, n’a qu’une idée en tête, sortir au plus vite dans la bourrasque. « Enfin, on respire ! » s’exclame-t-elle avant de se ruer, le mot n’est pas trop fort, dans les allées détrempées du jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses mèches désordonnées pour que son front s’imbibe mieux de la salubrité du vent et de la pluie. [La transcriptrice de cette correspondance se permet de signaler ici une importante découverte qui met les proustologues en émoi : Marcel Proust, dans « Du côté de chez Swann, I, 1, a repris presque mot pour mot la phrase précédente en décrivant sa grand-mère sous l’averse, y ajoutant la coloration « grise » pour la chevelure et mettant le verbe « s’imbiber » au passé simple au lieu de l’indicatif présent. Nul doute qu’il devait connaître (mais selon quelles sources ?) cette correspondance datée du VII ème siècle, livrée au public depuis un an seulement sur ce site. La transcriptrice ne manquera pas d’informer les personnes intéressées de l’avancée des recherches. AW].

En attendant que revienne mon exploratrice hardie, et en rendant grâce qu’elle ne m’oblige pas à l’accompagner, j’exorcise la terreur enfantine que fait peser sur moi la rumeur des éléments déchaînés en m’absorbant dans la description des vents mise en scène avec tant de talent par Aulu-Gelle dans ses Nuits Attiques. Je sais maintenant à qui j’ai affaire et pouvoir nommer l’ennemi apaise mon tourment. Vulturne rôde autour de notre demeure, gémissant aux quatre coins, s’élevant du point où est situé l’Orient pendant l’hiver. Mais il n’est pas seul, et le tintamarre qui résonne de temps à autre dans le conduit de notre cheminée signifie le combat (ou la danse ?)de l’Occidental Africus avec Vulturne. Je remercie le Créateur de toutes choses d’avoir épargné à notre Golfe des Pictons la turbulence de cet autre vent des Gaules appelé Cercius par Caton. Je frissonne en lisant ses ravages chez les Espagnols qui habitent en deçà de l’Ebre : Le vent Cercius se déchaîne avec violence : quand on parle, il vous remplit la bouche ; il renverse un homme armé et une voiture chargée. Peut-être serait-il le seul à tenir tête à ton caqueteur de cousin.

Mais j’en viens à la question de votre désaccord conjugal, ou plutôt hymnologique, concernant l’auteur de la prière demandant l’esprit et des temps convenables à l’esprit. La rougeur de la honte me monte au front, mais je ne peux te cacher qu’il me plaît de renforcer notre solidarité virile en te révélant que ta Silvania est dans l’erreur, et que tu as vu juste. Il s’agit bien d’un vers d’une hymne de Claudius Marius Victor intitulée : Prière en préface. Le bon grain et l’ivraie poussent souvent dans le même champ liturgique quand il est livré sans discernement à des auteurs de bonne foi mais de piètre compétence littéraire. Difficile pour le lecteur, et que dire alors pour le chanteur, d’éradiquer la mauvaise herbe sans anéantir la graine salutaire. J’attends beaucoup d’une rencontre à laquelle je viens de m’inscrire au monastère de Lucoteiacum : deux jours d’étude sur les Carmina de Venance Fortunat qui a rejoint le Royaume céleste voici une dizaine d’années. Tu te souviens de son culte pour saint Martin qui l’avait guéri d’une maladie des yeux et comment, après de nombreuses péripéties il vint s’établir à Poitiers, séduit par la valeur chrétienne (mais certainement aussi, je le soupçonne, par leur charme) de la reine Radegonde, fondatrice du monastère de la Sainte Croix, et de sa fille adoptive Agnès qui en devint abbesse. Leur charme spirituel opéra de telle façon qu’il se fit ordonner prêtre et ne quitta plus Poitiers dont il devint évêque en 599. Vera m’accompagne, souhaitant vivement que soit honorée une dimension peu évoquée de ce littérateur qui ne cessa jamais d’écrire, celle de l’enjouement comique. Je t’accorde que ne n’est pas ce qui vient spontanément à l’esprit de qui évoque l’auteur du Vexilla regis ou du Pange, lingua. Plus mon épouse avance en âge (et cela lui sied à merveille) plus son humeur gagne en légèreté, je ne peux que lui en savoir gré, en étant le premier bénéficiaire.

Je te souhaite un chemin intérieur désencombré vers la Fête de la Naissance du Seigneur qui nous rappelle, selon Venance, que La lumière est née, et le salut / La nuit s’est enfuie, la mort est vaincue. Que la Face de notre Dieu nous considère avec sérénité.

Bessus