La Providence selon Irénée de Lyon (I)
mercredi 25 mars 2015
par Marie-Laure CHAIEB

Nous voilà réunis autour d’une belle citation : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu ». Elle se situe au livre IV du Contre les hérésies d’Irénée, comme au sommet de sa réflexion sur Dieu, sur l’homme et sur leurs relations. C’est ce contexte qui m’amène à vous proposer une réflexion sur la notion de Providence, puisque c’est souvent par ce terme que l’on désigne la présence de Dieu dans le temps des hommes.

Il faut cependant partir d’un constat, qui peut paraître étonnant : le terme « Providence » qui a tant de succès dans la Tradition chrétienne, n’est pas cité dans le Nouveau Testament. Le Nouveau Testament n’utilise jamais le terme pronoia [1]. Même si la foi chrétienne ne néglige en aucune façon la réflexion au sujet de la présence de Dieu dans la création et dans l’histoire, ce mot ne fait partie du vocabulaire de la « tradition qui vient des apôtres ». Quand on sait à quel point cet ancrage est important aux yeux d’Irénée, on peut s’étonner du fait qu’Irénée cite dix-sept fois le terme.

Alors une petite enquête s’impose : d’où vient ce terme ? Comment Irénée exploite-t-il cette notion comme expression d’un dialogue entre le Créateur et sa création ? Et enfin comment cette notion de Providence s’articule-t-elle avec l’unité et la vérité, qui nous rassemblent en cette « semaine pour l’unité » ?

La Providence dans l’œuvre d’Irénée

D’où vient ce terme de « Providence », si ce n’est pas du Nouveau Testament ? Une fois n’est pas coutume chez Irénée, ce terme vient de la philosophie grecque ; on le trouve chez Platon, mais aussi, et de façon très significative, dans le stoïcisme tardif. C’est sur cette source que je vais me concentrer. La forme tardive du stoïcisme au IIè siècle, ou stoïcisme impérial, a remplacé le destin originel par la notion de Providence (pronoia). Dans la transmission de l’enseignement d’Epictète, représentant éminent de ce stoïcisme tardif, cette inflexion est particulièrement sensible : Epictète n’évoque plus le destin, ni dans le Manuel ni dans les Entretiens [2] ; en revanche la notion de Providence devient une caractéristique de sa philosophie [3]. Epictète illustre en effet une évolution significative de la pensée stoïcienne ; il a exercé une influence décisive sur son temps et notamment sur Marc Aurèle [4] - l’empereur sous le gouvernement duquel a eu lieu la persécution des chrétiens de Lyon ; persécution qui a eu pour conséquence qu’Irénée devienne évêque de Lyon suite au décès de l’évêque Pothin.

Brièvement, que signifie la Providence chez Epictète ? Je vous propose cinq caractéristiques qui brosseront une sorte de paysage philosophique pour mieux situer l’enseignement d’Irénée.

Pour Epictète, la première caractéristique est que le monde « est gouverné selon une intelligence et une providence » [5] :

E II 14, 26 : qu’est donc le monde ? Qui le gouverne ? Personne ? Et comment une ville ou une maison pourrait-elle subsister, même très peu de temps, s’il n’y avait quelqu’un pour la gouverner et veiller sur elle, et une construction si vaste et si belle serait-elle administrée avec autant d’ordre si c’était par le hasard et une heureuse chance ? Il y a donc quelqu’un qui la gouverne.

Deuxième caractéristique : chez Epictète, on s’accorde à reconnaître une certaine proximité de Dieu qui s’implique et « prend soin de toutes choses » : la question de la providence évolue chez lui de la seule Providence cosmique (qui reste importante à ses yeux) vers une Providence qui se rapproche de l’individu :

E II, 14, 11 : Les philosophes disent que la première chose à apprendre est la suivante : il y a un Dieu et qui exerce sa Providence sur l’univers ; il est impossible de lui cacher non seulement ses actions mais même ses intentions ou ses pensées.

Mais, troisième caractéristique, ce qui attire le plus l’attention, c’est que cette Providence est caractérisée par Epictète comme la manifestation d’une bienveillance qualifiée de « paternelle », qualification qu’il emploie de façon récurrente :

E III, 24, 15 : Nul homme n’est orphelin, mais tous ont un père, qui, sans jamais cesser, prend soin d’eux : […] Zeus est le père des hommes (Attention, cela ne veut pas dire qu’Epictète soit monothéiste).

Quatrième caractéristique : en E III 26, 28, Epictète assigne plus particulièrement au philosophe la tâche de « témoin » « pour prouver ‘que [Dieu] existe et gouverne sagement l’univers et ne se désintéresse pas des affaires humaines’ ». Il développe l’attitude de gratitude du sage, selon un vocabulaire très positif : « Je dois chanter Dieu » (E I, 16, 21, cf. aussi E III 26, 30) ; ou encore il assigne au sage de se comporter « comme un ami de Dieu » (Ε ΙΙ 17, 29) et « en imitateur de Dieu » (E II 14, 13).

La cinquième et dernière caractéristique est une affirmation d’ordre épistémologique : puisque le Père est le créateur, il est possible de le connaître par son œuvre. Epictète incite tout homme à chercher à connaître Dieu par ses œuvres, « chacune de ces œuvres révèle donc son artisan » (E I, 6, 6), en s’appuyant sur le principe de la « claire évidence des sens » (E IV, 1, 136) [6].

   

On le voit donc, la réflexion sur la Providence en termes philosophiques est déjà bien avancée et pour ceux qui ont déjà feuilleté Irénée, les points de contacts avec sa théologie sont nombreux. Je me range tout à fait dans la perspective qui considère le stoïcisme tardif comme la première philosophie avec laquelle le christianisme est entré en dialogue, elle était en effet très répandue dans la culture et elle avait un grand impact « populaire ». Irénée assume et développe la tradition stoïcienne tardive de la Providence, car elle concorde tout à fait avec sa vision du Dieu créateur et ordonnateur de l’univers [7] qu’il fallait défendre contre la vision déviante des gnostiques ; et cependant il emploie le terme avec mesure : dix-sept emplois [8] représentent une utilisation significative, sans être écrasante. Ici, il faut être attentif à la distance potentielle entre la notion et le vocabulaire pour l’exprimer : dans le vocabulaire d’Epictète, l’action de la Providence est exprimée selon deux termes privilégiés : l’organisation (dioikèsis) et la bonne gestion, exprimée surtout par le verbe « bien gérer » (oikonomeô). La convergence de vocabulaire est alors frappante, car Irénée utilise cent quarante-quatre fois le terme oikonomia [9].

Cette convergence nous pousse à poser l’hypothèse suivante : Si Irénée utilise relativement peu le mot « Providence », c’est peut-être parce qu’il n’est pas dans le vocabulaire des « témoins de la vie du Verbe » ; en revanche sa pensée est véritablement structurée par cette notion ; mais il préfère exprimer l’idée par un autre vocable, peut-être parce que celui-ci est présent cette fois dans le Nouveau Testament , c’est l’oikonomia, développée de façon massive dans son œuvre.

L’Economie peut donc être considérée comme la première expression d’une théologie de la Providence, chez Irénée [10] . Le terme oikonomia est d’ailleurs présent dans le contexte immédiat de la citation « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant… » en IV, 20, 7. L’Economie-Providence exprime et implique un dialogue entre le Père créateur et sa création que nous allons maintenant chercher à approfondir.

L’articulation entre Economie (ou Providence) et le dialogue entre le Créateur et sa création.

Chez Irénée, l’économie a toujours Dieu comme agent : autant le Père, que le Fils ou encore l’Esprit. On le voit bien dans cet extrait :

Ainsi donc, puisque nous possédons la règle de vérité et un témoignage tout à fait clair sur Dieu, nous ne devons pas, en cherchant dans toutes sortes d’autres directions des réponses aux questions, rejeter la vraie et solide connaissance de Dieu ; nous devons bien plutôt , en orientant la solution des questions dans le sens qui a été précisé, nous exercer dans une réflexion sur le mystère et sur l’économie du seul Dieu existant, grandir dans l’amour de celui qui a fait et ne cesse de faire pour nous de si grandes choses et ne jamais nous écarter de cette conviction qui nous fait proclamer que Celui –là seul est véritablement Dieu et Père qui a fait ce monde, modelé l’homme, donné la croissance à sa créature et appelé celle-ci de ses biens moindres aux biens plus grands qui sont auprès de lui. (II, 28, 1).

L’économie ou les économies désignent l’ensemble des interventions de Dieu pour mener à bien son œuvre. Partout où il le peut, Irénée s’attache à montrer l’unité de ce projet et de cette action de Dieu, et à relier tous les arguments que les gnostiques avaient séparés, voire opposés. On peut en prendre trois exemples.

   

Les gnostiques séparent le Père Transcendant du démiurge qui organise la création, l’Ancien et le Nouveau Testament ; Irénée répète que le créateur est bien le même que le sauveur et que la Révélation est Une ; elle progresse et s’affine par une pédagogie divine qui tient compte de la capacité des hommes. Mais le Père transcendant et le créateur sont un seul le même et sa Parole est Une. Il y a chez Irénée l’idée que la Providence exprime un projet unique et cohérent du Père. Plusieurs arguments utilisant le terme de Providence contre les gnostiques reposent sur ce présupposé : en l’absence de projet cohérent on ne peut plus parler de Providence. Etant donné que les gnostiques présentent un projet divergent de celui de la grande Eglise et incohérent en soi aux yeux d’Irénée, leur doctrine s’écarte de l’exercice de la Providence divine : Irénée leur oppose une véritable profession de foi en II, 26, 3 :

Rien absolument de ce qui s’est fait et se fait n’échappe à la science de Dieu : c’est par la providence de celui-ci que chaque chose a reçu et reçoit forme, ordonnance, nombre et quantité propres, absolument rien n’a été fait ou n’est fait sans raison et au hasard, mais au contraire tout a été fait avec une profonde harmonie et un art sublime, et il existe un Logos admirable et vraiment divin qui est capable de discerner toutes ces choses et de faire connaître leurs raisons d’être.

Les gnostiques séparent également les hommes en différentes catégories. Ils représentent évidemment la meilleure part : eux seuls forment l’Eglise des sauvés. Irénée redit que l’homme est un et qu’il n’y a pas de catégories dans le projet de Dieu. D’où ses protestations d’universalité dans la description de la Providence, universalité que nous avons pointée également chez Epictète. Ses arguments peuvent être de deux ordres : temporel d’abord,

Car le Christ n’est pas venu pour ceux-là seuls qui, à partir du temps de l’empereur Tibère, ont cru en lui, et le Père n’a pas exercé sa providence en faveur des seuls hommes de maintenant, mais en faveur de tous les hommes sans exception qui, depuis le commencement, selon leurs capacités et en leur temps, ont craint et aimé Dieu, ont pratiqué la justice et la bonté envers le prochain, ont désiré voir le Christ et entendre sa voix. Tous ces hommes-là, lors de sa seconde venue, il les réveillera et les mettra debout avant les autres, c’est-à-dire avant ceux qui seront jugés, et il les établira dans son royaume (IV, 22, 2).

Mais aussi en dépassant la question du « mérite » :

C’est lui le Père de notre Seigneur : tout subsiste par sa providence et tout est régi par son commandement ; il donne gratuitement à qui cela convient et il distribue selon leur mérite aux ingrats et à ceux qui sont insensibles à sa bonté (IV, 36, 6).

Enfin, les gnostiques séparent entre le matériel et le spirituel qui seul vaut la peine d’être sauvé ; Irénée répète que si le salut ne concernait pas la chair, alors le Fils de Dieu ne se serait pas fait chair ! La matière et la chair ne sont pas négatives, et elles ont même la capacité de révéler le Créateur. Nous retrouvons ici le présupposé que nous avons vu exprimé dans le stoïcisme : les œuvres révèlent l’artisan, le monde révèle une Providence ; si la création est bien l’œuvre de ce Père et non pas d’un démiurge subalterne comme le prônent les gnostiques, alors, la perception de cette Providence est non seulement possible à tous mais permet de vivre avec sagesse :

Par la création le Verbe révèle le Dieu créateur, et par le monde le Seigneur Ordonnateur du monde, par l’ouvrage modelé l’Artiste qui l’a modelé (IV, 6, 6).

Marie-Laure Chaieb

(à suivre…)

[1] Le terme est aussi très peu présent dans l’Ancien Testament : seulement 5 fois et dans des livres tardifs, en Job et Sagesse.

[2] Les Entretiens, abrégés E, seront cités selon l’édition de la collection Les Belles Lettres, par l’association G. Budé en quatre tomes (trad J. Souihé et A. Jagu).

[3] En plus des 10 occurrences du mot pronoia, il faut souligner que 3 chapitres sont consacrés à la réflexion sur la Providence dans les Entretiens : I, 6 ; I, 16 ; III, 17. Sur l’abandon du « destin » au profit de la « providence », cf. J.-B. Gourinat, Le Stoïcisme, Qsj 770, PUF, Paris, 2009², p. 102 et 108.

[4] En témoignent les emprunts explicites et nombreux à Epictète dans son œuvre, Cf. Hadot, P., La citadelle intérieure. Introduction aux Pensées de Marc Aurèle, Fayard, Paris, 1992.

[5] Diogène Laërce en s’appuyant sur « Chrysippe, au cinquième livre De la Providence et Posidonius au troisième livre Des Dieux », Les Stoïciens, coll. la Pléiade, Gallimard, Paris, 1962, p. 60

[6] Evidence des sens qu’il reproche aux épicuriens comme aux académiciens de négliger Cf. E II, 20 et en particulier cette critique ouverte : « Tandis qu’actuellement ils se moquent de nous, ils usent de tous les dons de la nature, mais par leur doctrine les suppriment » (E II, 20, 31). Cf. également E I, 6, 19 : « l’homme, au contraire, il l’a introduit ici-bas pour le contempler Lui et ses œuvres, et non seulement pour les contempler (θεατην) mais encore pour les interpréter (εξηγητην) ».

[7] Il se démarque cependant tout à fait de quelques facettes incompatibles avec la foi dans la pensée stoïcienne : la pensée polythéiste voire panthéiste ; la notion éternel retour ; l’absence de liberté de l’homme…

[8] Sur les 17 emplois recensés par Reynders, deux seulement sont confirmés par des fragments grecs (se référant au sens gnostique) : I, 5, 6 et I, 9, 3. Les autres sont attestés par la version latine.

[9] Décompte proposé et justifié par J. Fantino, La théologie d’Irénée. Lecture des Ecritures en réponse à l’exégèse gnostique. Une approche trinitaire (Cogitatio Fidei 180), Cerf, Paris, 1996.

[10] L’idée était déjà présente, quoique moins articulée chez Clément de Rome (louange à la providence cosmique) et Justin (préparation de la manifestation totale du Logos par les manifestations partielles des logoi spermatikoi).