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Variations grégoriennes, litanies des saints et mots-barrières
jeudi 1er octobre 2020
par Annie WELLENS
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Depuis la réception de ta dernière missive, Bacchus très cher, nous nous réjouissons de manière étrangement paradoxale : les nouvelles que tu nous donnes résonnent douloureusement de vos turbulences mémorielles généalogiques, et nous nous en affligeons, mais ces turbulences vont engendrer la joie de visiter ensemble la région de Teoffalgia. Même s’il s’agit du terroir originel que le quadrisaïeul de ton épouse a honni au point de le renier, la perspective de vous retrouver éclaire les recoins sombres de cette histoire. Je ne peux m’empêcher de rêver : si votre Taurus-Agnus était né un siècle plus tard, il aurait rencontré sur ces mêmes terres Saint Sénoch, un Taïfale moine et prêtre, qui aurait su le réconcilier avec son origine barbare. Mon rêve achoppe sur l’impitoyable chronologie tout en déployant ses ailes vers l’éternelle harmonie qui oriente déjà notre marche ici-bas. La ponctuation des temps liturgiques nous introduit dans la fête sans fin, distillant dans l’ordinaire de nos jours l’intégralité du Mystère célébré.

En écrivant cela, je reconnais que je suis sous influence : celle de Grégoire de Nysse évoquant dans une lettre les conséquences cosmiques de la fête pascale : Que toute la vie soit pour toi une fête et un grand jour, en se gardant pure, autant que possible, de l’ombre nocturne [1]. Précieux indicateur qui m’invite à vous proposer le temps pascal prochain pour nos retrouvailles, temps favorable sur les plans météorologiques extérieur et intérieur.

En attendant, vous êtes présents, ton épouse, ta belle-famille et toi, dans nos prières d’intercession matinale et vespérale. Après l’hymne, les psaumes et les oraisons nous ajoutons exceptionnellement une courte litanie des saints [2], que ma Vera, toujours experte en formules fantasques, appelle un « concentré homéopathique [3] » des Litanies majeures réorchestrées par Grégoire le Grand lors de l’épidémie de peste à Rome à la fin du siècle dernier [4]. Nous demeurons cependant vigilants, comme vous, quant aux excès possibles d’une recherche démesurée de merveilleux sous couvert de piété, et loin de nous l’idée de prier les saints, toute prière ne s’adressant qu’à Dieu, mais nous prions avec eux en cette communion spirituelle de l’Église du ciel avec celle de la terre. Grégoire le Grand lui-même avertissait ses ouailles dans une homélie prononcée lors de l’une des célébrations anniversaires du dies natalis [5] du martyr Pancrace : Vous êtes venus très nombreux fêter solennellement notre martyr, vous fléchissez les genoux, vous vous frappez la poitrine, vous vous répandez en prières et confessions, vos visages sont baignés de larmes. Mais examinez, je vous en prie, examinez vos prières ! Voyez si vous demandez au nom de Jésus, c’est-à-dire si vous demandez les joies du salut éternel ! [6]. Dans notre litanie domestique, nous prenons la liberté d’intégrer Saint Sénoch évoqué au début de ma lettre, découvert grâce à la lecture de la récente Vie des Pères de Grégoire de Tours [7].

Je ne terminerai pas ce courrier par un souhait que j’ai pourtant beaucoup formulé : « Dieu vous bénisse ! ». En quelques mois il a proliféré dans tous les lieux et dans tous les milieux à chaque fois que quelqu’un éternue. Est-ce le cas chez vous ? Toujours curieuse, ma Vera a mené son enquête et, tout sourire, m’a dit que j’avais une partie de la réponse dans la lettre que j’étais en train de t’écrire. Voyant mon étonnement elle ajouta : « Mais la peste à Rome, bien sûr ! L’Abbé de Lucoteiacum vient de recevoir la visite de deux moines romains qui lui ont raconté la montée en puissance de ce qu’ils nomment ’des mots-barrières’. Voici les notes qu’il m’a confiées : Cette peste était si violente que les hommes mouraient subitement, dans les chemins, à table, au jeu, dans les réunions, de sorte que s’il arrivait que quelqu’un éternuât souvent, alors, il rendait l’âme. Aussi, entendait-on quelqu’un éternuer, aussitôt on courait et on criait « Dieu vous bénisse » et c’est là, dit-on, l’origine de cette coutume de dire « Dieu vous bénisse » à quelqu’un qui éternue [8]. On a déploré cependant, que dans les mauvais lieux de la ville, là où l’on s’enivre, certains buvaient à la santé des autres convives en prononçant, par dérision, la formule ainsi transformée : ’Dieu vous bénisse et vous fasse le nez comme j’ai la cuisse’" [9]. J’ai fait semblant de ne pas voir que mon épouse avait du mal à se retenir de rire.

Mais nous, à la manière d’un cantique concertant, chantons amen, disons alleluia.

Bessus

 

[1] Citation très exacte tirée de la Lettre 4, 10 adressée à Eusèbe, SC 363.

[2] Le premier acte authentique de canonisation connu date de 993 : c’est celui d’Udalric canonisé par le pape Jean XV. Avant cette date, donc à l’époque de Bessus et Bacchus (seconde moitié du VIIe siècle), les communautés chrétiennes érigent des autels sur la sépulture des martyrs, les « saints » et les entourent d’une vénération particulière. Aux évêques revient peu à peu la charge d’autoriser le culte et la vénération des reliques et de ceux que la pratique remarquable des vertus et les charismes divins recommandaient à la pieuse dévotion et à l’imitation des fidèles. La plupart des cultes étaient locaux et avaient pour objet le tombeau du saint.

[3] Bien évidemment, Vera fait référence ici, non pas à Samuel Hahnemann, considéré comme l’inventeur de la médecine homéopathique au XVIIIe siècle, mais au grec ομοιωζ, semblable et παθοζ, affection, maladie. Aristote définissait ce terme comme l’état d’une âme qui sent d’une façon semblable à la façon de sentir d’une autre âme, et qui, par cela, est plus disposée pour la véritable amitié. D’autres auteurs ont également abordé le sujet comme Hippocrate ou Démocrite.

[4] Pendant l’hiver 589-590. Grégoire le Grand, conseiller et secrétaire du pape Pélage II, lui succéda quand ce dernier mourut de la peste le 7 février 590.

[5] Dies natalis  : le jour de la mort des martyrs était considéré comme leur jour de naissance au ciel.

[6] Citation très précise tirée des Homélies sur l’Évangile de Grégoire le Grand, 27,7, CCSL 141, p. 235.

[7] Grégoire de Tours, né vers 538 à Clermont-Ferrand d’une famille d’origine romaine, évêque de Tours de 573 jusqu’à sa mort le 15 novembre 594. Son œuvre se divise en deux parties d’intérêt hagiographique et historique. Dans « La vie des Pères » figurent vingt-trois « Pères » - évêques, abbés, moines ainsi qu’une moniale -, personnellement choisis par Grégoire de Tours pour avoir, par leur ascèse et leur charité, mené en Gaule, entre le IV e et le VI e siècle, une « vie » consacrée à Dieu. (sur le site de l’éditeur, Les Belles Lettres, 2016).

[8] On retrouve cette même interprétation dans La Légende dorée de Jacques de Voragine au XIIIe siècle. L’enquête menée par l’épouse de Bessus en prouve donc l’antériorité.

[9] Depuis cette période la formulation insolente a circulé plus ou moins souterrainement. Pierre Augustin Caron de Beaumarchais, au XVIIIe siècle, la mettra en pleine lumière dans son Barbier de Séville.

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