Entretien avec... Benoît JEANJEAN
mercredi 10 septembre 2008
par Cécilia BELIS-MARTIN

Benoît Jeanjean, vous êtes un habitué des colloques de La Rochelle où vous nous avez initiés en particulier à un des tous premiers textes de Jérôme [1], Jérôme à qui vous avez consacré un ouvrage important paru dans la collection des Etudes Augustiniennes, « Jérôme et l’hérésie » [2]. Comment est né un tel compagnonnage avec un Père dont on dit qu’il n’avait pas un caractère facile ?

Je dois à Pierre Jay, qui fut mon professeur et mon directeur de thèse à Rouen, d’avoir rencontré ce père au caractère si rude. En entrant en Maîtrise de Lettres classiques, je souhaitais approfondir ma connaissance des origines du christianisme en travaillant sur un des pères de l’Eglise et Pierre Jay, qui venait de publier sa thèse sur l’exégèse de saint Jérôme, me proposa tout naturellement de travailler sur cet auteur. Cette rencontre est donc le fruit du hasard ou de la Providence - je me plais parfois à inventer un autre itinéraire plus fantaisiste de ma rencontre avec Jérôme à travers les romans de Stendhal qui me passionnent depuis mon adolescence, mais malgré quelques coïncidences troublantes, c’est une pure construction de mon imagination (je viens d’achever une petite étude sur la présence de Jérôme chez Stendhal qui paraîtra prochainement aux Presses universitaires de Grenoble !). Si Jérôme n’a pas un caractère facile, il a, en revanche, une plume fascinante… qu’il met au service de ses enthousiasmes comme de ses combats ! On ne peut lire ses œuvres sans éprouver une véritable émotion littéraire que, malheureusement, il n’est pas toujours facile de transmettre en traduction. Mon attachement à Jérôme ne résulte cependant pas seulement du style. On trouve, dans ses œuvres une foule de thématiques qui permettent d’embrasser la plupart des enjeux d’un christianisme confronté à son récent succès dans une société qui l’a longtemps combattu. Après le temps des persécutions, où la foi était mise à l’épreuve des bourreaux, vient le temps de l’église triomphante, où la foi est mise à l’épreuve non seulement de la confrontation avec le pouvoir temporel, mais encore d’une société qui n’est pas prête à s’engager totalement sur le chemin de la perfection. Dans ce contexte, Jérôme s’est fait le champion de l’ascétisme chrétien, mais avec une humanité qui tranche avec l’intransigeance de tendances radicales considérées par la suite comme schismatiques ou hérétiques (comme les sectateurs de Novatien ou de Lucifer de Cagliari, ou encore comme les pélagiens). Je me retrouve dans son humanité. Quant à son caractère irascible, je le comprends comme le revers de l’extrême exigence qu’il avait avec lui-même, tant en matière d’ascèse qu’en matière de traduction et d’exégèse bibliques.

Dans un ouvrage récent publié en collaboration avec Bertrand Lançon [3], vous vous attachez à Jérôme le chroniqueur. C’est un aspect peu connu de l’oeuvre du moine de Bethléem. Comment se situe Jérôme par rapport à l’historiographie antique ?

Jérôme a été fortement influencé par sa lecture, à Constantinople de la Chronique d’Eusèbe de Césarée. Celle-ci développait la théorie de l’adéquation entre l’avènement du Christ et celui de l’empire romain censé instaurer une paix universelle favorable à l’expansion du christianisme. Comme un tel ouvrage n’existait pas en langue latine, il s’est empressé de le traduire et de le prolonger, de sa propre main, pour les années 327 à 378. Dans cette dernière partie, Jérôme insiste sur l’histoire ecclésiastique et ses notices successives, dépourvues de causalité historique explicite, constituent une plaidoirie en faveur de la foi nicéenne, en proie à la concurrence de l’arianisme soutenu un temps par le pouvoir politique. Bien sûr, l’œuvre historique de Jérôme n’est pas aussi achevée que les Res Gestae d’Ammien Marcellin ou que La Cité de Dieu d’Augustin, mais sa Chronique fournit la source de plusieurs historiens qui lui ont succédé, quand elle ne permet pas d’infléchir certains exposés plus systématiques en leur apportant des données complémentaires, voire contradictoires. De plus, en traduisant et en prolongeant la Chronique d’Eusèbe, Jérôme a donné l’impulsion au genre littéraire de la chronique en langue latine qui a perduré jusqu’au milieu du Moyen-âge.

D’autres projets avec Jérôme ou de nouveaux champs de recherche à investir ?

Je prépare actuellement l’édition du Dialogue contre les Pélagiens de saint Jérôme, pour la collection Sources Chrétiennes. C’est un projet de longue haleine, puisqu’il suppose une révision du texte actuellement édité dans le Corpus Christianorum (chez Brepols), une traduction française, une introduction et des notes. Le travail est aujourd’hui bien avancé et pourrait voir le jour d’ici quatre à cinq ans. Le texte est extrêmement intéressant, dans la mesure où il confronte deux anthropologies contradictoires et pose la question de la place et du rôle de Dieu face à l’homme. Je travaille également, à l’occasion de colloques ou d’articles, sur les rapports entre christianisme et culture classique profane chez les écrivains chrétiens qui, jusqu’à la fin de l’Antiquité, étaient formés dans les mêmes écoles que les païens.

Une dernière question qui n’est pas sans lien avec l’étude des Pères et du monde de l’Antiquité Tardive, que devient l’enseignement du latin à l’université ?

La situation est préoccupante, mais ne peut être posée en termes strictement universitaires, car si le nombre des étudiants qui se destinent aux Lettres-classiques est particulièrement faible dans l’université française, cela est dû au faible engouement que le latin et le grec rencontrent auprès des lycéens qui ne les jugent pas comme « utiles » et « payants ». C’est une question de politique éducative et les associations de défense et de promotion des langues anciennes ne cessent de signaler le risque de voir ces enseignements réduits à une peau de chagrin dans le secondaire. Bien sûr, de nombreux collégiens suivent l’option latin à partir de la 5e, de même que les étudiants de Lettres modernes suivent obligatoirement un enseignement de latin à l’Université, mais ces derniers ne sont pas destinés à approfondir la langue, la littérature et la civilisation latines. Comme je suis de nature optimiste, je veux croire à un sursaut ou même à un renouveau de ces disciplines exigeantes, si précieuses pour la formation de l’esprit et de la sensibilité, mais la situation actuelle est alarmante. On n’imagine pas Paris sans ses monuments éminents qui illuminent le présent des feux du passé. Il semble pourtant que l’Education Nationale néglige aujourd’hui la préservation et l’entretien des monuments de la pensée et de la culture que sont le latin et le grec. Le risque serait de les voir disparaître peu ou prou du paysage universitaire et de priver ainsi la réflexion et la connaissance d’outils indispensables à leur développement.

Merci Benoît JEANJEAN.

[1] Benoît Jeanjean, « La femme »frappée sept fois« , De la lettre 1 de Saint Jérôme : une nouvelle Suzanne », in Acte du colloque de La Rochelle, 2003, pp. 100-114.

[2] Benoît Jeanjean, Saint Jérôme et l’hérésie, Collection des Etudes Augustiniennes, n° 161, 1999.

[3] Benoît Jeanjean et Bertrand Lançon, Saint Jérôme, Chronique, Presses Universitaires de Rennes, 2004.