Entretien avec... Marie-Joseph PIERRE
lundi 15 mai 2017
par Cécilia BELIS-MARTIN

Mme Marie-Joseph Pierre, votre domaine de recherche recouvre largement, mais pas uniquement, l’espace oriental et syriaque, un espace peu familier à notre mémoire européenne plus tournée vers Athènes et Rome. Pouvez-vous nous dire comment, à l’orée d’une carrière universitaire, vous vous êtes intéressée à cette autre littérature – ou plutôt ces autres littératures – de l’Antiquité Tardive ?

Dès ma jeunesse, j’étais fascinée par le langage, l’écriture et les diverses formes de communication entre humains, mais aussi avec les animaux et les plantes. Je m’émerveillais de ce que les mots que je prononçais pouvaient être compris par les autres, et que cette faculté d’ « entente » et de « compréhension » représentait l’unité fondamentale des êtres vivants et du monde. Je cherchais une manière de dire le réel dans toute son épaisseur, sa simple et ineffable vérité… Enchantement d’enfant ou rêve démiurgique, il me fallait trouver une réponse à cette question devenue pour moi existentielle… La quête de langage sensé et communicable, de la congruence des choses et des mots, de l’adéquation entre le dire et le faire m’a amenée à commencer mon cursus par des études de philosophie ; et aussi parce que je voulais d’abord creuser cette auto-analyse critique du sens des mots que j’employais, que ma tradition m’avait inculqués comme évidents. Je me suis ensuite lancée à corps perdu dans l’étude des langues des textes bibliques et patristiques ainsi que de celles du bassin méditerranéen au début de l’ère chrétienne : hébreu et araméen, grec et latin, syriaque et copte… Mes années à l’Institut catholique de Paris puis un séjour de 13 années à Jérusalem ont bien contribué à me « dépayser » : comme Abraham, j’avais quitté mon pays et mes évidences triviales pour poser mes pas et ma quête sur cette terre bien réelle où s’est écrite la Bible – terre de la promesse et de toutes les divisions – d’abord à l’Ecole biblique, puis à Ratisbonne (études juives) en demeurant chez les Ethiopiens, entre la ville juive et la ville arabe. Je me suis passionnée pour la littérature rabbinique ; les règles d’interprétation (middot, les « mesures ») des maîtres du Talmud, si déconcertantes pour le non initié, mais tellement adaptées à la réalité des textes, m’ont ouverte à une nouvelle logique, à des perspectives inattendues.

Je me suis appliquée à discerner sur pièces l’histoire de l’évolution du sens des différents langages au fil du temps et de l’émergence avoisinante d’autres systèmes de pensée. La séparation entre le judaïsme et le christianisme était l’un de ces nœuds de confrontation essentiels qui me posaient question, et qui est resté l’un des fils conducteurs de ma recherche, outre – ou en connivence avec – les milieux de tradition syriaque primitive, le monde monastique oriental et l’évolution de ses types de questionnements. C’était avant l’irruption en Orient de la philosophie grecque et surtout de la logique aristotélicienne. L’Organon fut traduit dès le début du VIe s, et commenté par les grands maîtres syriaques du VIIe s. Un autre monde naissait, conservant certaines des sources traditionnelles ainsi que les sciences et l’astronomie, mais se séparant d’autres ouvrages, considérés comme dépassés et obsolètes. Aphraate le Sage perse (†345) fut alors traité de « balourd et de rustre ignorant », par George l’évêque des Arabes (traducteur d’Aristote, †724), parce qu’il « n’avait pas lu les enseignements confirmés des savants confirmés », c’est-à-dire les philosophes grecs !

C’est ainsi que vos recherches vous ont conduite des textes rabbiniques à l’Edesse de Bardesane, de l’Ecole Biblique de Jérusalem au monachisme oriental et aux formes anciennes d’ascétisme sacerdotal ?

Oui. J’ai dans mes tiroirs ou plutôt dans la mémoire de l’ordinateur une longue recherche sur les débuts de l’évangélisation d’Edesse, et sur les mystérieuses figures d’Addaï et de Bardesane à la cour royale. J’enrichis le dossier, c’est passionnant, mais il faut encore laisser mûrir, trouver des preuves solides pour l’argumentaire que je prépare…

Un autre sujet continue à m’intéresser, celui des « Fils du pacte », « fils de l’alliance » que j’ai dénommés « membres de l’Ordre » dans ma traduction d’Aphraate. On en trouve aussi mention à la fin de la Doctrine d’Addaï, et la plupart des chercheurs les assimilent aux moines. Or il me paraît évident que leurs fonctions ne sont pas monastiques, mais concernent la hiérarchie sacerdotale… L’ascèse et le jeûne qui leurs sont réclamés ressemblent à ce qui est exigé du moine, mais ils n’habitent pas au désert, leurs fonctions et leurs résidences sont à proximité des églises et dans les villes, ils sont au service de la communauté. Les « Fils du pacte » seraient les successeurs des « classes de lévites » (1 Chron. 24-26) faisant fonction de portiers, lecteurs, etc…, et ils seraient à ce titre les ancêtres des « ordres mineurs » jusqu’au diaconat. En effet, c’est parmi ces « voués » que l’on choisissait ceux qui accéderaient au sacerdoce.

Je travaille aussi à une nouvelle édition et traduction française du Commentaire du Diatessaron d’Ephrem, que m’avait demandée il y a longtemps Dom Louis Leloir, avec lequel j’ai collaboré lors de sa propre édition avec traduction latine…

Vous avez consacré une étude aux moines de Raïthou. Pouvez-vous nous dire quel est ce monastère et comment il est apparu sous votre loupe d’historienne ?

J’ai travaillé sur le site de Raïthou dans le cadre de mes recherches sur Jean Climaque et le Sinaï, ainsi que pour ma traduction (encore inédite) des deux versions syriaques de l’Histoire des martyrs du Sinaï et de Raïthou. Raithou (arabe Al-Tour, gr. To oros, « La Montagne ») est un petit port aux belles palmeraies dans les massifs de corail au sud-ouest du golfe occidental de la Mer Rouge, où se trouvait un monastère rattaché à celui du Sinaï et où avait été construite une tour de défense semblable à celle de la Montagne, pour lutter contre les pirates venant de la mer Rouge, Saracènes et Blemmyes. Il se trouve à environ 50 km à vol d’oiseau du monastère de Ste-Catherine, mais la piste la plus directe par le Wadi Islé, absolument magnifique et impressionnante, est totalement impraticable pour les véhicules. Bien qu’il soit situé trop au sud de la péninsule, les pèlerins en quête de l’itinéraire des Hébreux à leur sortie d’Égypte avaient coutume de faire un détour vers ce site, identifié à l’Élim biblique aux soixante-douze palmiers et douze fontaines (Ex 15, 27), à la suite d’une appropriation des traditions de l’Exode par les moines du lieu. Ce site est aussi profondément lié à l’ « Echelle spirituelle » de Jean Climaque dont le commanditaire était l’higoumène Jean de Raïthou, associé à un certain Isaac, qualifié de « Nouveau David », qui semble avoir joué un rôle important en tant que pénitent et proche de Climaque. Les seuls éléments biographiques concernant Jean Climaque ont aussi été rédigés à Raïthou, par le moine Daniel, peu après la mort du saint, et adjoints en prologue à son livre.

A l’intérieur de la vaste galaxie textuelle des écrits de l’Antiquité tardive, vous vous êtes attachée tout spécialement à éditer et à faire connaitre l’univers des apocryphes chrétiens, mais aussi des Apologistes, comme Aristide. Quel autre regard ou quelles questions nouvelles nous invitent-ils à poser sur les premiers siècles chrétiens ?

Les apocryphes chrétiens sont des textes qui ne sont pas entrés dans le canon des Écritures reçues. Certains sont presque contemporains des derniers textes scripturaires comme l’Apocalypse, et ils ont eu une situation mitoyenne : ils ont été admis par certaines Églises, au moins pendant un temps, et refusés par d’autres. Par exemple l’Évangile de Pierre, qui était un texte reçu chez les Asiates de tradition quartodécimane, et dont la lecture avait été autorisée par Sérapion, l’évêque d’Antioche au IIe s. Mais ce dernier l’a ensuite interdit, le soupçonnant de quelque hérésie mal définie, selon le témoignage d’Eusèbe de Césarée (Hist.Eccl. VI, XII). Malgré la polémique, l’Evangile de Pierre a été pieusement conservé au moins jusqu’au VIIIe s., puisqu’on en a retrouvé un fragment de manuscrit grec dans une tombe de moine de cette époque à Akhmîm en Haute Égypte. Bien que n’ayant pas eu le privilège d’être intégrés au corpus scripturaire, d’autres récits apocryphes ont marqué la spiritualité chrétienne, l’art et la liturgie, et même la théologie de l’Eglise : la fête de la Présentation de Marie au Temple, par exemple, est la reprise d’une tradition provenant du Protévangile de Jacques. Plus curieux encore, il arrive aux Écritures canoniques de s’appuyer sur des textes que la tradition postérieure a considéré comme apocryphes ; le livre d’Hénoch, par exemple, est cité comme autorité dans l’Epitre de Jude, alors qu’il a été rejeté du canon des Ecritures au concile de Laodicée (vers 364), mais conservé dans le corpus scripturaire de l’Eglise éthiopienne qui en a gardé une version complète (Hénoch 1). Des fragments en araméen et en hébreu ont aussi été trouvés à Qumrân ; en grec à Akhmîm, comme pour l’Evangile de Pierre ; il en existe des fragments en syriaque, copte, latin et autres langues Ces quelques exemples montrent le difficulté de « classer » les textes chrétiens primitifs : même s’ils n’ont pas rang dans le corpus scripturaire, les textes dits apocryphes, qui dépaysent souvent le lecteur, apportent beaucoup d’éléments permettant de mieux comprendre l’environnement culturel de l’époque, les croyances et les attentes à la foi des juifs et des premiers chrétiens.

Quant aux « Apologistes » : ils apparaissent au IIe-IIIe s. à l’époque où l’Eglise commence à se répandre, atteint les grandes cités, la cour des princes, et commence à subir la persécution. Ils prennent la plume pour écrire à l’empereur, utilisant toutes les ressources philosophiques et rhétoriques pour justifier la doctrine chrétienne et sa pertinence face aux croyances et aux divinités d’alentour. J’ai collaboré avec Bernard Pouderon à l’édition de la version syriaque de l’Apologie d’Aristide, sans doute la plus proche du texte grec original, qui ne nous est parvenue que sous forme d’insertion dans le roman de Barlaam et Joasaph. Il serait trop long de commenter ici ce texte très riche. Mais il fournit des renseignements très curieux sur le regard porté par les chrétiens sur les juifs et leur liturgie, ainsi que sur leur culte des anges. On attendrait en outre que la présentation des chrétiens mentionne « Jésus »… Que nenni ! Seules deux mentions du nom du « Christ » dans la version syriaque : les chrétiens sont persécutés pour ce « nom », mais ils sont d’abord présentés comme de fidèles observants des commandements, c’est-à-dire du Décalogue – ce qu’on aurait attendu d’abord comme description des pratiques juives… Ils n’adorent pas de dieux étrangers, ne commettent ni adultère ni fornication, ne sont pas voleurs, honorent leurs parents ; et surtout, ils pratiquent les bénédictions et les actions de grâce à l’occasion de leurs repas et ils pourvoient à une digne sépulture pour leurs frères.

Vous travaillez actuellement sur les Psaumes et les Odes de Salomon. Le qualificatif de « judéo-chrétien » est-il toujours de mise ?

Un de mes travaux récents porte sur les Psaumes et les Odes de Salomon. Ce n’est pas une édition de texte, mais une étude de la tradition de l’œuvre au cours des âges. En effet, j’ai déjà traduit les Odes en français une première fois dans la collection Apocryphes 4 (Turnhout 1994), et une seconde dans le volume « Apocryphes chrétiens » de la Pléiade (Paris 1998, plusieurs rééditions). Ces deux ouvrages anonymes sont qualifiés de pseudépigraphes parce qu’ils portent le pseudonyme de Salomon, le fils de David et le roi sage de l’Ancien Testament. Je n’utilise jamais le terme de « judéo-chrétien » pour désigner les Odes ou les Psaumes, car cette expression peut revêtir des sens multiples, qui finalement ne renvoient à rien ni à personne…

La tradition la plus ancienne montre que les Psaumes de Salomon et les Odes ont été réunis en un seul livre dès le IIIe siècle de notre ère, alors qu’ils n’ont pas la même origine ni la même date de rédaction : les 18 Psaumes de Salomon sont d’origine juive, sans doute écrits primitivement en hébreu à Jérusalem vers la fin du Ier s., puis traduits en grec et en syriaque ; les 42 Odes de Salomon doivent avoir été composées à Edesse dans la seconde moitié du IIe s. Elles ne sont conservées que par deux manuscrits syriaques lacunaires, dont les témoins ont été trouvés en Irak et en Egypte chez les syriens jacobites et partiellement en copte dans la Pistis sophia. Tout comme l’œuvre d’Aphraate, ces textes ont disparu et ne sont réapparus qu’au XXe siècle. Ils ont subi le sort de presque toutes les œuvres qui parlent un langage qui paraît anachronique : dans une société ecclésiastique structurée, leur étrangeté apparente face aux définitions conciliaires garanties par l’autorité impériale, leur non-conformité à la philosophie et à la théologie dominante ont conduit à leur élimination matérielle. On a même mutilé les derniers feuillets de la Bible d’Alexandrie (l’Alexandrinus, Ve s.). Les œuvres d’Irénée de Lyon – aujourd’hui considéré comme le principal témoin du IIe siècle chrétien – ne sont réaparues qu’au XIXe siècle, en latin, en arménien et en syriaque. Le Diatessaron de Tatien, présentant les quatre évangiles en un seul livre, pourtant utilisé par Aphraate, commenté par Éphrem et qui fut en grand honneur dans toute l’Église de Syrie, fut banni et détruit dès le Ve siècle par Rabboula d’Édesse (†435), et Théodoret de Cyr en fit brûler plus de deux cents exemplaires. Il n’en reste que des traces. Pour les Psaumes et les Odes de Salomon, ce sont ces traces infimes que j’ai tenté de déceler et de décrypter, avec le plus d’esprit critique possible…

Une question plus personnelle peut-être. Ayant été si longtemps en proximité avec ces diverses communautés humaines et spirituelles du Proche-Orient ancien, quel est votre regard sur l’évolution actuelle de ce monde qu’on appelait le Levant ?

La seule chose que je sache vraiment, c’est que mieux on connaît et moins on ose porter de jugements ! Que ce soit sur Israël (dont le Président n’est guère recommandable, mais avons-nous le droit de juger les autres, alors que nos propres démocraties sont dans une situation déliquescente ?), que ce soit sur la question palestinienne ou sur la situation des autres pays du Proche et du Moyen-Orient, nous n’avons pas les outils qui nous permettraient de comprendre et encore moins de nous faire une opinion sensée. Notre rôle est de faire de notre mieux pour accueillir les immigrés et les persécutés dont beaucoup ont perdu des proches… Contrairement à ce que l’on entend dire fréquemment, bon nombre de réfugiés enrichissent notre pays, car ils ont une bonne formation de base, et ils connaissent les langues mieux que la majorité des français… En outre, beaucoup ont le souci de faire survivre leur riche tradition chrétienne dans sa langue de transmission, et leur présence comme communauté culturelle justifie la perpétuation de nos directions d’études et de la recherche universitaire.

Merci Mme Marie-Joseph Pierre