Les secrets de la femme romaine de Spitalfields (Londres).
mardi 5 janvier 2021

Les chercheurs sont parvenus à mieux cerner l’identité d’une mystérieuse femme romaine décédée dans la seconde moitié du IVe siècle, femme qui fut inhumée dans une tombe particulièrement soignée découverte en 1999 sur le site du marché de Spitalfields à Londres. La tombe de la « dame romaine de Spitalfields » avait d’abord étonné les archéologues par sa grande richesse. La défunte, déposée dans un cercueil de plomb luxueusement décoré, avait été inhumée dans une robe tissée de fils d’or. Tout cela déjà laissait présager d’une appartenance à la classe des notables britto-romains. Aujourd’hui la poursuite des recherches scientifiques de cette tombe inhabituelle maintenant largement détaillées dans un livre qui vient de paraître chez MoLa [1] a conduit les chercheurs à des découvertes particulièrement intéressantes. Ainsi le vêtement de la défunte était tissé d’une soie de très haute qualité provenant de Chine et les fils utilisés étaient constitués à 97% d’or pur. Les bandes de laine qui entouraient son corps, matériaux aujourd’hui détériorés après plus de seize siècle d’enfouissement et ne présentant qu’un aspect brun atone, se sont ainsi révélées à l’analyse microscopique être à l’origine de teinte pourpre. Dans la Bretagne romaine comme dans le reste de l’Empire, l’usage de la pourpre était caractéristique des milieux riches et aristocratiques, cette teinture étant obtenue à partir du broyage de certains mollusques de la côte du Levant. Ce pigment de pourpre était vraisemblablement le plus cher de ce monde de l’Antiquité Tardive et était exclusivement réservé au cercle des puissants.

Reconstitution de l’inhumation de la Dame de de Spitalfields

Par ailleurs, l’analyse isotopique des dents de la jeune femme a révélé également qu’elle avait été mariée à l’adolescence et que son époux, un homme de très haut rang, avait dû se rendre en Bretagne pour y exercé un gouvernorat, elle-même ayant grandi et passé la majeure partie de sa courte vie en Europe continentale, voire à Rome même. On ignore l’identité de ce mari en raison de nos connaissances lacunaires des derniers hauts-fonctionnaires romains de Bretagne, mais il est assuré que la Dame de Spitalfields devait être l’épouse d’un ces sénateurs ou haut-fonctionnaires présents dans l’île entre 350 et 410 (fin de la présence officielle de Rome dans l’île). Sous la tête de la jeune femme, une chercheuse de l’université de Rome a mis aussi en évidence des traces d’un oreiller constitué de feuilles de laurier, peut-être un autre indice de son milieu social. Toutefois le choix d’une inhumation dans un riche cercueil de plomb décoré d’un motif élaboré de coquilles festonnées est bien plus emblématique de cette classe des potentes.

détail du sarcophage

Toujours selon l’analyse isotopique des dents fournissant des indices tant sur l’alimentation, la santé, les lieux de vie et bien d’autres informations, la défunte fut atteinte d’une maladie grave vers l’âge de 5 ans. Elle fut inhumée avec des biens de grande valeur comme ces deux récipients en verre qui auraient pu contenir du parfum. L’un d’eux, de forme cylindrique et d’une hauteur de 23 cm, était orné d’un bouchon en pierre précieuse. Si la plupart des autres artéfacts retrouvés dans la tombe étaient des objets assez courants et attendus dans une tombe romaine, cinq flacons de verre allongés en forme de pipette sont tout à fait exceptionnels. On pense qu’ils contenaient soit de l’huile de sésame pour oindre les morts, soit du vin pour les cérémonies funéraires. De tels récipients sont très rarement attestés en Grande-Bretagne et jamais en si grand nombre. Une bouteille de médicament est aussi tout à fait unique : décorée d’un délicat chemin de verre en zigzag, elle fut enterrée au pied du sarcophage de la « Dame romaine de Spitalfields » à la fin du IVe siècle.

un des lacrimaires en vere

Les fouilles du cimetière romain où la « Dame de Spitalfields » a été inhumée ont révélé plus de 500 tombes. Les plus anciennes présentaient une proportion étonnante de cinq hommes pour une femme. Selon les chercheurs, cela pourrait être dû au fait qu’un grand nombre d’hommes avaient migré vers la Bretagne et/ou vers Londres en quête de travail ou y avaient été emmenés (comme esclaves) de force également à fin de productivité. Les archéologues notent également une surmortalité intentionnelle des petites filles. L’absence de femmes adultes peut peut-être s’expliquer par l’existence d’une autre nécropole ou aire cimétériale encore non-découverte et réservée aux femmes. Les chercheurs ont également mis en évidence qu’une partie du cimetière avait été réservée aux nourrissons. C’est très inhabituel et très peu d’inhumations de tout-petits enfants avaient été ainsi mises à jour jusque-là, y compris dans les grandes nécropoles de Rome. L’absence d’un statut social des nouveau-nés semblait expliquer l’inexistence de leurs tombes mais les découvertes de Spitalfields soulèvent de nouvelles hypothèses comme la possibilité de terrains réservés spécifiquement à l’inhumation des nourrissons et qui n’auraient pas été encore repérés.

Le site de la nécropole de Spitalfields fut plus tard utilisé comme cimetière médiéval en tant que dépendance d’un prieuré en 1197… avant de devenir un terrain d’entraînement pour les compagnies d’artillerie au XVIIe siècle. La dame romaine de Spitalfields est probablement morte très jeune, soit lors des suites d’un accouchement, soit de maladie infectieuse. Malheureusement la tombe ne comportait ni inscription funéraire, ni même pierre tombale ayant signalé sa présence. Les chercheurs pensent que si cette dernière a existé, elle a pu être récupérée dès le Moyen Age pour être incorporée dans les travaux d’agrandissement et d’embellissement de la Londres médiévale.

Le sarcophage en cours de dégagement

Sources : Eminetra

[1] In the Northern Cemetery of Roman London : Excavations at Spitalfields Market, London E1, 1991-2007, MoLa, octobre, 2020