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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les esclaves
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mardi 15 septembre 2020
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Là ou la pensée peut mordre. Lettre interactive d’à peu près de et à Simone Weil.(2/3)
jeudi 5 décembre 2019
par Antoine WELLENS
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Comme vous je pense aussi qu’il n’est pas bon, ni que le chômage soit comme un cauchemar sans issue, ni que le travail soit récompensé par un flot de faux luxe à bon marché qui excite les désirs sans satisfaire les besoins.

C’est vrai chère Simone, moi-même, dans mon métier, pour emprunter à nouveau vos mots : parfois, je ne sais pas ce que je produis, et par suite je n’ai pas le sentiment d’avoir produit, mais de m’être épuisé à vide… Je dépense parfois jusqu’à l’extrême limite, ce que j’ai de meilleur en moi, ma faculté de penser, de sentir, de me mouvoir ; je les dépense, puisque je suis vidé quand je sors. Et pourtant je n’ai rien mis de moi-même dans mon travail, ni pensée, ni sentiment… Ma vie même sort de moi sans laisser aucune marque autour de moi et la paie qu’on attend semble plutôt une aumône que le prix d’un réel effort.

Et pourtant, voyez-vous, je ne suis pas à plaindre… Mais mon métier en forme de trait d’union m’amène à côtoyer, à rencontrer, à dialoguer, à entreprendre avec d’autres classes sociales que la mienne… Et j’en arrive à la même conclusion que vous : hélas ! à croire que (malgré tous les efforts des politiques et de la presse grand public) « l’humanité se divise en deux catégories, les gens qui comptent pour quelque chose et les gens qui ne comptent pour rien. Quand on est dans la seconde, on en arrive à trouver naturel de ne compter pour rien – ce qui ne veut certes pas dire qu’on ne souffre pas. Moi, je le trouvais naturel. Tout comme, malgré moi, j’en arrive à trouver à présent presque naturel de compter pour quelque chose. (Je dis malgré moi, car je m’efforce de réagir ; tant j’ai honte de compter pour quelque chose, dans une organisation sociale qui foule aux pieds l’humanité.) ».

Mais la question, pour l’instant, est de savoir si, dans les conditions actuelles, on peut arriver dans le cadre d’un call-center par exemple à ce que les salariés comptent et aient conscience de compter pour quelque chose. Et je crois qu’il ne suffit pas à cet effet qu’un chef s’efforce d’être bon pour eux ; je pense qu’il faut bien autre chose.

- Oui, mais quoi ?

Et, là chère Simone, quels mots trouver pour répondre à cela ? Quels mots justes et neufs, bien qu’anciens déjà pourriez-vous me soumettre ? Je fais alors le vide dans ma page pour vous laisser répondre, de vos réponses sans appel, je crois bien chère Simone que vous me diriez précisément (car c’est là votre obsession) ceci :

Que, « quand on est pauvre et dépendant, on a toujours comme ressource, si l’on a l’âme forte, le courage et l’indifférence aux souffrances et aux privations. C’était la ressource des esclaves stoïciens ».

D’accord chère Simone, mais vous conviendrez aisément que cette ressource est interdite aux esclaves de l’industrie moderne. Car ils vivent d’un travail pour lequel, étant donné la succession machinale des mouvements et la rapidité de la cadence, il ne peut y avoir d’autre stimulant que la peur et l’appât du salaire. Supprimer en soi ces deux sentiments à force de stoïcisme, c’est se mettre hors d’état de travailler à la cadence exigée. Ce qui voudrait dire mal travailler, c’est-à-dire, pour certains, crever de faim !

- Et je sais bien, car je vous ai lue avec attention que vous allez me répondre que le plus simple pour souffrir le moins possible, serait de rabaisser toute son âme au niveau de ces deux sentiments ; puis, comme je vous connais un peu maintenant vous allez aussitôt rajouter implacablement que ce serait alors se dégrader…

Se dégrader ? Oui mais, Simone, a-t-on jamais le choix de ne pas se dégrader ? Est-ce que vivre ne constitue pas une certaine forme de dégradation naturelle ? Ne sommes-nous pas esclaves de la vie elle-même ? Moi, dis-je en vous volant vos mots et m’en servant de boomerang : je reste persuadé aussi que toute condition où l’on se trouve nécessairement dans la même situation au dernier jour d’une période d’un mois, d’un an, de vingt ans d’efforts qu’au premier jour a une ressemblance avec l’esclavage. La ressemblance est l’impossibilité de désirer une chose autre que celle qu’on possède, d’orienter l’effort vers l’acquisition d’un bien. On fait effort seulement pour vivre. L’unité de temps est alors la journée. Dans cet espace on tourne en rond. On y oscille entre le travail et le repos comme une balle qui serait renvoyée d’un mur à l’autre. On travaille seulement parce qu’on a besoin de manger. Mais on mange pour pouvoir continuer à travailler. Et de nouveau on travaille pour manger. Tout est intermédiaire dans cette existence, tout est moyen, la finalité ne s’y accroche nulle part. La chose fabriquée est un moyen ; elle sera vendue. (Moi-même j’ai très souvent l’impression d’être un vendu). Qui peut mettre en cette chose fabriquée et vendue son bien ? La matière, l’outil, le corps du travailleur, son âme elle-même, sont des moyens pour la fabrication. La nécessité est partout, le bien nulle part. Alors, au vu de tout cela, comment, oui, comment lutter contre cette dégradation ? Et comment conserver sa dignité quand tout concourt à nous la retirer et faire de nous des esclaves qui s’ignorent ?

Je pense, dit Simone ici parce que c’est pratique tout de même ce faux dialogue, que si l’on veut conserver sa dignité à ses propres yeux, on doit se condamner à des luttes quotidiennes avec soi-même, à un déchirement perpétuel, à un perpétuel sentiment d’humiliation, à des souffrances morales épuisantes ; car sans cesse on doit s’abaisser pour satisfaire aux exigences de la production industrielle, se relever pour ne pas perdre sa propre estime, et ainsi de suite. S’il y a un remède possible à tout cela, à cette chaîne d’implacabilité toute faite, il est d’un autre ordre et plus difficile à concevoir. Il exige un effort d’invention. Il faut changer la nature des stimulants du travail, diminuer ou abolir les causes de dégoût, transformer le rapport de chaque ouvrier avec le fonctionnement de l’ensemble de l’usine, (changer le rapport de chaque salarié avec le fonctionnement de l’ensemble de l’entreprise), le rapport de l’ouvrier avec la machine, et la manière dont le temps s’écoule dans le travail. Il ne faut pas chercher de causes à la démoralisation du peuple. La cause est là ; elle est permanente ; elle est essentielle à la condition du travail. Je pense qu’il est grand temps de concevoir clairement notre but : déchirer le voile que met l’argent entre le travail et le travailleur !
- Oui, d’accord Simone, mais tu admettras (facilement je pense puisque ce sont tes mots) que, malheureusement, aujourd’hui il ne s’agit plus tant de bien organiser le travail que d’arracher la plus grande part possible de capital disponible épars dans la société en écoulant des actions, et d’arracher ensuite la plus grande quantité possible de l’argent dispersé de toutes parts en écoulant des produits ; tout se joue dans le domaine de l’opinion et presque de la fiction, à coups de spéculation et de publicité. En un mot, il s’agit à présent dans la lutte pour la puissance économique bien moins de construire que de conquérir ; et comme la conquête est destructrice, le système capitaliste s’oriente tout entier vers la destruction. Les moyens de la lutte économique, publicité, luxe, corruption, investissements formidables reposant presque entièrement sur le crédit, écoulement de produits inutiles par des procédés presque violents, spéculations destinées à ruiner les entreprises rivales, tendent tous à saper les bases de notre vie économique bien plutôt qu’à les élargir.