Entretien avec... Vincent DESPREZ
samedi 20 juin 2015
par Cécilia BELIS-MARTIN

Père Vincent Desprez, l’expérience monastique ne cesse de se nourrir de la Parole de Dieu mais aussi de la tradition des Pères. Celle de saint Benoît en premier lieu dont votre communauté suit la Règle, mais également celles des autres Pères à qui vous avez consacré un volume dans la belle collection « spiritualité orientale » de l’abbaye de Bellefontaine [je mettrai en note les références]. Qu’en est-il aujourd’hui de cette memoria Patrum dans l’expérience monastique ?

Mes regrettés confrères de Ligugé Paul Antin, Pierre Minard, Joël Courreau ont traduit (parfois édité) dans Sources Chrétiennes, respectivement les Dialogues de Grégoire le Grand, les Lettres du même Grégoire, les Règles monastiques et Sermons de Césaire d’Arles. Notre ancien abbé, le P. Miquel, a traduit La Vie contemplative de Philon d’Alexandrie.

Vous en êtes venu ainsi à rencontrer cette étonnante figure du « pseudo Macaire ». Comment s’est produite cette rencontre et pouvez-vous nous en dire un peu plus sur sa personnalité ?

Un cours du P. Regnault à Solesmes me l’a fait découvrir. J’y ai consacré mon mémoire de licence romaine avec le P. Jean Gribomont. Une fois mes études terminées, j’ai commencé à le traduire, puis à éditer cette Collection IV, parce que le sujet était libre, et j’y suis encore.

Son enseignement a-t-il été bien accueilli ?

Quelques thèmes de sa spiritualité, visant à une expérience sensible de la présence du Saint-Esprit, ont été exploités par Adelphios d’Édesse (actuellement Urfa en Turquie), simplifiés, déformés par ceux qu’on a appelés les « messaliens » (« priants », en syriaque). Quelques propositions extraites de ses écrits ont été dénoncées par des ouvrages hérésiologiques.

Et pourtant il a eu une réelle influence sur la spiritualité monastique ultérieure ?

Sa Grande Lettre a été paraphrasée par Grégoire de Nysse dans le traité « L’institution chrétienne ». Ses Cinquante homélies spirituelles ont été recopiées au Mont Athos et éditées depuis 1554, traduites en latin, allemand, néerlandais, anglais, espagnol, russe. Les traductions plus complètes, françaises, italiennes, espagnoles commencent vers 1980. Ses 150 Chapitres, résumé de la Collection IV, ont été traduits dans presque toutes les langues européennes.

Comment ces textes sont-ils parvenus jusqu’à nous ?

Nous ignorons les débuts de la tradition manuscrite. La Grande Lettre (70 pages environ) est attestée depuis le VIe s. en syriaque, depuis le VIIIe et le Xe s. en grec. La centaine de pièces homilétiques, épistolaires, anthologiques, sont transmises par des collections manuscrites grecques , qui nous sont connues depuis le XIe s. La Collection IV a été traduite en arabe et en géorgien au XIe s. Parmi les recueils plus anciens, perdus, figure une grande collection attestée en copte par des fragments du Xe s., en arabe au XIIIe s., et par sept fragments grecs du XIe s. Les collections les plus longues (I, florilège hésychaste, collection-mosaïque) ont été permises, semble-t-il, par l’introduction du papier dans le bassin méditerranéen (XIIIe s.).

Où en sommes-nous de l’édition et de la traduction de l’œuvre macarienne ?

Les collections grecques, syriaques, géorgiennes sont accessibles en des éditions critiques. Des fragments et des anthologies sont en cours de parution à Moscou et à l’Athos, par mes soins. J’ai parlé plus haut des traductions. J’ai préparé une édition critique des 150 Chapitres. Le P. Hanna Skandar a préparé une édition critique des deux collections arabes.

Avec un tel auteur, de nouveaux textes pourraient-ils refaire surface ?

L’identification des fragments coptes par Alin Suciu est toute récente, celle des fragments palimpsestes de la Grande Lettre l’est assez.

Merci fr. Vincent.