Des traces aux lettres
jeudi 25 juin 2015
par Pascal G. DELAGE

LA NOTICE DE GENNADE DE MARSEILLE

A la fin du Ve siècle, un prêtre marseillais du nom de Gennade, poursuit l’œuvre de saint Jérôme intitulée De uiris inlustribus, une sorte de who’s who des auteurs chrétiens de leur époque. C’est un petit ouvrage connu seulement par un petit cercle de spécialistes. Or sa notice 49 (PL 58, 979-1120) est consacré à un certain prêtre Eutrope : « Le prêtre Eutrope a écrit à deux sœurs, servantes du Christ, qui, en raison de leur vœu de chasteté et de leur amour de la religion, avaient été déshéritées par leurs parents, deux lettres de consolation en forme d’opuscules dans une langue brillante et élégante, non seulement fondées sur la raison mais sur le témoignage des Ecritures ». Or ces deux lettres ne vont être identifiées qu’en 1942 par le chercheur espagnol José Madoz (sj) dans les écrits faussement attribués à saint Jérôme. Dans la foulée, Pierre Courcelle réexhume deux autres traités ascétiques écrits de la même main et dédiés aux mêmes correspondantes, Cerasia, et à sa sœur, les deux filles d’un certain Gerontius.

Nous n’allons pas ici analyser le contenu de ces quatre lettres qui portent avant tout sur le renoncement évangélique et la manière d’interpréter l’Ancien Testament de façon chrétienne. Eutrope invite ses correspondantes à renoncer à la sagesse selon le monde pour se consacrer à la contemplation divine et accéder à la résurrection promise par le Christ. Nous avons là des traités qui reflètent tout spécialement les préoccupations des élites chrétiennes de la fin du IVe siècle : ascétisme, mépris de la chair et culte des reliques. Les traités d’Eutrope révèlent aussi un écrivain de grande culture tant littéraire que philosophique, alliée à une solide formation biblique. Un de ses maîtres spirituels est Tertullien l’Africain mais il connaît aussi Hilaire de Poitiers, et il est encore attaché à la figure de Pierre comme chef des Apôtres.

Malheureusement Eutrope se montre très avare de détails autobiographiques dans ses lettres mais après tout c’est bien normal car il connaît personnellement ses deux correspondantes. Que nous dit Eutrope de lui-même ? Il a été présent au printemps 386 à Milan quand l’évêque Ambroise a retrouvé providentiellement les corps de deux martyrs jusque-là inconnus, Gervais et Protais. Cette invention aura une répercussion incroyable en Occident car elle signe de façon miraculeuse la victoire définitive des chrétiens orthodoxes sur l’hérésie arienne soutenue quant à elle par l’impératrice Justine. Demander et recevoir des reliques de Gervais et Protais (en fait des brandea), c’était proclamer hautement son appartenance au clan d’Ambroise et des orthodoxes. Toutefois Eutrope écrit à une époque où Ambroise est beato, c’est-à-dire mort. Nous sommes donc après 398. Autre confidence d’Eutrope, il est un proche de Paulin de Nole qu’il appelle Paulinus noster, une épithète qui renvoie autant à une proximité de pensée que de vie. Dans ces lettres, Eutrope s’en prend également et de façon violente au manichéisme qui méprise la chair et l’œuvre créatrice de Dieu, manichéisme qu’il ne voudrait pas que l’on confonde avec la pratique de l’ascétisme chrétien. Toutefois si cette religion est bien présente en Occident, c’est principalement en Afrique du nord et de façon résiduelle. Par contre, chez les auteurs de la fin du IVe siècle, on désigne facilement par « manichéisme » un mouvement spirituel chrétien né de la prédication de l’évêque Priscillien d’Avila. Cet ascétisme extrême et contestataire fut condamné successivement par les conciles de Saragosse (380) et de Bordeaux (384) et affecta principalement le nord de l’Espagne et l’Aquitaine. Dernier détail biographique à scruter : Cerasia et sa sœur sont dites filles de Gerontius. Plutôt que de chercher à identifier ce Gerontius avec un quelconque personnage illustre contemporain, nous avons plutôt affaire à un jeu de mot tel qu’on les affectionne alors. « Gerontius », c’est en latin le « vieux » ou l’« ancien », ce qui se traduit en grec par « presbuteros » qui veut dire aussi le prêtre. Or Jérôme dans une lettre qui date de 411 (Ep. 130) nous rapporte une étrange histoire : « voilà ce qu’a fait récemment dans cette ville [Rome] un prêtre riche : il a laissé dans la pauvreté deux de ses filles qui avaient fait vœu de virginité ; toute sa fortune a pourvu au luxe et aux plaisirs de ses autres enfants ». Il est à peu près certain qu’il faille identifier la correspondante d’Eutrope avec la fille de ce prêtre romain.

   

ESSAI DE LOCALISATION DU PRETRE EUTROPE

La proximité géographique et/ou familiale avec Paulin de Nole et sa connaissance du mouvement priscillianiste ont conduit les patristiciens contemporains comme Pierre Courcelle ou Adalbert deVogüe à voir en lui un Aquitain d’autant plus que sa notice dans l’œuvre de Gennade est insérée entre celle de Paulin de Nole et d’un certain Evagrius, un parfait inconnu mais qui est aussi un Aquitain, disciple de Tours – comme Paulin de Nole – et l’auteur d’une Altercacio entre un Juif et un chrétien rédigé vers 420. Ainsi en raison du plan adopté par Gennade pour ses notices, nous pouvons conclure qu’Eutrope était proche également du mouvement de Martin de Tours et que son floruit a dû se situer dans les années 410-420. Par ailleurs des liens réguliers existaient entre Ambroise de Milan et Delphinus qui correspondaient entre eux. Or qui dit correspondance, dit aussi envoyé pour porter la correspondance et les évêques d’alors y employaient de préférence leurs clercs pour peu qu’ils aient la santé nécessaire.

Essayons de localiser sa correspondante Cerasia. Si son père est un prêtre romain, une des lettres (le De similitdine carnis peccati) datée des environs de 415, nous montre la jeune femme loin de la Ville éternelle, atteinte dans sa chair par une maladie à l’occasion d’une épidémie qui ravage sa province. Or un autre passage nous apprend qu’elle est entourée de barbares dont elle a appris la langue, langue quelle a fait aussi apprendre aux prêtres qui l’accompagnaient afin de pouvoir mieux les évangéliser. Cerasia offre ainsi le seul exemple connu d’une femme en Occident qui participe en première ligne à la mission chrétienne. Je cite Eutrope : « aux païens et à tes chers barbares, tu rendais de singuliers services. Tu leur suggérais avec un langage imagé et adapté à chacun, la connaissance de notre Dieu. Tu leur exposais en langue barbare la doctrine hébraïque, prête à dire avec l’Apôtre : ‘Je rends grâce de ce que je parle la langue de vous tous’. Tu leur montrais qu’une idole n’est pas Dieu, que le vrai Dieu ne réside pas sur l’autel des bois sacrés mais dans l’âme des saints. Et encore que s’ils voulaient le salut, ils devaient croire au Sauveur. Dès qu’ils étaient consentants et pleins de désirs, tu leur procurais les bons offices des clercs » (Ibid, 1, 555). Extraordinaire et unique portrait d’une femme apôtre. Mais qui sont ces chers barbares auprès de qui Cerasia est venue vivre ? Nous sommes certes juste quelques années après la grande invasion barbare de 406 qui a submergé la Gaule et l’Espagne mais Cerasia n’est pas une captive et Eutrope n’appellerait pas « chers barbares » ceux qui viennent de mettre à feu et à sang les cités d’Occident. De quelle langue barbare peut-il s’agir ? Le gaulois est en perte de vitesse et les paysans comprenaient plus ou moins le latin de Martin de Tours. Serait-ce le breton ? C’est aussi une langue celtique mais la Bretagne a définitivement rompu avec le continent à l’occasion du treck de 406. Reste une localisation que les historiens espagnols comme Mar Marcos s’empressent de nous préciser : il s’agirait du Pays basque. S’expliquent bien alors les mises en garde d’Eutrope contre le priscillianisme qui avait encore de nombreux adeptes de part et d’autre des Pyrénées. Ajoutons que les écrits d’Eutrope furent utilisés par un mouvement dissident dans les années 550 dont le noyau se trouvait autour de Saragosse et que l’ancêtre des manuscrits d’Eutrope retrouvés à Moissac, Toulouse et Bordeaux a donc d’abord circulé en Aquitaine.

   

L’identité aquitaniate d’Eutrope est assurée. Sa chronologie bien précisée à la fin du IVe et au début du Ve siècle. Mais qu’est-ce qui nous permet en dehors de l’homonymie et de la synchronie d’identifier le prêtre aquitain Eutrope et le premier évêque de Saintes ? C’est alors que nous devons nous tourner vers le troisième homme, un troisième Eutrope ! Gégoire de Tours, encore lui, garde le souvenir d’un abbé Martin, dont on disait qu’il était le disciple de Martin de Tours et qui fonda un monastère dans un faubourg de Saintes à la fin du IVe siècle (In Gloria Confessorum, 56). Ce monastère devait s’élever à l’emplacement de l’église Saint-Pallais et le saint abbé est toujours fêté le 7 décembre dans l’ordo de l’Eglise de Charente Maritime. Or ce même jour était également célébrée la mémoire d’un abbé Eutrope, son premier successeur, dont le Bréviaire saintongeais (J. Depoin, Histoire des évêques de Saintes, 1922, p. 168) confesse qu’il ne sait pas grand chose de lui si ce n’est qu’il eut de nombreux disciples. Cela fait beaucoup d’Eutrope à Saintes en ce début de Ve siècle alors qu’il s’agit d’un nom plutôt rare ! Il est plus probable que l’abbé Eutrope est un proche de Martin de Tours, envoyé par lui ou le métropolitain de Bordeaux à la fin du IVe siècle dans une cité encore peu ouverte au christianisme.

Le dédoublement des Martin et des Eutrope s’opéra quand au VIe siècle Palladius et Grégoire de Tours s’attachèrent à vieillir le premier pasteur de Saintes de trois siècles. Ajoutons pour faire bonne mesure qu’on avait à l’office propre du Bréviaire de Saintes au XIIIe siècle des textes que l’abbé Grasilier commentait ainsi au XIXe siècle : « Le latin de la plupart d’entre eux est d’une élégance un peu recherchée ; dans le cloître Saint-Pierre… on ne se contentait pas de conserver les monuments de la culture antique, mais on la cultivait aussi ». Et il cite, pour illustrer son propos, la notice concernant la Circoncision du Seigneur : « Les leçons des matines font allusion aux folies carnavalesques avec lesquelles, par un reste de paganisme, on célébrait encore les calendes de janvier. L’éloquence de ces leçons est remarquable : elles s’adressent aux Juifs et aux Gentils pour leur prouver la divinité de Jésus-Christ et sa mission . Après avoir montré par des passages des Saintes Ecritures que les Gentils ont cru à ce dogme, l’orateur cite comme preuve de cette croyance le vers de Virgile, dans ses églogues ». Nous avons là un écho direct de la lettre De vera circumcisione avec le rappel de la « manière eutropienne » qui s’adressait tant aux païens qu’aux Juifs, citant les auteurs classiques tout en fondant son raisonnement sur l’Ecriture. La mémoire de l’enseignement d’Eutrope avait donc était préservée malgré la recomposition des origines de l’Eglise santone.

   

PROFILAGE D’UNE SILHOUETTE DE PASTEUR

Selon notre enquête et dans l’état actuel de nos connaissances, il est fort peu probable qu’il y ait eu un évêque à Saintes avant le IVe siècle, date d’apparition des évêchés en Aquitaine, et l’étude des sources littéraires peut même nous faire préciser : pas avant 385/390. Par ailleurs, nous connaissons de façon sûre le nom du premier évêque santon, Eutropius, qui est donné tant par Venance Fortunat et Grégoire de Tours. En fonction de ce que nous savons maintenant des mutations religieuses et politiques du règne de Théodose Ier et de sa volonté de compléter le maillage épiscopal de son empire, les cités de Gaule qui n’avaient pas d’évêque comme Angoulême ou Grenoble en furent alors pourvues pour peu qu’il y ait eu un embryon de communauté chrétienne. C’est dans ce contexte-là qu’a dû être nommé le premier évêque de Saintes. Ce qui correspond aussi à la chronologie du second successeur d’Eutrope, l’évêque Vivianus, qui est le contemporain du roi wisigoth Théodoric Ier (418-451). D’autre part, les nominations de ces premiers évêques étaient confiées au métropolitain, pour notre région, Delphinus de Bordeaux, qui y déléguait des prêtres de confiance comme Alethius à Cahors et très probablement Ausonius à Angoulême.

Nous avons d’autre part rencontré un prêtre aquitain, Eutropius, dont la carrière se déroule à la jonction des IVe et Ve siècle, fin lettré et qui donc a fréquenté une université réputée, directeur spirituel d’une femme liée à Rome et au monde basque ( ?). Reste la question de savoir à quel presbyterium Europius pouvait bien appartenir. A la lumière de l’ensemble des sources disponible, seul Bordeaux pouvait offrir à la fois cette formation littéraire et spirituelle. Mais il y a plus. C’est que nous connaissons par ailleurs la famille bordelaise d’Eutropius. Un Eutropius de Bordeaux, médecin réputé, est mentionné par le propre médecin des empereurs Valentinien Ier et Gratien, un certain Marcellus Empericus, lui-même bordelais, et qui deviendra le Maître des Offices de Valentinien Ier en 395. Un autre Eutropius, né vers 320, également originaire de Bordeaux, un historien, fit aussi toute sa carrière dans la haute bureaucratie de l’empire, avant de devenir ministre des finances de Gratien en 372, et, honneur suprême, consul en 387. Notre Eutrope de Saintes doit être apparenté d’une manière ou d’une autre à cette brillante famille qui ressemble à bien des égards à celle d’Ausone de Bordeaux. Par ailleurs, lorsque nous regardons l’onomastique des premiers évêques de l’Aquitaine et l’onomastique des lettrés et des professeurs de Bordeaux cités par Ausone, ils sont identiques. Nous savons ainsi où Delphinus pouvait « recruter » des évêques pour sa province.

   

Prêtre de Bordeaux, Eutropius était présent auprès d’Ambroise de Milan en 386 au moment de l’invention des martyrs Gervais et Protais, évêque qu’il admirait car il partageait comme lui, comme Paulin de Nole, comme Martin de Tours une conception de la vie chrétienne qui faisait une large part à l’ascétisme et à la Parole de Dieu, à l’ascétisme comme la mise en pratique de la Parole de Dieu. Lié aussi à l’Eglise de Rome (sa dévotion à Pierre, la rencontre de Cerasia…), c’est peut-être lui qui a ramené les reliques des martyrs milanais en Aquitaine (de toute façon, elles furent bien rapportées à la fin du IVe siècle par un clerc) où nous pouvons suivre leur diffusion (Langon, Civeaux…). Envoyé par Delphinus à Saintes à la fin du IVe siècle, il y fonda la première cathédrale mais aussi un premier monastère comme l’avaient fait ses grands devanciers Hilaire de Poitiers, Eusèbe de Verceil ou Ambroise de Milan. Son exact contemporain, Augustin, ne fit pas autre chose à Hippone. De ce monastère, vint son premier successeur qui porte le nom, peu commun mais très révélateur , d’Ambrosius. Comme premier évêque, il lui revient de fonder aussi les premières paroisses de son diocèse, lesquelles devaient être pourvues de reliques. Il est fort possible que la paroisse de Jonzac (Charente-Maritime) puisse remonter à cette très haute époque, la dédicace de l’église de Jonzac en faisant foi. La fondation de la paroisse de Chérac, également dédiée aux saint Gervais et Protais pourrait aussi être rattachée à l’œuvre d’Eutrope. Il faudrait s’intéresser aux églises dédiées à saints Nazaire et Celse, autres martyrs liés au cycle d’Ambroise : Saint-Nazaire et Migron, toujours dans le diocèse de Saintes. Il y aurait aussi le lien à éclaircir entre Anthemius de Poitiers (saint Anthème), contemporain d’Eutropius, et le culte qui lui est rendu à Jonzac.

Ensuite la mémoire d’Eutrope, premier évêque de Saintes, s’estompa… ce qui n’a rien d’inhabituel aux yeux de l’historien tout comme cette recomposition de l’histoire à laquelle l’évêque Palladius de Saintes donna un petit coup de pouce intéressé. Mais pourquoi cette amnésie aussi systématique. Bien sûr, il y a eu les grandes invasions barbares qui brouillèrent les repères traditionnels de la cité antique tout en provoquant destructions, incendies et exodes même s’il ne faut pas exagérer le vandalisme de ces nouveaux arrivants. Il y eut peut-être une autre raison, plus subtile, plus spirituelle, à l’occultation de la mémoire d’Eutropius. Nous l’avons entendu mettre en garde son amie Cerasia contre les séductions des idées de Priscillien. Mais lui-même devait être assez proche des positions théologiques du moine breton Pélage, le grand adversaire d’Augustin. La condamnation du pélagianisme en 417 amena celle de ses partisans. Ainsi s’explique en particulier que l’on dut ruser pour transmettre son œuvre en la plaçant sous le patronage généreux de Jérôme. Il n’empêche qu’au XIIIe siècle, dans le cloître de la cathédrale de Saintes, on conservait la mémoire des écrits d’Eutrope. Reste le martyre ? L’interdiction des cultes traditionnels à la fin du IVe siècle entraîna un chômage massif dans une catégorie professionnelle, celle des bouchers qui étaient aussi les sacrificateurs. Eutrope fut-il alors victime de leurs doléances musclées ?

Ce sarcophage-reliquaire, retrouvé en 1843 et aujourd’hui conservé dans la crypte de la basilique Saint-Eutrope de Saintes, est très probablement médiéval comme en témoigne la graphie du nom Eutropius (XIe/XIIe siècle) et il est vraisemblablement contemporain de la construction de la basilique romane. Ce sarcophage fut ensuite enterré profondément lors des troubles survenus lors des Guerres de Religions pour n’être ramené au jour qu’au XIXe siècle.