Où se résolvent heureusement deux affaires douloureuses pour Bacchus
jeudi 15 avril 2010
par Annie WELLENS

Bessus, mon ami, il m’est doux de t’écrire pour t’annoncer deux bonnes nouvelles relatives à mes tourments précédents dont s’enquérait ta vigilante sollicitude… Le maître des novices déchu de sa charge a fait repentance, reconnaissant s’être laissé « enfumer l’intelligence par l’esprit mauvais de la vaine gloire au point de prendre des vessies pour des lanternes, c’est-à-dire de douteuses méthodes d’enseignement pour le nec plus ultra de la pédagogie ».

L’Abbé du monastère eut la délicatesse de m’en faire part en me précisant que ce frère avait accepté de bon cœur sa pénitence : mettre en ordre les rayons de la bibliothèque conventuelle. L’Abbé espère qu’il retrouvera ainsi le goût des livres. Je lui ai conseillé de mettre en évidence l’« Histoire lausiaque » de Pallade et le « Traité pratique » d’Evagre, qui traitent des maladies spirituelles, dont cette « kenodoxia » ou vaine gloire précédée par le « tuphos », un souffle qui monte au cerveau, une fumée qui obscurcit l’intelligence et enténèbre le propos ascétique, le dévoyant, le détournant de sa fin véritable : l’adoration en esprit et en vérité. Je bénis le Créateur illustre du monde entier d’avoir fait reconnaître à mon ennemi désormais pardonné ce qu’il découvrira plus profondément dans les livres.

En ce qui concerne l’autre affaire, testamentaire celle-là, elle commença au moment du Grand Carême. Je t’avais parlé, je crois, de mon oncle Emilianus, devenu veuf à 70 ans, et dont le remariage rapide avec une jeune femme plus jeune que lui de trente ans, avait choqué plus d’un membre de ma famille. Silvania, qui ne cache pas sa curiosité pour les situations excentriques (sachant qu’elles me mettent en fureur) m’incitait à la tolérance. Mais quand elle apprit que la nouvelle épouse de mon oncle appartenait à la secte honnie des carpocratiens, son indulgence ne résista pas à une sainte indignation. Et je pris un malin plaisir à l’engager à mon tour à la retenue en lui rappelant, ô perfidie de ma part, une épigramme de Martial, choisie parmi les plus convenables : Et ne va pas, dans un accès de rage, l’écume aux lèvres / Toucher les narines fumantes d’un ours bien vivant. / Qu’il soit tranquille et lèche les doigts et les mains, / Si la douleur, la bile ou une juste colère l’emportent, /Ours il sera. Émousse tes dents sur une peau vide." Quelques jours plus tard, je ne plaisantais plus sur ce sujet car un messager de mon oncle venait m’apporter un acte d’aliénation signé par lui-même, contresigné par un curateur, faisant état de l’abandon de tous nos droits familiaux sur des terrains, jusque là en propriété indivise, au profit de « la carpocratienne du diable » comme l’appelait désormais Silvania. Après avoir lu et relu le document, mon épouse inspirée se dressa et me dit : « Nous avons de quoi écraser l’infâme, l’épiscope du lieu n’a pas ratifié l’acte… ». Bienheureuse inspiration alliant les connaissances administratives et juridiques au profit de la sauvegarde de nos biens tout en combattant l’hérésie. Car la cause était désormais entendue : jamais notre épiscope, réputé pour l’orthodoxie de sa foi, n’accorderait son paraphe en sachant que la bénéficiaire affirmait que le monde avait été créé par des anges inférieurs et que les âmes doivent se libérer de l’esclavage du corps après une cascade de migrations en d’autres corps. Et je ne dis rien des conséquences que le malin (je devrais écrire ce mot avec une majuscule…) Carpocrate avait développées : aucune action n’est bonne ou mauvaise en soi, toutes les expériences sont permises, et mieux vaut en faire le plus possible pour s’en libérer.

Je te passe les détails de la tractation, mais mon oncle comprit rapidement qu’il n’avait plus le choix, et devait renoncer à son immonde document. « Je ne te croyais pas si savant en droit. » m’avoua-t-il avec étonnement, ce qui en disait long sur sa duplicité. Silvania était absente lors de cette entrevue, et je dois reconnaître que j’ai succombé à mon tour à la vanité, en omettant de mentionner le rôle essentiel joué par la lumière de ma vie. A peine Emilianus sorti et Silvania rentrée, des écailles me tombèrent des yeux et je fis amende honorable auprès de mon épouse qui me donna une bien douce pénitence : préparer la table dans notre jardin pour une cena festive où nous ne serions que les seuls convives, et verser dans un flacon le falerne que nous gardions jalousement en réserve dans mon amphore paillée à fond plat, car je résiste toujours à la nouveauté du tonneau.

Et puisque nous voici mardi soir, je te quitte en laissant à ta méditation ces mots de l’hymne vespérale de ce jour :
Lave par la vertu de la rosée de ta grâce
Les plaies de nos âmes consumées
Afin que nos larmes lavent leurs péchés
Et anéantissent leurs impulsions mauvaises.

Portez-vous bien !

Bacchus