Rencontre avec... Patrick LAURENCE
samedi 10 janvier 2009
par Cécilia BELIS-MARTIN

Patrick Laurence, votre nom est associé à l’une des toutes dernières traductions de la Vie de Mélanie la jeune de Gérontios. Comment en vient-on à s’intéresser à une petite moniale romaine qui a vécu il y a seize siècles ?

Comment en suis-je venu à m’intéresser à Mélanie la jeune ? La chose est venue très naturellement : en essayant de comprendre à travers les écrits hiéronymiens comment il était possible d’appréhender la vie et l’expérience des chrétiennes de l’Antiquité tardive, j’ai rencontré à plusieurs reprises cette femme, qui appartenait à l’une des plus grandes familles de la société romaine. J’ai dès lors éprouvé le désir d’en savoir plus sur un personnage qui avait abandonné tous les privilèges de sa classe pour vivre dans un extrême dénuement et une consécration totale à Dieu et à la prière : destin extraordinaire, dont l’histoire est comptée par son prêtre Gerontius, qui vécut à ses côtés dans l’institution monastique fondée à Jérusalem par cette aristocrate, d’ailleurs devancée par sa grand-mère. Le cadre de l’hagiographie et les limites historiques du genre n’interdisaient pas d’accéder à cette “geste”, qui permet de découvrir une personnalité hors du commun et une aventure spirituelle tout aussi étonnante.

Ainsi depuis plusieurs années vous vous êtes attaché à étudier, à scruter la condition des femmes dans l’Antiquité tardive, nombre de vos articles le rappellent. Qu’est-ce que vos travaux vous permettent de préciser maintenant de cette condition ou du mode de vie de ces femmes ?

Mes premières recherches m’ont amené à établir de constantes comparaisons entre la condition des Romaines (au sens large) de l’Antiquité pré-chrétienne et celle des femmes qui se convertissent et vivent dans une société de plus en plus christianisée, avant de se déclarer officiellement comme telle à la fin du VIe siècle. Or, au-delà des distinctions sur lesquelles il serait tentant de s’arrêter définitivement lorsqu’on lit les Pères (l’absence de morale des païennes face à la foi et à la morale des chrétiennes), on s’aperçoit rapidement que, en dehors du cas exceptionnel des quelques femmes ayant choisi le chemin difficile de l’ascétisme monastique, le christianisme n’a guère changé la condition du “deuxième sexe” : la société et ses représentants continuent à exiger de celui-ci l’obéissance à des règles de comportement et de vie que prolongent et soutiennent le plus souvent les préceptes chrétiens : la législation, notamment, montre bien comment l’intégration d’une religion devenue unique religion d’Etat attend de la femme qu’elle reste fidèle à l’éternel pudor (réserve et retrait en tous domaines) : le cas d’une Mélanie est trop rare pour illustrer une réalité générale, la vie dans les monastères n’est pas obligatoirement synonyme de libération des contraintes et, surtout, le “christianisme moyen” de l’immense majorité de ces femmes s’adapte à la société et à ses exigences plutôt que l’inverse. Me frappe avant toute chose le fait que le précepte de chasteté, auparavant garant de la pureté de la femme nubile et de l’épouse, devient désormais la pierre de touche de la moralité féminine, une fois revu et ennobli par les exigences de la foi.

Vous participez par ailleurs à l’animation des rencontres de patristique de Carcassonne. Pourriez-vous nous remettre en mémoire l’origine et le propos des ces rencontres, et, si ce n’est pas encore sous embargo, le thème de prochaines rencontres ?

Ces rencontres annuelles, qui ont toujours lieu fin juin-début juillet, ont eu pour fondateur le regretté Paul Force. Se tenant actuellement sous l’égide d’André Bonnery, elles regroupent tous les ans des chercheurs qui travaillent sur le christianisme ancien, c’est-à-dire des patristiciens. Les thèmes sont très variés (le dernier sur la conception de la beauté chez les Pères). Il ne s’agit pas de colloques, mais plutôt d’un ensemble de conférences (quatre par jour, sur trois jours) qui s’adressent à un large public (en partie composé de fidèles auditeurs). La perspective est donc celle de la divulgation, mais cela n’enlève rien à la qualité scientifique des propos tenus, bien au contraire, car ces auditeurs nous viennent avec l’enrichissement que leur donne une réelle culture. Le thème prévu pour l’an prochain est le judéo-christianisme.

Un livre en cours s’il est permis d’aborder la question ?

Actuellement, je prépare deux ouvrages à partir de mes articles, ainsi qu’une publication de la traduction et du commentaire de la lettre 22 de Jérôme, travail déjà amplement avancé par Yves-Marie Duval, ce grand hiéronymien qui nous a quittés récemment. Je me penche aussi sur la question de la condition des moniales aux débuts du christianisme, à partir de multiples éclairages : histoire, biographie (hagiographie), législation, épigraphie.

Merci Patrick Laurence